LE PAYSAN ET LA PATRIE
guerre de Cent Ans exaspérèrent le paysan ; il eut une vague conscience des fautes commises par la royauté et par la noblesse ; des impôts onéreux furent inventés qui retombèrent naturellement sur lui ; les gens de guerre achevèrent de le ruiner; et, comme il avait commencé d'espérer quelque aisance, il fut pris d'une colère furieuse contre les hommes et contre les circonstances : il ensanglanta les environs de Paris et d'autres régions d'une effroyable Jacquerie, qui ajoute une vision d'horreur aux pitoyables spectacles de ce temps.
Puis, au lendemain d'Azincourt, un sentiment nouveau l'agita profondément : il éprouva la douleur de son champ ravagé, mais aussi, et peut-être davantage, celle de la patrie foulée aux pieds de l'étranger. Il eut foi dans les miracles annoncés par les dames des bois, par les fées, par les enchanteurs. Le miracle de la délivrance vint par Jeanne d'Arc; il la suivit, il l'aida à bouter hors les Anglais; elle resta pour lui la grande sainte de la France, la plus adorable image qui soit d'aucune patrie.
Il était désormais conscient des intérêts généraux de tout le pays, du lien moral qui l'unit tout entier, de la Lorraine à la Normandie, de l'Aquitaine à la Bourgogne. Debout sur le sillon, l'ennemi parti, il portait maintenant loin son regard jusqu'aux frontières, toujours plus élargies. Il avait maintenant d'autres soins que ceux de son champ ou de son étable; il avait ceux de la grandeur de la France. Il y a plus de cinq cents ans aujourd'hui que le paysan
de France a le culte de la patrie. Quelle nation en donnerait un autre exemple ?
Cependant il se remettait au travail de son émancipation économique et de la conquête de sa terre, avec ses qualités ordinaires de prévoyance et de ténacité. Le quinzième siècle fut un beau siècle d'activité rurale. Au point de vue qui nous occupe en ce moment, le paysan français n'eut pas d'histoire, il fut donc heureux. Qu'il y aurait à dire pourtant sur son labeur acharné de chaque jour, et de chaque saison, sur sa lutte dramatique contre les intempéries, contre les charges financières, contre toutes les misères, sur la joie des bonnes récoltes, la réserve amassée des petites économies, Tacquisition, pied à pied, lopin par lopin, du domaine libérateur, le triomphe de la possession terrienne !
Louis XII fut surnommé « le père du peuple » pour avoir allégé le plus possible le poids des impôts : il est si facile aux rois de faire du bien, du mal aussi !
Encore avec Henri IV et Sully le gouvernement s'intéressa directement au paysan, à cause de sa valeur essentielle, comme matière imposable unique et comme réservoir de la puissance nationale; on lui fit connaître des méthodes nouvelles de culture; on étendit les plantations de vigne, de mûrier.
Il souffrit beaucoup des guerres de religion, des passages et ravages des gens de guerre. Il souffrit au dix-septième siècle des impôts multipliés et aggravés par les constructions, par la coûteuse vie de cour, surtout par les guerres incessantes : car ce fut un