V (vw
Le son v a dans le patois de Charmey une prononciation très relâchée; on rapproche les dents d'en haut trop peu de la lèvre inférieure pour qu'on entende un son net et distinct Souvent on est très embarrassé en relevant les formes, surtout celles où le V se trouve dans le voisinage d'une voyelle labiale.* On entend dire quelquefois liera pour Zwvra (libra), IcWa pour Tciiva (coda), çrç pour ovr^ (operariu), presque toujours ura (aura, à côté de uvra, dont le v n'est pas étymologique, mais très répandu dans nos patois), etc., tout cela sans règle fixe. La rapidité de la conversation y est pour quelque chose; lorsqu'on fait répéter la phrase et que la prononciation se ralentit, le v reparaît souvent. Le mot deux, au féminin, sonne duvôy en appuyant, mais devient due et même dwe dans le discours rapide (cfr. ce qui a été dit plus haut sur habere, sapere).
Au gu français (provenant surtout du w germanique) correspond en patois vw (génération I) et vw (générations n et III), ainsi dans vw^ {guérir), viéipa {guêpe), lêvwa^ {langue), etc. Pour vw j'ai noté quelquefois w {wîpa). Parallèlement k viv = vw de *gw nous observons à Charmey vie = vw dans vivç = vwç {voix), avivi = avwi {avec), kivç = kwç {cuir), picç = pwç {porc), etc. Les formes avec w sont beaucoup plus répandues dans le canton que les autres. L'évolution phonétique concorde avec un grand mouvement de généralisation.
Un observateur superficiel pourrait croire que ce son est intact à Charmey, qu'il n'a pas d'histoire depuis un siècle au moins. Mes recherches détaillées m'ont amené à un autre résultat Ce son passe très facilement h. h {= allemand hoch). La pointe de la langue, au lieu de se placer entre les deux rangées de dents, s'arrête à mi-chemin et l'air sort sans rencontrer d'obstacle. Cette loi phonétique, comme tant d'autres, provient d'un mouvement articulatoire trop négligemment exécuté. Il est évident que tous
^ librn, febre, etc. ne perdent jamais leur v.
' Les tout vieux disent plutôt Ufvièe, cfr. aqua = ivioe, avec e chez tous les habitants ai^ourd'hui. L'e pandt être dû au ià précédent. Dans ivice, très fréquent, cette particularité s'c»t conservée; dans Tautre mot, e a été remplacé par la désinence habitueUe des féminins.
les * sont en théorie exposés à devenir h, et que la négligence décrite peut arriver à toute personne. Chacun est capable de ce manque d'énergie. L'évolution ne procédera donc pas d'ww individu, mais, étant donnée par la nature des choses, se répétera forcément dans la prononciation de plusieurs, et finira par triompher. Toute la difficulté consiste à comprendre comment une négligence de plusieurs peut devenir générale, comment une faute s'impose comme règle, pourquoi un pareil phénomène arrive vers 1900 et n'est pas arrivé déjà en 1850. A cela on peut répondre que l'imitation instinctive, surtout de la part des enfants, contribue énormément à propager une nouvelle mode articulatoire, d'autant plus que la nouvelle manière de prononcer est ordinairement (pas toujours) plus commode. Imaginez un chemin très fréquenté qui fasse un brusque détour; un beau jour quelqu'un s'avise de couper court en passant par un pré. Le propriétaire ne réclame pas. Voici tout de suite plusieurs promeneurs sur la même piste, et enfin le détour délaissé se couvre d'herbe et le chemin de traverse est proclamé officiel.
A l'aide de mes nombreux sujets, ^ il m'est possible de retracer toute l'histoire du d^ à Charmey au XIX® siècle. Elle n'est pas longue, mais instructive. Le premier mot qui subit le remplacement de * par h est le pronom et adjectif démonstratif ecce ille dans sa forme du pluriel. Ce mot forme l'un des cas phonétiques les plus intéressants de nos patois romands. Tandis que le Jura bernois et deux districts de Neuchâtel, la Montagne et le Val -de -Travers, ont un pluriel qui rappelle la formation française, sç, sç, le vignoble 2 neuchâtelois et la Béroche, les cantons de Fribourg et de Vaud présentent des formes qui remontent à ecce illorum pour les deux genres. Dans les cantons de Genève et du Valais, ecce illorum ne fonctionne que comme masculin, et ecce illas produit une forme spéciale de pluriel féminin. Il n'est pas facile de dire à quel son les consonnes de ecce illorum devaient aboutir, car elles constituent un cas sui generis, *celour devient *slour, dont VI se mouille comme dans ^floitr de flore. C'est le seul mot, avec les formes féminines
^ Le plus vieux âgé de 87 ans.
' Les yiUages les plus septentrionaux qui possèdent la forme ecce illorum sont Orvin: saw, Plagne: aoy, Péry: 8ç, et le VaUon de St. Lnier. Pour la voyelle, anciennement au, comparez le développement de paucu (*po%} fB PCM, jpay, pç dans les mêmes endroits.
