LA NATION UNE ET INDIVISIBLE
non-privilégiés. Et ces deux « ordres » étaient autrement séparés que nos classes contemporaines, entre lesquelles on voudrait voir parfois des oppositions irréductibles, et qui sont en constante communication et pénétration réciproque.
La royauté, en abaissant les uns et élevant les autres, avait préparé leur unité, mais elle ne voulut pas la finir : elle ne put rien empêcher, et elle se perdit elle-même. Les privilèges furent abolis par les privilégiés eux-mêmes, dans la nuit du 4 août. Dès lors la France fut une nation de citoyens égaux.
La Déclaration des droits de Thomme et du citoyen fut l'Evangile des temps nouveaux ; mais les pro^ phètes de 1789 avaient été précédés d'autres prophètes à travers toute l'histoire de la royauté, et dans l'entourage immédiat du roi, parmi lesquels le plus grand avait été un cardinal de l'Église romaine qui avait contribué plus que quiconque à abattre les têtes rebelles et à unifier FÉtat.
La France, amenée par une évolution séculaire à la doctrine des principes de 1789, enseignait au monde la trinité révolutionnaire : souveraineté nationale, liberté, égalité. Principes abstraits, pure idéologie? On l'a âprement soutenu. Mais la prise de ia Bastille, et la nuit du 4 août, et le 21 janvier 1793, ne sont pas des abstractions ; et ce ne sont que les illustrations de ces principes. D'ailleurs le goût de l'abstraction, l'esprit de généralisation, sont des qualités françaises, qui remontent au moins à Descartes et qui caractérisent tout particuhèrement le
siècle de Louis XIV, et davantage celui de Louis XV.
Le culte de la raison, ou, si Ton préfère, la foi dans la toute-puissance de la raison pour rétablissement des meilleures lois politiques et sociales, est une des plus profondes et des plus évidentes de nos traditions nationales. Il le faut reconnaître, quitte à le regretter : c'est un fait. Il n'y a peut-être que la France au monde qui soit capable de faire des révolutions pour des idées, disons, si l'on veut, pour des mots. Est-ce une tare ? Est-ce une rare vertu ? Grave sujet de méditation.
D'ailleurs ces abstractions et ces mots se ramènent en somme à un seul, à l'égalité : égalité devant la contribution financière, devant la contribution militaire : — ce dernier terme particulièrement important, puisqu'il annonce le service militaire universel, désormais fondé en principe, malgré les nombreuses entorses qu'il devait encore subir jusqu'à nos jours; — égalité devant les fonctions publiques, accessibles désormais à tous les citoyens, sans autre considération que celle du mérite et du talent : du moins en théorie.
Toute la Révolution est là; mais tout cela était en germe dans l'évolution sociale qui avait rempli les siècles précédents.
L'égalité de principe, proclamée comme un dogme, comme un article de foi, fut réalisée dans une certaine mesure par le fait économique de l'accroissement de la petite propriété, conséquence de la confiscation des biens d'Église, par la libération de la