LE DOGME DE L EGALITE
le moyen de concilier leurs intérêts de la terre et du ciel, et, plantant des croix au bout de leur champ, se garantirent et même sanctifièrent la possession du reste.
D'ailleurs le milliard des émigrés, en indemnisant cenx qui se plaignaient des confiscations et usurpations révolutionnaires, consacra la condition de la terre telle qu'elle avait été faite alors et telle qu'elle est restée depuis. Et la condition de la terre n'estelle pas l'un des traits les plus expressifs de la physionomie d'une nation ?
Le Code civil resta en vigueur, et il est bien le trésor des principes de 1789; Louis XVIII en avait proclamé l'intangibilité dès son premier avènement, par la Déclaration de Saint-Ouen. Charles X essaya bien d'y mordre par le rétablissement du droit d'aînesse : en permettant aux grandes familles de réserver à l'aîné des fils la totalité de l'héritage foncier, il voulait empêcher le morcellement de la grande propriété, afin qu'elle demeurât la base solide de la société contemporaine. Gela se pouvait défendre, et, en beaucoup de pays, la grande propriété a sauvé jusqu'à notre époque les privilèges politiques de l'aristocratie nobiliaire: on le constaterait en Russie, en Allemagne et ailleurs, même en Angleterre.
Ce ne fut pas possible en France, et la Chambre des pairs elle-même repoussa la loi sur le droit d'aînesse; et tout Paris illumina à cette occasion, l'opinion publique ne voulant plus admettre aucun privilège : l'égalité est désormais, dans la masse de la
nation, un article de foi qui ne connaît pas d'hérétiques.
Charles X fit beaucoup pour l'Église, sans revenir sur la question du Concordat, en restaurant presque toutes les anciennes congrégations d'hommes ou de femmes; il leur rendit aussi le droit de posséder, de recevoir des dons et legs, et ainsi reconstitua en quelque manière l'ancienne propriété ecclésiastique en faveur du clergé régulier.
On distinguera évidemment en tout cela une tendance à revenir sur les « conquêtes de la Révolution » ; mais, parce que la Révolution n'avait fait qu'achever une évolution politique et sociale qui remontait très loin dans le passé, il fut impossible, il ne fut même pas sérieusement question de reconstituer les classes d'autrefois, de distinguer encore des privilégiés et des non-privilégiés; et la société française demeura une et civilement égalitaire.
La forme extérieure de la France, ses cadres administratifs, restèrent ce que les avaient faits la Révolution et l'Empire. Louis XVIIl ne songea pas un moment à « décentraliser », à rétablir les anciennes provinces. Il se trouva très bien de la division révolutionnaire en départements, et de l'administration préfectorale instituée par le Consulat, l'une et l'autre en effet préférables à tous égards à l'incohérence de l'ancien régime. Aussi bien la royauté d'autrefois avait-elle sans cesse tendu vers la centralisation de tous pouvoirs aux mains de l'Etat, comme aux temps lointains de la domination romaine.