LA ROYAUTE NIVELEUSE
apanagée. Ce fut l'œuvre de Charles VII et de Louis XI, et la maison de Bourgogne périt avec Charles le Téméraire, et ses biens passèrent à la maison de France, et le royaume de Gaule-Belgique fut mort-né.
Plus tard encore les gouverneurs de provinces, notamment de la maison de Lorraine, se rendirent quasi-indépendants à la faveur des guerres de religion et morcelèrent à leur profit l'autorité royale. Richelieu leur imposa le respect du roi, les réduisit à l'obéissance commune à tous les sujets du royaume, fonda la monarchie absolue, de droit divin, le plus remarquable instrument d'unité politique.
Ensemble la royauté écartait l'autorité pontificale, dégageant la nation de l'ensemble de la catholicité. Elle fit consacrer par les États généraux de i.3o2 l'indépendance de sa couronne, et Philippe le Bel souligna le fait par le scandale d'Anagni et la captivité d'Avignon. Elle entretint la tradition gallicane dans le même intérêt, soit par la Pragmatique Santion de Bourges qui institua la liberté des élections canoniques, soit par les quatre articles de 1682. D'ailleurs elle s'assura la domination directe du clergé par la nomination aux bénéfices que lui réserva le Concordat de Bologne.
Elle eut ainsi un clergé docile, et elle l'employa maintes fois à son service et à celui du pays; elle lui emprunta quelques-uns de ses plus grands ministres.
Ainsi elle abaissait tous les privilégiés au niveau de l'universelle sujétion.
Et dans le même temps elle élevait les classes inférieures; elle appelait les bourgeois aux grandes charges de TÉtat; elle les préféra de fort bonne heure aux nobles, puisque dès Louis VI il en résulta une grave crise de palais. Elle favorisait, du moins sur les terres féodales, l'émancipation des Communes ; Louis le Gros se faisait appeler « le père des Communes ». Elle aidait à la naissance du tiers état, dont les destinées devaient être si dramatiques et si glorieuses, et confondues avec les siennes.
Elle favorisait l'émancipation des classes rurales, soit par des mesures directes, comme la libération des serfs du domaine royal par Louis le Hutin, soit par la paix intérieure qu'elle maintenait et qui était la garantie de la prospérité générale. Rien de plus bienfaisant aux paysans que des règnes pacifiques comme ceux de Louis XII, de François P% de Henri IV, ou de Louis XV. Car il ne faut que la paix aux classes inférieures pour qu'elles se dégagent par leur seul travail de la misère, qui est la servitude.
Ainsi la royauté, en abaissant les grands, en élevant les petits, préparait la démocratie, qui résulte de l'égalité. Elle ne se condamnait pas par cela même à la ruine pourvu qu'elle comprît et continuât le sens général de cette évolution inaugurée et poursuivie par elle-même.
En attendant, elle eut de bonne heure par cette unité assez de force pour « rassembler » la terre de France autour de l'île de France, comme plus tard les tsars rassemblèrent la terre russe autour du
LA ROYAUTE RASSEMBLEUSE 125
Kremlin de Moscou. Elle eut ses rois « rassembleurs ».
Elle eut Philippe-Auguste qui prit la Normandie et l'Anjou et tripla l'étendue du domaine royal, le confondant déjà presque avec le royaume même.
Elle eut Louis VIII le Lion qui annexa le Midi Albigeois, réunion d'une importance capitale, par sa situation géographique, par le caractère réfractaire de ce Midi et l'importante contribution qu'il apportait à la civilisation nationale, par son éducation si profondément romaine et sa culture déjà raffinée.
La conquête de la Normandie et de l'Aquitaine fut consacrée par le vigoureux effort de la guerre de Cent Ans. Presque dans le même temps d'ailleurs, de l'est et de l'ouest, la Bourgogne et la Bretagne entrèrent aussi définitivement dans le royaume, et la France se trouva achevée. La confusion du domaine royal et du royaume fut à peu près parfaite, et fut consommée avec l'avènement des Bourbons sous Henri ÏV.
Tout aussitôt la royauté avait institué la tradition des frontières naturelles. Il est assez difficile de la fonder sur les frontières de l'ancienne Gaule : la Gaule indépendante n'avait pas de vraies frontières, étant composée detribus inorganiques et belliqueuses qui s'étaient étendues au delà des Alpes sur la Cisalpine et jusque dans la Galatie de l'Asie Mineure ; et la Gallia faisait partie de l'empire romain et avec lui dépassait sensiblement le Rhin.
L'ancienne France était plus petite : il est vrai que
le traité de Verdun, qui la limitait à la Meuse, n'a aucune valeur de droit, puisqu'il faisait de la région comprise entre la Meuse et le Rhin une « média Francia », et non pas une partie de l'Allemagne, Comme elle fut réservée à Lothaire,roi d'Italie (d'où notre nom de Lorraine), c'est donc l'Italie qui, en se fondant sur ce traité, pourrait réclamer l'ancienne Lotharingie : il n'en est pas question.
Tous droits historiques sont d'ailleurs instables et fragiles, étant par nature changeants ; il y a en histoire des arguments pour tous les a droits ». Nous demanderions ainsi à la Convention la consécration de notre droit sur la ligne du Rhin, des Alpes et des Pyrénées; à la victoire d'Austerhtz et au traité de Presbourg, la suzeraineté de l'Allemagne et la domination de l'Italie.
Le fait^ sinon le droit, est que de bonne heure les rois de France visèrent les frontières des Pyrénées, des Alpes et du Rhin. Rien de plus « naturel » en vérité, rien qui s'imposât davantage, rien qui fût plus fortement « déterminé » par une foule de considérations variées. Il y a là avant tout une loi de géographie physique, une nécessité politique, et peut-être des sympathies et des parentés ethniques, éléments d'une volonté nationale qui s'est abondamment exprimée.
Quoi qu'il en soit, les rois eurent encore à ce sujet quelques hésitations au temps de François P"*; les circonstances les égarèrent aux « guerres de magnificence )) vers l'Italie. Mais à partir de Henri II ils