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*sla (pi. *sles), qui présente le groupe si En général nous voyons ce groupe épouser les destinées de fl ou de cl (par substitution?), de là les formes vaudoises et valaisannes avec x^, Xf xh ^9 etc. mais assez souvent si suit son propre chemin et arrive à st, st, etc. Les patois qui conservent 17 des groupes cl, f 1, etc. ne la mouillent pas non plus dans si (Ouest vaudois et Genève). Ceux qui n'ont que s dans la forme moderne ont subi une simplification analogique, d'après le masculin singulier. Tout le canton de Fribourg a ^ ou h. On décline donc à Charmey:
si ha = ce bœuf hu bâ = ces bœufs ha vàts9 = cette vache hu vàtse = ces vaches
J'ignore l'origine du ^^ dans ce mot, mais nous avons le droit de le considérer, dans tout le canton, comme l'ancêtre du h, car 1® plusieurs patois ont conservé le ^ au fém. sing. et au pluriel (p. ex. Châtel-St.-Denis, Attalens, Murist); 2^ ^ apparaît dans plusieurs patois de diverses contrées dans la prononciation des vieux: à Cugy, Eue, Charmey, etc., quelquefois seulement dans la forme du fém. singulier (à Montbovon, Cheyres). A Charmey, un seul sujet, une femme de 85 ans, employait encore le * dans les deux formes. Mes relevés de Montbovon et de Cheyres apprennent que le * a d'abord succombé dans d^ou(r) devenu hou, puis dans ^a — ha. Cela s'est passé vers 1820 — 1830, s'il est permis de croire que le * de madame Tornare des Auges est un souvenir de sa tendre jeunesse. ^
Si d-ou a plus vite passé à hou que &a à ha, cela peut tenir à la nature des deux voyelles: ou se prononce plus en arrière que a et la distance de 1^ à est par conséquent plus grande. Le mouvement ^0 coûte un peu plus d'énergie que ^a. Cette manière de voir est pleinement confirmée par la constatation suivante: le deuxième cas où * passe k h^ dans le patois de
^ On ne saurait rien tirer de nos vieux textes, comme des Eghgues de Virgile, traduites en gruyérien au XYULLe siècle, par Tavocat Python. Ce texte offre h aussi bien pour ^ que pour notre h. hous se prononçait très probablement d-ow.
> Ces dates sont évidemment très approximatives, car on peut supposer qu'un phénomène arrivé p. ex. en 1880 ait réagi sur la prononciation de tous les individus alors existants, tout en épargnant quelques réfractaires.
' Au lieu de h, on entend souvent une aspiration plus rude, qui ressemble au son ch du mot aUemand ach. Cela s'explique par l'anticipation de l'élévation du dos de la langue nécessaire pour 0. Le canal vocal devient un peu plus étroit.
Charmey est constitué par les formes verbales veiux^-tu, vois-tu, sais 'tu, etc., qui donnent régulièrement vu^o, vid^o, ëao&o, etc., Vs du verbe et le t du mot suivant ayant été traités comme le groupe st interne de festa = fid^a, etc. La loi qui transforme vu^o en vuho s'établit maintenant. Le plus ancien sujet qui ait laissé échapper un vuho avait 73 ans, ^ le plus jeune sujet consulté, une petite fille de 6 ans, dit encore régulièrement vud^o. En général, la génération II maintient encore le ^, tandis que la génération III s'achemine vers h, surtout les filles, comme j'ai pu m'en persuader dans une visite scolaire, au cours de laquelle j'ai interrogé à part des garçons et des filles de tout âge en grand nombre. Cet échange de sons s'accomplit tout à fait à l'insu de celui qui parle. Quand je faisais répéter la phrase, on répondait bien souvent par vu&o sans se rappeler qu'on avait dit vuho la première fois, dans l'abandon naturel de la réponse irréfléchie.
La troisième personne interrogative contient également un d-: où est 'il se traduit par yo e&9. A cette personne, on entend beaucoup plus rarement h pour d- qu'à la seconde; même dans la phrase compliquée cela coûte't-il cher = se ko&e^9 tëç, je n'ai entendu que deux fois sur cinquante koO^eha, Des deux ^, ce n'est pas celui du radical qui cède, dans ce cas. Le ^ morphologique, si on peut l'appeler ainsi, est plus exposé que le d- lexicologique. ^^--^ans les nombreux mots avec 0^ tels que tid^a (tête), Jcod-â (èo^ter), etc. etc., je n'ai jamais entendu un h Les voyelles suivantes o, 9 ne sont donc pas seules responsables du fait phonétique, mais encore l'extrême fréquence des formes. Les sons s'usent moins, lorsqu'ils reviennent rarement, comme les pièces de monnaie qui circulent peu conservent mieux leur effigie.^
Par leur fréquence et par leur structure phonique le pronom adjectif démonstratif d^ou, da, puis la forme verbale vouO^o = vud^o, etc. sont devenus les avant-postes de la grande série des mots avec ^. Us ont succombé les premiers. Les femmes sont plus disposées à accepter cette nouveauté que les hommes, comme nous l'avons déjà constaté pour le changement de t en y.
^ A-t-il appris cette prononciation des jeunes?
* Cette comparaison si naturelle est souvent employée. Wechssler, Qieht es Lautgesetze, dans la Festgabe Suchierj p. 482 n. demande que nos doctrines fassent abstraction de comparaisons poétiques. Mais nous en avons souvent besoin pour nous faire entendre.
