LA NOBLESSE IMPERIALE
féodal — mais ce ne fut qu'une apparence : — audessous de l'Empereur, des rois, d'Espagne, de Naples, de Westphalie, de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, des princes, de Wagram, de Neuchâtel, de Bénévent, de Ponte-Gorvo, des ducs, des comtes de l'Empire, des barons de TEmpire; tous pourvus de dotations proportionnées à leur état.
Nulle conquête, en Italie, en Allemagne ou en Pologne, qui ne fût suivie d'une distribution de titres et de domaines pris sur le pays conquis. Napoléon en voulait faire des foyers de l'esprit français, des cadres pour la transformation de l'Europe. Il recommanda avec insistance, il favorisa de tout son pouvoir, qui était grand, les mariages de ses officiers et fonctionnaires dans les plus nobles familles des pays récemment soumis. Ce furent des instruments de règne d'abord, des colonies impériales assurant la fidélité et la cohésion de l'ensemble. Ils aidèrent ainsi à l'unité révolutionnaire, à la propagande de la doctrine égalitaire. La nouvelle noblesse était destinée à agir sur chaque morceau d'Empire, comme l'ancienne noblesse avait agi sur la vieille terre de France, par la puissance de la possession foncière.
Mais ce ne fut qu'un embryon d'organisation. Cette conception impériale, une des idées fondamentales de la doctrine napoléonienne, prit quelque caractère d'ensemble en 1809-1810, lors du second mariage dont elle fut une conséquence. Deux ou trois ans après, l'application en fut interrompue, et il ne fut plus question que du salut de l'Empire et de la France.
Ainsi la noblesse impériale n'eut pas le temps de répondre au grand dessein que Napoléon avait fondé sur elle et qui eût pu lui réserver un rôle historique comparable à celui de la noblesse féodale. Elle ne put être qu'un état-major de gloire éclatante, une grande Légion d'honneur : noblesse de mérite, non de sang; mais la noblesse de sang avait commencé par être aussi une noblesse de mérite.
Elle fut chassée de la cour, sinon de l'armée, pendant la Restauration. Elle commença d'y reparaître sous Louis-Philippe, et elle continua de se constituer sous le second Empire, à Malakoff, à IMagenta, à Palikao. Mais cette seconde carrière fut courte encore, et s'acheva dans le désastre de Sedan.
D'ailleurs ni sous le premier, ni sous le second Empire, la création de cette nouvelle noblesse n'avait interrompu la domination de la classe bourgeoise, désormais définitive ; elle en était sortie, ou même des classes inférieures, des rangs les plus populaires ; sa vigueur exceptionnelle lui venait justement du sang roturier qu'elle avait dans les veines.
Quoi qu'il en soit, comme l'ancienne noblesse, la noblesse impériale issue de la République démocratique n'a pas consenti à s'accorder avec la France républicaine. Elle s'est tenue aussi à l'écart de la vie publique, où elle eût pu rendre des services par son énergie, par sa jeunesse, par ses origines révolutionnaires, et en même temps par cette espèce d'ordre napoléonien qu'elle personnifiait et qui avait donné à la France des cadres nouveaux.
l'abstention politique de la noblesse
Que ce soit la faute des gouvernants, que ce soit abdication ou fatigue des grandes familles d'autrefois, c'est un fait très important de notre histoire politique et sociale que cette exclusion d'une élite de la nation.
Le phénomène n'est pas général : il ne se rencontre pas en Angleterre, où les lords ont toujours eu une part importante de la puissance pubUque, où les grands propriétaires fonciers jouent un rôle prépondérant parmi les libéraux aussi bien que parmi les conservateurs. De même en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Russie, les représentants des plus illustres familles n'ont pas renoncé à servir l'État et la patrie. On peut regretter que la France contemporaine ne puisse bénéficier aussi de leur prestige, de leurs traditions, de leur expérience atavique, qui pourraient peser d'un poids considérable dans la balance des forces sociales. Ne pourrait-on pas observer qu'en France tous les partis politiques, de droite et de gauche, manquent de cadres, parce qu'ils manquent de traditions? Et l'abstention des grandes familles n'en serait-elle pas la cause ?
Aussi bien, convient-il d'observer que ce n'est pas là chez nous un accident passager, qu'il en faut rechercher le départ trois cents ans en arrière, que, depuis que les Bourbons ont fondé la royauté administrative et financière, la vieille noblesse s'est trouvée remplacée dans leurs conseils par la bourgeoisie du droit, et des affaires et a dès lors admis que son rôle fût fini.
Ce n'est pas une raison pour taire l'importante contribution qu'elle a apportée à la formation et à la grandeur du pays. Il n'est que juste de constater qu'elle est pour beaucoup dans la physionomie politique et morale que la France garde dans l'histoire.
La bourgeoisie et le peuple.
L'abdication séculaire de la noblesse fut au profit de la bourgeoisie ou du tiers état. La bourgeoisie se peut définir l'élite des classes laborieuses; elle est donc, par différence avec la noblesse, une classe ouverte, renouvelant sans cesse sa valeur dans le sang jeune et vigoureux des masses populaires.
Elle a eu une part déjà remarquable à la formation de la France, non pas surtout dans la conquête de ses frontières ou dans son expansion lointaine, mais dans son organisation politique et sociale. Pourtant son rôle est encore récent : il n'y a guère que deux siècles ou deux siècles et demi qu'elle est une des classes dirigeantes. Il lui fallut auparavant près de dix siècles pour s'émanciper et s'imposer.
Elle est née du travail dans les bourgs du moyen âge, et depuis elle n'a cessé de grandir par le travail. Les Croisades eurent pour conséquence une extraordinaire activité industrielle et même artistique, par imitationduluxeetdel'art orientaux. Les corporations de métiers, vite enrichies, se soulevèrent contre Toppression féodale; il y eut quelques violences; le plus souvent il y eut entente amiable entre les Communes