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LA FORMATION POLITIQUE DE LA FRANCE

si plus lard encore la Convention et Napoléon imposèrent à la France les institutions de la centralisation la plus vigoureuse, ils le purent parce que pendant cinq cents ans la Gallia avait été à l'école de la Rome impériale.

Qui épuiserait, même au seul point de vue politique, toutes les conséquences de pareils principes ? Nul pays au monde ne représente mieux l'ordre classique, le sentiment de la règle. N'est-ce pas le fondement aussi du sentiment de la justice, dont les deux plateaux sont égaux ? Aussi bien l'empire romain était-il lui-même d'essence démocratique, ayant rapproché patriciens et plébéiens dans la même sujétion. Mais c'était la démocratie sous l'autorité d'un seul, non la démocratie autonome à quoi nous nous essayons.

A peu près à la même date la Gaule romaine recevait réducation morale du christianisme. C'est un grand fait historique que le christianisme ait trouvé dans la Gaule un terrain aussi favorable, et il sérail bien difficile encore d'en épuiser toutes les conséquences, même en de longs développements.

L'Église donnait satisfaction, en ce peuple écrasé par les rigides et brutales lois de l'Étal, et par une hiérarchie administrative qui était lourde aux classes populaires, au mystique besoin d'espérance dont sont marquées particulièrement les sociétés malheureuses, à la foi en un idéal supérieur aux imperfections de la vie terrestre, en un éternel bonheur, compensation juste de misères injustes.

Le christianisme remplaçait l'observation des pratiques extérieures, qui était tout le paganisme, par la religion intérieure, achevait chez les plus humbles la formation de la personne morale qui ne se rencontrait jusque-là que dans quelques âmes d'élite, ouvrait le domaine infini, mystérieux, sacré de la conscience, Tarrachait tout de suite à l'autorité de l'État et aux lois humaines, exigeant la séparation de ce qui est dû à Dieu et de ce qui est dû à César.

En fait d'ailleurs la France n'eut pas seule ce privilège qui est un phénomène d'histoire générale, le plus profond de l'histoire des hommes. Il est vrai aussi que l'Église trouva dans les quahtés de la race une force d'expansion qui fit sortir de France des armées de missionnaires. La France fut en effet « la fille aînée de l'Église » à beaucoup d'égards, depuis la conquête et la conversion de la Germanie par saint Boniface, Charles-Martel et Charlemagne, jusqu'aux Croisades, jusqu'aux lointaines évangéhsations des temps modernes, jusqu'aux droits de protectorat cathoHque qu'elle garde et qu'elle exerce dans les Lieux Saints.

On dirait que la France est la nation propagandiste par excellence, « la nation apôtre », comme on l'a dit bien des fois très heureusement : après avoir prêché le christianisme, elle prêcha et elle prêche la Révolution, et ces deux prédications ne sont pas contradictoires.

Mais, tout d'abord, c'est par le christianisme que les Barbares, et nommément les Francs entrés en

l'état et l'individu 119

Gaule, furent fondus avec la société gallo-romaine : contribution décisive à la formation de la nation. C'est pour avoir été de bonne heure frères en Christ que tous les peuples de la France primitive ont formé avant tous autres un seul peuple. C'est pour avoir presque unanimement une mentalité catholique, élaborée depuis près de vingt siècles, que les Français forment une unité nationale plus parfaite que toute autre.

Cependant ces Barbares ne furent pas assouplis, disciplinés, par l'État romain, alors presque dissous, et qu'au contraire ils renversèrent. Venus de la Germanie, ils en gardèrent longtemps les mœurs. Ils avaient surtout, profondément enraciné en eux par les longues générations de leurs ancêtres vivant en tribus, le sentiment de la liberté individuelle ; ils ne s'adaptèrent pas à la conception de l'État, de l'État anonyme, à la romaine.

Quand ils partaient en expéditions de pillage, bandes franques, ou ensuite danoises et normandes, ils nommaient un chef de guerre, le plus vaillant, le plus fort, choisi parmi les familles que les dieux couvraient d'une protection spéciale ; et ils le suivaient. Ils lui étaient liés comme vassaux, d'homme à homme, personnellement, non pas par sujétion à un principe monarchique abstrait, mais par soumission volontaire, toujours libre, à un chef connu et adopté pour tel ; contrat qui comportait pour l'un et pour l'autre des engagements et des devoirs réciproques.

Et les Germains en France, c'est-à-dire les Francs, gardèrent donc longtemps la France sous la forme politique des fiefs, si opposée à FÉtat romain, dans la méconnaissance et la négation de tout pouvoir central, dans une absolue décentralisation, comme nous dirions aujourd'hui.

La France fut alors une mosaïque de républiques féodales, ou, si ce mot paraît anachronique, une mosaïque d'États libres, composés d'hommes libres, unis entre eux par les liens de la loyauté et de la foi jurée.

Et donc, à s'en tenir à ces considérations générales sur les principes de nos origines, en dehors d'une éducation chrétienne qui, mettant le serf à côté des seigneurs dans l'église, tenant tous les hommes pour égaux devant Dieu, c'est-à-dire par la conscience, dans la profondeur même de leur personnalité et de leur dignité, détruisait par avance dès ici-bas les hiérarchies sociales et préparait l'égalité civile et politique comme Tégalité morale, ne trouverait-on pas dans ces dix premiers siècles de notre préhistoire nationale les fondements mêmes de l'organisation politique que notre pays n'a pas cessé d'élaborer, le point de départ de la tradition de l'ordre et de celle de la liberté, à la recherche d'un idéal social de difficile accès, la liberté dans Tordre, ou l'ordre dans la liberté, c'est-à-dire Tordre consenti, la discipline intérieure, la vraie formule à laquelle tendent les peuples, comme les individus, qui veulent être dignes de se gouverner eux-mêmes.

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