Un troisième cas est représenté par le groupe ^r qui devient facilement hr. Même raison: recul de la pointe de la langue par anticipation de la position de IV. Ce A se fond souvent en un son avec IV, ce dernier est pour ainsi dire enveloppé d'aspiration, et celle-ci, dans le rapprochement étroit des organes qui articulent IV (toujours linguale) devient un peu plus rude. Le sujet le plus âgé qui prononce hr (fdnihra = fenêtre, ihr9 = être, etc.), parmi ceux que j'ai consultés, a 23 ans. J'ai beaucoup plus rarement noté fdnihra que vuho, etc. Ce cas est donc plus récent.
Certains endroits de la Gruyère, par exemple Gruyères même, vont plus loin dans la transformation de ^ et offrent h même dans tiha, kohâ, etc. Dans ces endroits l'évolution complète de ^ — A a pu durer à peu près un siècle. Si ces localités ont procédé comme Charmey, elles ont commencé par avoir le son h dans un seul mot,* luxe phonétique qui n'a rien d'invraisemblable,^ et fini par y voir un son tout à fait banal
B. Les voyelles.
Des trois lois selon lesquelles a*, ç et d deviennent actuellement a, ç^ et ao, la première est la plus ancienne. La prononciation a pour a** est aujourd'hui bien établie à Charmey; il faut s'adresser aux tout vieux pour entendre encore a^, avec un * déjà rudimentaire, c'est-à-dire produit par un mouvement des organes auquel ne correspond presque aucun son. Les générations n et in ont supprimé, avec le mouvement organique, toute trace de l'ancien son. On peut évaluer très approximativement le nombre des personnes qui disent encore a"* à 5 — 10 pour cent. Ce a* est un reste de l'ancienne diphtongue ou. Nous la rencontrons dans les mots qui avaient en latin ô (u) ou d libres, dont les résultats se sont confondus, ainsi dans *volet, ovu, die jovis, novu-nova, novem, prode, lupu, illoru, nepote, et surtout dans les formules -ore, -osu, auxquelles il faut ajouter -oriu; puis il y a quelques cas d'anciens o + 1: dulce, pollice, genuclu, et de + labiale «**"•: cubitu, de a + u: maturu, etc.
^ Pentrétre aussi dans hç = altn, dont le h pent être tout aussi ancien. > Cela &ût penser an famenx anJare de Wnlffl
L'ancienne diphtongue ou = ao pouvait être a) finale, b) interne, c) en position antétonique.^ Exemples:
a) il veut, b) neuve, c) le loup te prendra.
C'est dans le cas a) que le son ^ s'est d'abord ébranlé, puis dans c), enfin dans b). H arrivera quelquefois à une personne qui prononce ô la (un loup) de dire l9 la"" te prëdrç (le loup te prendra). C'est l'accent qui est en cause: on accentue plus fortement à dans ô la, aux dépens du son disparaissant, qu'à l'intérieur d'une phrase. De même ^ se maintient plus longtemps à l'intérieur qu'à la fin du mot, où l'énergie se porte sur le son triomphant. Toute la première génération (60 — 90 ans) dit encore: ma^'ra (matura),2 a'^ra (h or a), na^'va (nova), deva'^re (dévorât), tra^'vo (i\ir\)0=je trouve), pa^dzo (pollice), etc., avec peu d'exceptions dont la raison d'être nous échappe. Ainsi un vieillard de 68 ans dit pa'^dzo, mais Izado (cubitu), une femme de 85 ans: Izàr d'a'^ra {quart d'heure) ~ Jcatr^âre (quatre heures), etc. Ces incertitudes prouvent que même dans cette position 1'^ a commencé à s'évanouir de bonne heure. La disposition momentanée du sujet, son désir de bien dire, n'y sont pas étrangers. Je n'hésite pas non plus à prendre sur moi une part d'incertitude; sans appareils, je n'étais pas à même de contrôler tous les restes d'articulation et je ne puis rendre compte que de l'effet acoustique perçu au moyen d'une oreille que je ne voudrais pas proclamer infaillible. Toutefois je ne crois pas me tromper sur les points essentiels. Au-dessous de 60 ans, les habitants de Charmey prononcent padzo, Jcâdo, etc. Je n'ai rencontré un reste de diphtongue que chez un seul homme plus jeune, âgé de 52 ans, le nommé Niquille.3 H y a des familles conservatrices en matière de langage. Toutes les limites d'âge que j'énumère, ont nécessairement quelque chose de factice.
D'autre part, les femmes appartenant à la première génération négligent plus facilement le son qui se perd que les hommes. J'en ai été frappé plusieurs fois, surtout en confrontant les époux Laurent et Brigide Eime, lui de 59 et elle de 63 ans. Dans la phrase: la pomme est douce, entre autres, il prononçait da^d^d, elle: dad'9.
^ Ce qu'il ne faut pas confondre avec la liaison^ § lY. > Souvent <> prend pins de corps, dans cette position, et Ton entend mawraj etc.
' Dont nous avons déjà constaté les dispositions archaïsantes, p. 27.
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Pour observer a^ en position finale, il faut s'adresser aux vieillards. Et il y a certains mots où le deuxième son est absent dans l'articulation de tous les sujets, ainsi dans dz^a, n^va (genuclu, nepote, assurément ensuite de l'accent reculé); la (illoru = eux), prâ (prode = beaucoup), va (volet); ^ Jcoiâ (colatoriu = passoire), dzoyâ (gaudiosu, mots ayant l'accent tonique plutôt sur la pénultième).
Les générations II et lEE, sauf l'exception citée plus haut (Niquille), ne connaissent plus que des formes avec a et ne distinguent plus entre a** interne ou final.
