LA TRADITION TOUJOURS VIVANTE
dérer pourtant que la tradition de la royauté ne se peut fixer à aucun moment et qu'elle ne s'est pas achevée à 1789, qu'elle est elle-même une évolution de caractères qui se sont poursuivis et modifiés depuis Hugues Capet et Philippe-Auguste ou saint Louis jusqu'à Louis XI, ou Louis XIV, ou Louis XVI ; que, même après Louis XVI, la royauté de Louis XVIÏI n'est pas celle de Charles X ni celle de Louis-Philippe; que la conception monarchique du comte de Chambord n'a pas pu se concilier avec celle du comte de Paris, drapeau blanc ou tricolore; et qu'il y a possibilité de noler aujourd'hui même, sinon en France, du moins dans les pays où la royauté a duré, en Angleterre, ou en Italie, ou en Espagne, ou au Japon, une curieuse évolution du principe monarchique.
On en dirait autant de toute autre tradition, comme de toute chose vivante, de la tradition de la bourgeoisie, ou de la classe ouvrière, ou de tout notre peuple de paysans.
Mais la tradition de la royauté ne se peut plus identifier avec la tradition de la France. La France est une grande nation, faite de classes diverses, en rapports divers selon les temps, que diverses circonstances physiques et politiques ont conduite à travers les siècles, tantôt avec les rois, tantôt sans eux, sous des régimes politiques divers, qui sont des modalités accidentelles et éphémères, à des destinées dont les lois ne sont pas toutes avant 1789, ne sont pas toutes après, mais se déroulent avec une
admirable unité et une incomparable grandeur depuis le fond du moyen âge, jusque, espérons-le, à travers d'aussi longs siècles de l'avenir.
Nous voudrions ici renouer la chaîne des temps, ^t, sous les diverses formes politiques que la France a connues, comme toutes les nations, rechercker sa physionomie vraie, en constante transfiguration de beauté, de gloire et d'harmonie.
Chimère ! dira-t-on.
Nous aurons du moins de la joie à la suivre un moment, une joie plus grande à la vêtir de réalités.
L'histoire de la France proprement dite, qui ne commence guère qu'avec les Capétiens, est précédée d'une période de dix siècles d'éducation, une sorte d'enfance, où la France n'eut pas de régime particulier, n'eut pas encore conscience d'elle-même.
Elle fut une partie de TEmpire romain, puis une partie de la Chrétienté, d'ailleurs partie essentielle de l'un et de l'autre; et elle garda de ces deux phénomènes, parce qu'ils furent durables, une impression profonde. Qui ne garde dans l'âge mûr quelques traits de la jeunesse ?
Après les longs siècles de la Gaule indépendante, pleins de querelles inorganiques, la Gaule romaine, la « Gallia », apprit des Romains la notion de l'ordre politique, de l'autorité centrale, l'obéissance aux lois de l'État, le sentiment de Tunité ; et si plus tard les rois, inspirés par les légistes de l'école de Justinien,