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L IDEE ET LA FORCE

et la Croisade n'a pas toujours été une croisade d'idées, une prédication de paix entre les hommes de bonne volonté.

Quant à l'idée révolutionnaire, elle a été essentiellement belliqueuse: paix aux chaumières, proclamait la Convention, mais aussi guerre aux châteaux, puis guerre aux rois. Et l'épée napoléonienne, que méprisent les idéologues, fut l'expression extérieure des principes de la Révolution que condamneraient volontiers quelques nationalistes.

Il faut souvent que l'idée soit portée par la force : la Révolution personnifiée et propagée par Napoléon est la plus formidable des idées-forces de l'histoire moderne.

Ces différences d'interprétations, qui s'expriment volontiers par des condamnations réciproques, ont pour origines des différences d'éducation, d'âge quelquefois, ou simplement de relations, des combinaisons diverses d'influences ataviques. Elles sont pourtant superficielles, puisque, à la moindre alerte, au premier danger de la patrie, elles disparaissent, comme balayées par un grand coup de vent.

On le voit à la fréquentation quotidienne des jeunes gens : c'est une joie rare que de les observer avec leurs fluctuations véhémentes et sincères, quoique parfois contradictoires. Les enquêtes sur la jeunesse, qui ont été à la mode en ces temps derniers, sont toujours un peu conventionnelles ou tendancieuses, et appellent toujours des réserves sur quelque point. [Une classe de lycée est un observatoire des mieux

placés ; d'une année à l'autre, ou du moins d'un lustre à l'autre, on y découvre aisément des mouvements moraux dont la courbe schématique serait infiniment curieuse à établir; ainsi au point de vue qui nous occupe ici, on y noterait, depuis « le coup d'Agadir », une hausse considérable, quasi-vertigineuse, de la ferveur patriotique des jeunes générations; elle ne se manifeste pas toujours de la façon la plus raisonnable ; c'est un âge encore tout spontané : il reflète avec une naïveté expressive, avec une sorte de grossissement enfantin, l'influence des circonstances et du milieu ; il ne se pique pas d'ailleurs d'être réfléchi ni même conséquent.

Sans doute, à raconter à cette jeunesse l'histoire de la France, qui se confond avec l'histoire universelle, — mission sacrée et pleine de surprises exquises, — on découvre des préférences, qu'il est amusant d'opposer.

L'un verra l'image la plus pure de la patrie dans Jeanne d'Arc, libératrice de la France au nom du Roi, de la Vierge et des Saints, et le fait est qu'il y a dans les masses profondes de la nation, par l'école primaire ou par l'école secondaire, un culte unanime pour l'héroïne d'Orléans. Rien d'étonnant à cela : il " n'y a rien de comparable dans aucune histoire, c'est le miracle ou le mystère de l'histoire de France.

L'autre donnera toute son admiration aux volontaires de 1792, aux soldats de l'an II, s'exaltera, même bruyamment, au spectacle de la belle tenue des volontaires en sabots à la bataille de Valmy, aux épi-

sodés quasi-légendaires de la bataille de Jemmapes. les sœurs Fernig vaillantes comme les plus vaillants, Baptiste Renard lançant les fuyards à l'assaut des lignes ennemies, le duc de Chartres et son « bataillon de Mons » , ou enfin aux folles charges de Wattignies et de Wissembourg, à la baïonnette, au chant tumultueux de la Marseillaise, selon le mouvement des reliefs de Rude à l'Arc de Triomphe.

Un troisième préférera à tout les victoires de Napoléon, le pont d'Arcole, Bonaparte entraînant ses hommes derrière le drapeau, puis Marengo avec le dévouement et la mort de Desaix, et le grand soleil d'Austerlitz, et l'écrasement de la Prusse à léna et à Auerstsedt: « Napoléon souffla sur la Prusse, et elle cessa d'exister » ; et les ponts de Friedland, et la prestigieuse entrevue de Tilsitt, les deux gardes impériales passées en revue par les deux empereurs, et Masséna à Essling, et le canon de Wagram, et les terribles charges de la Moscowa, et Waterloo, la défaite pleine de gloire.

On retrouverait peut-être là des préférences royalistes, ou républicaines, ou bonapartistes. Mais en somme que ce soit par Jeanne d'Arc, ou par les soldats de la République, ou par l'Empereur, c'est parce qu'il s'agit toujours du salut de la patrie, de la lutte contre l'invasion étrangère, de la grandeur de la France, que les yeux de nos jeunes gens à tous ces récits s'illuminent de généreuse audace.

Et alors, parce que leur âge est sincère et qu'il est facile de faire vibrer leurs intimes sentiments patrio-

tiques, il est plaisant et réconfortant de les enflammer tous d'une même ardeur à tous les exploits de la France, de faire passer devant eux la galerie des scènes où se dessine, par une suite d'impressions vives et durables malgré tout, l'image héroïque de la patrie.

On les émeut aisément au récit de la bataille de Bouvines : le danger couru par le roi renversé de son cheval, la fuite pitoyable de l'empereur allemand Otton de Brunswick qui, pourchassé par le terrible Guillaume des Barres, « montra son dos pendant beaucoup de lieues »; la cage où fut enfermé Ferrand, le comte rebelle : « Ah! Ferrand, te voilà ferré 1 Plus jamais contre ton maître ne regimberas ! » Tous sont intéressés ou apitoyés aux épreuves de Poitiers et d'Azincourt, aux victoires diplomatiques de Louis XI sur Charles le Téméraire.

Que si l'on trouve ces temps trop lointains pour exciter un réel enthousiasme, il n'est pas un jeune Français qui n'applaudisse aux victoires de la royauté : à Marignan, François I" dormant sur un affût, puis, la bataille gagnée, armé chevalier par Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche; à Cérisoles, le dernier rayon glorieux du règne finissant ; à Ivry, pourtant une victoire remportée sur la rébellion, mais ils suivraient tous le panache de Henri IV, sur le chemin de l'honneur ; à Fontaine- Française, qui sauva la Bourgogne; à l'année de Gorbie, le cardinal de Richelieu se rendant à l'Hôtel de Ville, parmi les applaudissements des Parisiens,

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