Le son ^ dont il s'agit dans ce paragraphe, est à peine perceptible, il se réduit souvent, comme je l'ai dit, à un mouvement articulatoire sans résultat acoustique. Sa disparition, dans les premiers mots atteints, est peut-être due, auprès de la génération I, à un accroissement d'intensité en prononçant a. 2 Auprès des générations II et III la cause de la disparition est probablement différente: je crois que la génération II, à l'état d'enfance, n'a pas répété le son "^ parce qu'elle ne l'entendait pas, et que les pères et mères, peu soucieux de la légère divergence, ne l'ont pas corrigée. Cet à peu près qui sépare la prononciation des jeunes de celle des vieux joue un rôle dans l'évolution phonétique, et doit être mis sur le compte de l'oreille. ^ L'action ou plutôt l'inaction de cet organe me paraît manifeste dans les assimilations de consonnes. M. Kousselot dit, dans les profondes réflexions qui terminent son étude sur les modifications phonétiques du langage dans la Revue des patois gallo-romans V, 412, à propos du principe déterminant de l'évolution phonétique: Ce principe est
dans Venfant L'évolution est déjà préparée par les parents-,
mais elle n'éclate que che^ les enfants, lorsque ceux-ci entrent en possession de la langue. Ces paroles s'appliquent ici à la première génération de Charmey, qui n'a fait que continuer une tendance de ses ancêtres; elles ne s'appliquent pas, dans notre cas spécial, aux autres générations, où la disparition du son "" me paraît devoir
^ Dans ces derniers exemples on peut songer à une influence de la fréquence de remploi.
^ Cet accroissement d'intensité remonte à des raisons premières que nous ignorons.
' Si tant de parents laissent passer le zézaiement et tous les autres vices de prononciation, nous ne serons pas étonnés de les voir indulgents à propos d'articulations dont ils ne sont pas sûrs eux-mêmes.
être attribuée plutôt à l'incapacité de l'oreille qu'à l'amoindrissement héréditaire 1 de l'effort nécessaire.
Du reste, l'opinion de M. Kousselot n'est peut-être pas tout à fait exacte. Faut -il voir le principe de l'évolution dans les exagérations ou négligences musculaires de l'enfant et pas plutôt dans les tâtonnements de la génération qui donne le branle? Je crois aussi que le langage fait un pas décisif en avant avec chaque changement de génération, mais la première impulsion, celle qui entraîne tout le mouvement, doit résider dans le parler des adultes. L'enfance n'est d'abord qu'imitative, elle prend part à l'évolution en imitant mal, mais la langue commencera à se déformer et à se reformer définitivement quand les organes se seront affermis et que la nouvelle génération sera entrée en pleine et libre possession de sa langue. Les lois phonétiques sont les intérêts du capital d'expression. Elles sont proportionnées à la quantité du matériel linguistique dont l'individu dispose. 2
Tandis que dans la Broyé, par exemple, le parallélisme entre 0, 6 latins = a(<^> et e, e latins = a^'^ est complet, le dialecte gruyérien est arrivé à réduire aujourd'hui à une monophtongue le produit de ô, ô, et à diphtonguer d'autre part celui de e, ë. A Dompierre, f rigidu = /ra(*> devient frâ; à Charmey, au contraire, frç s'achemine vers frçv.
Cette loi concerne les mots qui avaient en latin e (ï) ou ë libres, tels que tela, pre(hen)sa, pilu, medicu, mel, ^+ palatale: directu, tectu, enfin ç patois de provenance très diverse: -ariu, -aria, a de carru, carne, même e + r^®*»"-: ferru, hibernu, etc. et ç de miôçre = *morit, de pïèç = porcu, etc. Le passage de ç à e^ ne s'observe pas dans des mots comme çrba, mçrda, pçrda (perdita), donc en syllabe fermée; même pçra (petra) paraît faire exception. La loi épargne tous les ç brefs de verda, Jcredrs (crescere), vive (ho die), etc., qui ont du reste un timbre différent, étant plus fermés. Sont exempts également tous les cas où ç est suivi de t ou y: pçto (pensile),
^ Le principe d'hérédité dans révolution linguistique n'est pas généralement admis, cf. entre autres Wechssler, Giebt es Lautgesetze? p. 378: „Unsere Aussprache beruht also nur auf Nachahmung mittels des Gehors".
' Et même au nombre des parlants.
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ëçya (seta), munçya (moneta), etc. Enfin les ç qui n'ont reçu Taccent tonique que récemment, comme vw^ri = guéri (que beaucoup prononcent encore vwert), etc. ne sont pas soumis à la règle.
La valeur du son ç, qui est toujours long, est à peu près celle de ê français (tête). Ce son est le résultat d'une ancienne diphtongue et. La première question qui se pose est de savoir si la prononciation ç^^ représente une diphtongue naissante ou disparaissante. Comme les jeunes disent ç^ avec une régularité parfaite, tandis que les vieux mélangent ç^ et ç, et comme la généralité des patois gruyériens présente ç,^ nous avons sûrement à faire à une diphtongue naissante,^
Entre ç et ç* se place ç*, que j'ai noté souvent en écoutant les gens âgés, mais il est si difficile de distinguer entre * et ^ que je renonce à maintenir cette différence, en partie artificielle, de mes notations; j'écris donc constamment ç* dans tous les cas où j'ai perçu le son parasite.
