LE REGIME DE JUILLET
Si l'on avait voulu, il y avait de la souplesse dans ce régime, plus que dans le précédent, puisqu'il était fondé sur la fortune qui s'acquiert, et non sur la naissance qui est un privilège inaccessible ; on pouvait abaisser le cens pour agrandir le pays légal ; l'institution des caisses d'épargne et le développement des affaires favorisaient l'aisance et l'émancipation des classes laborieuses; les soins donnés à l'instruction primaire par la loi Guizot de i833 avaient pour objet naturel de multiplier les capacités. Il y avait dans le régime de Juillet les qualités mêmes de la bourgeoisie, qui est une élite, mais une élite ouverte.
En attendant qu'elle évoluât, jamais sa suprématie politique ne fut plus nettement caractérisée, et elle s'exprima par des traits significatifs. La classe électorale s'arma, forma la garde nationale, et défendit, dans une série de journées d'émeutes, ses privilèges politiques et économiques.
Du moins la France fit, pendant ce règne de Louis- Philippe, l'apprentissage du régime de libre discussion. L'opinion fut dirigée par la grande presse, fort remarquablement représentée, malgré les lois de septembre i835, par exemple par le Constitutionnel, par le National, puis par la Réforme. La caricature politique ne fut jamais plus spirituelle.
Quelques grandes luttes parlementaires — il y en avait eu quelques-unes aussi sous la Restauration — sont restées l'honneur de cette époque : les débats sur la loi de disjonction illustrés par Berryer, sur
la liberté de renseignement avec Montalembert ou Villemain. sur la doctrine même du gouvernement. Mole, président du Conseil, attaqué par Thiers, Guizot, Duvergier de Hauranne, soutenant contre eux victorieusement la prérogative royale.
Le régime finit par se personnifier dans Guizot qui prétendit le fixer à un esprit absolument conservateur, et même « conservateur-borne », appuyé sur le parti catholique qui s'organisait alors. Il y avait de la grandeur dans cette conception, dans le refus d'abaisser le cens électoral, qui était le refus d'abaisser le niveau des classes dirigeantes, dans cette volonté d'obliger la masse populaire à s'élever à la hauteur de l'élite privilégiée par la fortune, par l'instruction, par le travail.
Mais comme cela n'était pas possible, à cause de la nature même des rapports économiques entre les employeurs et les employés, il parut que Guizot prétendait arrêter l'évolution politique et sociale de la France au pur profit de la classe possédante; il ne personnifia plus que le régime de l'argent, l'égoïsme <i'une bourgeoisie nantie; il attira sur cette ploutocratie la « Révolution du mépris ».
Il n'est pas étonnant que ce régime de la bourgeoisie fermée n'ait rien voulu connaître de la question sociale. Malgré l'agitation des idées et de la rue, il la nia, il n'admit que la politique de la nonintervention, écrasa les ouvriers dans leur misère, en laissant le soin de leur avenir au hasard des circonstances, au libre jeu de l'offre et de la demande.