‹ L'unité françaiseChapitre 49 sur 178 · LA NOBLESSE AU 4 AOUT · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE AU 4 AOUT

mêlée, ce que n'avaient pas été les ancêtres sous leur armure, à tout le mouvement des idées. Rappelons seulement le marquis de Mirabeau et les ducs de la Rochefoucault. Il y eut ainsi un rapprochement avec les classes populaires, une sorte de retour au temps féodal, un renouveau de l'ancienne idylle champêtre.

Mais les siècles avaient passé. Le seigneur du village n'était plus le grand baron-roi du château fort; assez peu différent du k seigneur de Ferney », il était le bon propriétaire attaché à sa terre, la parcourant parmi les paysans sur un vieux cheval familier qui n'avait plus rien d'un destrier, tirant les oreilles des garnements, caressant le menton des fillettes, plus aimé que craint, plus populaire que fort, parfois prêtant à rire et le permettant, très respectable en somme et bientôt même admirable.

Car cette noblesse entra naturellement dans le mouvement révolutionnaire ; elle ne fut pas unanime à suivre la cour dans la lutte engagée contre la Constituante; et, lorsque éclata la dernière Jacquerie, la Jacquerie de la Grande Peur, elle en connut les raisons et le remède.Chaque jour arrivaient à Versailles les nouvelles les plus inquiétantes : les paysans en armes, les châteaux envahis et pillés, les parchemins détruits, la France tout entière en proie aux pires désordres, aucune autorité capable de s'y opposer. Les classes populaires secouaient rudement de leurs ■épaules les charges écrasantes de l'ancien régime féodal.

Les nobles surent accomplir avec une incompa-

Driault, Unité. 6

82 FORMATIOxN DE LA NATION

rable grandeur d'âme le sacrifice nécessaire. Le soir du 4 août, le duc de Noailles, le duc d'Aiguillon, les premiers, déclarèrent abandonner les privilèges qu'ils tenaient de leurs ancêtres ; les autres ne voulurent pas attendre les séances suivantes, et tous ensemble, dans un magnifique mouvement qui constitue une des plus grandes pages de notre histoire et de l'histoire de l'humanité tout entière, ils déposèrent sur l'autel de la patrie les droits que leur conférait l'ancien régime social. Leur générosité native leur revint en une éternelle gloire. Il faut les louer d'avoir apporté ainsi une contribution décisive à l'unité française, en consentant eux-mêmes à n'être plus que les égaux des autres Français. « Grand exemple, dit Michelet, que la noblesse expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise ! )>

La noblesse ne fut pas récompensée de ce grand geste, ou ne sut pas s'en assurer le profit mérité. Elle avait vécu trop longtemps à la cour. Elle avait été trop longtemps « déracinée ». Elle avait perdu l'expérience du gouvernement local. Elle ne put pas prendre le rôle des barons anglais. Elle ne put pas disputer à la bourgeoisie la direction de la Révolution : elle avait rejeté Mirabeau au tiers état.

Elle suivit la cour et les princes dans l'émigration ; comme elle avait été écartée du gouvernement monarchique, elle s'écarta elle-même de la nation nouvelle, en Vendée, en Angleterre, à Turin, à Coblentz. Comme dans le passé contre la royauté, elle s'allia aux ennemis de la France contre la Révolution ; elle

Page 1