La répartition des deux manières de prononcer est plus arbitraire que pour a^ et a. On peut dire d'une façon sommaire que les jeunes (jusqu'à 30 ans) prononcent ç^ dans tous les exemples, avec une exception notable qui sera mentionnée plus loin. Les générations U et I offrent un grand mélange, dans lequel il est cependant aisé de reconnaître que ç^ apparaît plutôt à l'intérieur du mot Certaines familles conservent scrupuleusement l'ancienne diction ç, comme Laurent et Brigide Kime, 59 et 63 ans, dans presque tous les exemples.* Le doyen du village, âgé de 87 ans, possède sous ce rapport une prononciation plus avancée: j'ai noté sous sa dictée les mots fumç^rd (fumaria = fumée), ts&^dç^r9 (caldaria), mç^diso (medicu), Iç^vro (libru), Iç^vra (lepore), vç^ro (vitru), prç^ëa (prehensa), vç^r (videre pour vidére), e^çHa (stella), nç^ (nigru), ëç* (site), mais tçla (tela), pçvro (pipere), fevrç (februariu), gume (granariu),
^ Dans la diphtongue, le ç perd sa longueur et se ferme un peu, sous rinfluence du son parasite.
' Selon mes listes phonétiques de Hontboyon, GrandyiUard, Gruyères, etc.
• Pour l'histoire de la diphtongue cf. p. 24. Une autre preuve que ç est plus ancien à Charmey que f y est celle-ci : Un sujet très âgé répond d'abord par pfV (poil), puis, se répétant, par pe. La première réponse, moins réfléchie, reproduit généralement les formes les plus avancées, la prononciation plus •oignée est archaïque.
* Exception intéressante: bibere, que Laurent prononce constamment ir = forme liée.
l'unité phonétique dans le patois d'une cohhune. 41
(9)vç (hibernu), yç (heri), tsç (carru), etc. La deuxième génération prononce d'une façon peu constante. M"® Tornare a dit munç^ (molinariu), mais çvr^ (operariu), tç (tectu), mais frç^ (frigidu), etc.
Dans une classe de mots on entend ç^ sur toute la ligne, sauf quelques rares exceptions, ce sont les mots en -ena: tsç^na (catena), avç^na (avena), ptç^na (plena), etc.
Les deux générations plus âgées, surtout la deuxième, traversent la phase que M. Rousselot appelle le moment critique de l'évolution, où l'action de la loi est encore élective, tout en marquant déjà certaines préférences (position interne).
La jeunesse de Charmey n'hésite que dans une série de mots, pour le type *çr. Dans certaines familles les enfants prononcent tçv (tectu), vçy (videt), etc., mais tsç (caru), fç (ferru), ëfç (infernu), yç (heri), 9vç (hibernu), etc. J'ai même interrogé une famille, où un fils (Reymond Chappallaz, 19 ans) disait dans ces mots ç, et l'autre (Oscar, 25 ans) ç^.
Si la loi phonétique était née à Charmey même, cette exception resterait incompréhensible, car l'on ne peut guère admettre une influence du français ni des formes liées. Le mot patois gurnç», par exemple, devrait -il son ^ au mot français grenier? Mais alors il faudrait supposer une action analogue du son w de poivre sur pçvro = pç^vro, ou même une action de l'orthographe française! La forme liée vow (volet) n'a pas empêché la réduction de la forme tonique va^ à va, pourquoi la forme atone vey (videt), en influençant vç = vçv aurait-elle eu des effets si contraires! J'ai cherché en vain, dans la prononciation des vieux, une différence phonétique entre fç (ferru) et fç (f el). La prononciation divergente d'une partie des jeunes fç ^o fçv ne saurait donc reposer sur une tradition locale. Il ne reste qu'une explication: nous avons affaire à une loi qui vient de loin, par exemple de la Basse-Gruyère, où l'on distingue, comme en français, entre fç (ferru) et fçy (fel).^ C'est une des tendances généralisantes qui cherchent à ramener les parlers de tout le canton à un même type, comme nous l'avons constaté plus haut pour les voyelles nasales, etc.
Dans ce cas, la transformation de fç, 9vç (ferru, hibernu), etc. en fç9, dvçv, par une partie seulement de la population, constitue
* La Broyé distingue encore mieux: fç nu faifi).
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un bel exemple de ce que M. Schuchardt a appelé analogie phonétique. Les mots pwç (porcu), vwç (voce), etc. se trouvent dans le même cas. La loi phonétique, en arrivant dans un nouveau milieu, dépasse ses limites et s'abat sur des exemples qui devraient rester hors de cause.
n est curieux de voir aussi factu embaucher le pas. Les vieux disent régulièrement fç (cfr. braciu = brç, radiu = r^, etc.) et fey comme forme liée. L'emploi prépondérant de ce mot en position atone l'a fait sortir de la série fç, brç, rç etc. pour le joindre aux mots en ç^ de -çctu, voir p. 22 n. 2.
L'a tonique latin, libre ou entravé, aboutit à à. Exemples: vadis = va, pala = pàla, cantare = tsâtà; barba = bàrba, parte = pà, barra = bâra, die martis = ddmâ, pasquas = pàtxe, pasta = pâ&a, etc. Font exception: cattu = tsa, quattuor = Jcatro, saccu = èa; et habes, habet = a. ^
Avec a libre latin sont donc venus se confondre tous les a placés devant r ou 5 + consonne, tandis que les a de cattu, etc. sont restés a. L'exception n'est qu'apparente, car à n'est le résultat que de a long, et devant r et s + consonne les voyelles, non seulement a, se sont allongées sur un très vaste territoire, cf. la différence de quantité des mots français pâte, quart ^o chat, sac, et cf. la règle telle qu'elle est donnée par M. Salverda de Grave pour les dialectes français qui sont à la base d'une foule de mots néerlandais {Rom. XXX, 112).^
Le son à est très voisin de ç et l'on a souvent bien de la peine à saisir une différence. Dans d'autres villages, par exemple de la Basse-Gruyère, du pays Jcw^tsu (partie moyenne du canton), les deux sons se confondent tout à fait en ç.
^ Cette dernière exception s'explique par la proclise: a de habes, habet est traité comme celui de aven a, etc.
' La règle qu'un a long devient a, que la syllabe soit ouverte ou fermée, montre que notre habitude de formuler les lois phonétiques est erronée. Il ne faudrait pas dire par exemple : „è latin devient en vieux français ie en syUabe ouverte", mais „ç (issu de è latin en syllabe ouverte) = te". Les conditions primaires ne devraient pas être confondues avec les conditions immédiates (= conditions de quantité et de qualité). Cf. Wedissler, qui critique également le S3^stème en vigueur, mais qui le remplace par une hypothèse que je ne saurais approuver, p. 477 - 479.
Aujourd'hui, le son à est à Charmey en pleine désagrégation et devient ao. On entend souvent même ow, surtout à la fin du mot et en proclise: d now drç^ = un nez droit L'oreille réussit à percevoir plusieurs étapes entre les deux prononciations extrêmes: à — à"" — a^ — ao — aw — ow. Cependant, pour ne pas trop compliquer ma transcription et comme le fait seul de la diphtongaison m'intéresse, je négligerai ces variantes de mes notations et j'écrirai ao partout où le son n'était plus unique. Une fois sur la voie de la diphtongaison, on arrive sans le moindre effort d'une étape à l'autre. En somme, la jeunesse en est aujourd'hui à la phase ao, qui se prononce en une émission de voix. J'ai très rarement entendu deux syllabes, comme dans a\ono (asinu), ha\ora (barra), pa\otxe (pasquas), tsa\ono (casnu), dans la bouche de deux sujets de 13 ans. La voyelle à, là où elle est conservée, est toujours longue; dans la diphtongue le premier élément cède une partie de sa quantité au deuxième, et généralement toute la diphtongue est plus brève que le son unique qui l'a engendrée.
J'ai entendu prononcer a au lieu de (î à un seul sujet natif de l'endroit. M. Jacques Tomare, 87 ans, a dit d kâr d'a^'ra (un quart d'heure) et alâde (allez); à part ces deux exemples, je lui ai toujours entendu dire â, jamais ao. Les deux a représenteraientils encore une étape antérieure k â? C'est possible, car en consultant Mariette Millier (alors âgée de 93 ans, morte depuis 3 ans), lors de mon premier séjour à Charmey, j'ai cru entendre plusieurs cas de â, mais j'avais tant de peine à comprendre la pauvre femme que je ne voudrais pas attacher trop d'importance à mes notations. La bonne vieille venait de mettre de côté pour toujours son rouet, et, lisant la Bible auprès du cercueil qu'elle avait fait faire d'avance, elle n'était déjà plus de ce monde.
Le phénomène de à en passe de devenir ao m'a beaucoup intrigué depuis mon premier séjour en Gruyère; c'est, parmi les sons charmeysans mobiles, celui qui m'a d'abord frappé. Au commencement j'avais si bien l'idée que a latin devenait â dans ce dialecte que je m'obstinais, pour ainsi dire, à noter â, jusqu'à ce qu'un mot me mit sur la bonne voie. En demandant les noms des outils servant au tressage de la paille, je vis sur la table une planchette que la tresseuse me désigna par d Jcaw. Ne reconnaissant pas de suite l'étymologie du mot, force me fut de m'en tenir à l'impression acoustique. Un moment plus tard, ayant appris que la planchette servait à mesurer les brins de paille
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préparés pour la tresse, je compris que c'était le mot latin quartu {quart d'aune = 30 cm) et j'étais averti au sujet de (î — ao.
L'apparition de ao a un caractère très inconstant, surtout dans la prononciation de la génération moyenne. Parmi les vieux, j'ai trouvé des sujets dont Va est encore intact, par exemple M. Joseph Blanc, 68 ans, considéré au village comme un modèle de bonne prononciation patoise. Une femme de 85 ans n'a prononcé qu'un seul mot avec un commencement de diphtongaison: pal a = pâ''la. Une personne de 72 ans m'a offert deux exemples: piu pao = il ne pleut pas et bâ^ = le bât Un homme de 59 ans dit déjà nao (nasu), bao (bât), une fois tsdtao (c an tare), sans cela régulièrement â. Comme toujours, les femmes se mettent plus facilement sur la voie de la diphtongaison que les hommes. M°*« Rime, 63 ans, m'a offert trois fois autant de cas de ao que son mari, âgé de 59 ans. M'"® Tornare, boulangère, 40 ans, dit très souvent ao, tandis que son mari, son aîné d'un an seulement, se borne à terminer quelques infinitifs en ao. En comparant la prononciation d'une jeune femme de 30 ans à celle d'un homme du même âge, on se trouvera presque toujours en face d'une diphtongaison très nette de la part de la femme, et d'un mélange de la part de l'homme. La dernière génération, c'est-à-dire tous les enfants, se range du côté des mères et prononce définitivement ao. On ne parle pas sans raison du toit paternel, mais de la langue maternelle. A la campagne, le père quitte la maison de bonne heure pour vaquer à ses travaux, au milieu desquels on le voit, taciturne et souvent isolé, toute la journée. Tel père parle plus, en été, à ses bêtes qu'à ses enfants. La mère, qui passe beaucoup plus de temps à la maison, en société, à cuisiner, à laver, parle beaucoup plus. S'il faut dire 10000 fois pâla pour arriver à dire paola, il est évident que la nouvelle façon de prononcer apparaîtra plus vite dans le langage de la femme que dans le parler plus rare et plus lent de l'homme. ^ Comme la
* Faut-il aussi faire valoir une certaine prédisposition psychologique de la femme en faveur de toute mode nouvelle? Comparez le mot d'un sujet valaisan rapporté par Gilliéron (Patois de Vionnaz^ p. IV) : „ Autrefois la chambre où nous sommes, on la nommait h payhj maintenant nous rappelons la tsàbra, et ma femme, qui veut être plus fine que nous, la nomme kabinç". Les anciens pensaient autrement, voir les citations de Platon et de Cicéron dans Schuchardt, Vokalismus d. Vulgàrly I, p. 2. Le principe de la fréquence a été vivement attaqué de la part de plusieurs savants (cf. Wechssler, p. 482), mais, tout en reconnaissant la valeur de quelques-uns de leurs arguments, je ne crois pas devoir
langue s'apprend autour du foyer, non aux champs, il est clair que les enfants suivront plutôt l'exemple des femmes.^
Je n'ai pas remarqué de prédilection des sujets pour ao en proclise ou en position interne. Madame Tornare prononce par exemple èi dq me fow mç = ce doigt me fait mal, txow na piidz = tuer une puce, eta Toutefois le fait qu'on trouve en proclise l'étape la plus avancée ow, ne prouve pas que l'évolution est plus ancienne dans cette position, mais seulement qu'en proclise l'échelle vocalique se parcourt plus vite que sous l'accent. Je considère la diphtongaison proclitique comme secondaire, et, en effet, je ne l'ai pas rencontrée chez des personnes qui ne transformaient pas l'd accentué.
M. Tornare n'opère l'échange de à contre ao qu'à l'infinitif. Cela doit être un pur hasard.
En théorie, une diphtongaison devrait être le résultat d'un changement d'accentuation. Il m'est impossible de le prouver dans le cas qui m'occupe. En attendant, j'ai cherché à vérifier si certains voisinages consonantiques n'étaient pas propres à favoriser l'évolution et à la mettre un peu en lumière. Voici ce que j'ai trouvé.
Les plus anciens sujets interrogés m'ont paru avoir une tendance à prononcer ao après ou avant une labiale. Le sujet Limât, originaire du canton de Vaud, qui prononce habituellement a, non à, a dit ehrâbto, xtâ, fâvr, tsâtâ, etc., mais fuma, bà, nà, pâ, avec une préférance marquée pour â dans un entourage labial. M™® Louise Kime, 46 ans, dit généralement â, mais tsaono, ddmao {mardi), bao. Une petite fille de 13 ans avait une tendance à prononcer pàdzo {pouce) à la place de padzo. Cette même tendance s'est retrouvée ailleurs. Peut-être a latin s'est-il transformé en à d'abord sous l'infiuence des labiales, sous laquelle le nouveau son a s'engage maintenant dans l'évolution à — ao.
Ce que nous appelons un son, est en réalité la somme d'articulations combinées; le son n'est unique que pour notre oreille. Comme une ligne, droite pour notre œil, apparaît ondulée
abandonner le principe. Comme un mot que nous écrivons très fréquemment, prend un caractère de sigle, de même nos organes acquièrent une certaine paresse à prononcer un mot mille fois répété. Ainsi, il arrivera à un grammairien de dire parifdpe^ mais pas de dire aVbi pour alihij charivari pour charivari.
^ Passy, Etvde sur les changements phon. p. 23 : „En général , c'est le système phonique de la mère qu'imite l'enfant".
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SOUS une loupe, chaque voyelle, surtout longue, contient des éléments de diphtongue. L'analyse physiologique d'une voyelle isolée nous montre, outre des sinuosités plus ou moins régulières et caractéristiques correspondant aux vibrations de la langue, trois périodes du mouvement organique: la tension, la tenue et la détente. Ces trois périodes sont très visibles par exemple sur la figure 158 (voyelle a grave) du livre de M. Kousselot (Principes II, p. 355). La langue s'élève progressivement jusqu'à un écart de 5 mm (sur le tracé, correspondant à un déplacement réel de la membrane exploratrice de mm 31) de la base de repos. Le timbre varie entre la #i et ré 2. Un léger changement d'intensité amène une diphtongue (voir p. 368 et 369, tracé de la voyelle é). Les conditions se compliquent beaucoup pour les voyelles précédées ou suivies de consonnes. Si, en prononçant le â de âno (asinu), nous anticipons partiellement le rapprochement de la mâchoire inférieure 1 nécessaire pour w, la dernière partie du son â se fermera un peu et nous obtenons d^, c'est-à-dire la première étape de l'évolution à — ow. Mais j'avoue volontiers que cette explication n'est valable que pour d + labiale; le groupe inverse donnerait plutôt lieu à oâ.
Que le point de départ soit une assimilation partielle de â à un son voisin ou non, il n'est pas permis de parler ici de la loi générale de moindre effort qu'on a si souvent invoquée pour expliquer la marche du langage. Même en admettant un essai d'assimilation imparfaite, ao représente un plus grand effort que â] la composante a oblige à ouvrir la bouche davantage qu'antérieurement, et nous articulons deux sons au lieu d'un. Seule l'intensité du souffle paraît diminuée. Si l'on compare la transformation, où entrent en cause la phonétique et l'analogie, de pâlâ (pal a ta) en paolaotf, on sera obligé de reconnaître que l'évolution linguistique n'a pas exclusivement la tendance de raccourcir et d'opïamV.^
La loi que nous discutons a également amené, dans la bouche de quelques jeunes personnes, une autre complication. En général, la jeunesse prononce des mots tels que pwçrta, kwç, pwçrte (porta subst, corpus, portât verbe), etc. comme les
^ Ponr ne parler que de cette partie de l'articulation.
* M. Passy, Étude sur les changements phon. p. 227, a raison de dire que le vieux français chevalzt demande un effort plus considérable que le latin caballicet.
autres générations; cependant les sujets Pierre Kime (13 ans), Louis Kime* (13 ans), André Pipoz (15 ans). César Rime (11 ans), Marie Repond (15 ans), Célina ChoUet (14 ans), Emma Tomare (13 ans), et probablement beaucoup d'autres encore, prononcent pwaorta, hwao, pwaorte, etc. C'est là un nouveau cas de phonétique analogique, plus intéressant que celui cité p. 41 — 42, car cette fois la loi n'englobe pas seulement tous les à existants, mais encore ç, le son le plus rapproché.
Conclusion.
Je suis bien loin d'avoir épuisé mon sujet; j'aurais dû m'arrêter encore à certaines tendances que j'ai aperçues dans la prononciation de la jeunesse, comme l'allongement progressif de quelques voyelles autrefois atones, maintenant accentuées: tsâvç (caballu), vw^ri (waritu), etc. ou de quelques consonnes: cbïd (die lunae), à la palatalisation de Yn dans vini = vifii (venire) qui devient de plus en plus générale, à des cas de métathèse: fdnid^ra devient fdrnid^a à travers fdrnid^ra, fdrmya = frdmya à travers frmya, et à d'autres phénomènes plutôt individuels.^ Mais mes matériaux sont insuffisants à cet égard et j'ai hâte de terminer. On voudra toutefois me permettre de résumer mes observations en quelques conclusions que je donne pour ce qu'elles valent, étant donnée l'étroitesse de mon champ d'activité. Bien que les souvenirs de mes nombreuses pérégrinations dialectologiques me disent que les mêmes conditions se répètent un peu partout, je tiens à ne pas trop généraliser les résultats de l'enquête faite dans un seul village, et mes conclusions se rapporteront surtout au parler de Charmey. Les éléments constitutifs d'un parler de village sont les mêmes ailleurs, mais ils peuvent entrer en d'autres combinaisons. On rencontrera des patois où l'influence du français domine davantage, où les lois phonétiques concernent d'autres cas, moins saillants, où la population est très mélangée, où la proximité de plusieurs types dialectaux amène un genre de diversité dont je n'ai pas eu l'occasion de parler. Le degré d'unité ne sera donc pas le même dans d'autres villages.
^ Appartenant à diverses famiUes du même nom. ^ Il se peut aussi que certains caractères de réyolution du patois de Charmey ne m'aient pas frappé.
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Cependant il importe de constater qu'à Charmey, où tontes les conditions sont plutôt favorables à l'unité, la diversité est beaucoup plus forte que je ne me le serais imaginé après une courte visite. La liste de M. Zimmerli, par exemple, bien uniforme et bien concordante avec celles d'autres endroits du canton, ne trahit pas la moindre lutte. Tous les a latins y apparaissent sous la forme de et, on ne voit aucune trace du démembrement de ce son, de l'incertitude avec laquelle d et oo alternent dans la prononciation de la génération moyenne. C'est que M. Zimmerli ne transcrit qu'un parler individuel, qu'il uniformise inconsciemment, comme cela arrive à chacun de nous, lorsque nous ne pouvons et ne voulons pas faire une étude approfondie. M. Zimmerli visait autre chose qu'une comparaison détaillée de nos patois: il étudiait la limite franco-allemande dans le passé et dans le temps présent.
L'unité du patois de Charmey, après un examen plus attentif, est nulle; l'influence du français se fait sentir un peu dans la flexion, beaucoup dans la syntaxe patoise, très fortement dans le vocabulaire; on entend parler d'autres dialectes fribourgeois, qui, sans exercer une influence notable sur l'évolution du patois de Charmey, en détruisent quelque peu l'unité par le maintien de certaines articulations étrangères, en dépit de toute volonté d'assimilation; l'analogie a créé toutes sortes de formations morphologiques qui continuent à se disputer la première place; la langue a cessé d'enrichir son bagage lexicologique, mais le patrimoine surabondant offre plus souvent qu'on ne le pense plusieurs termes pour exprimer la même idée; le même mot est prononcé différemment, par tous les habitants du village, des plus âgés aux plus jeunes, selon le rythme de la phrase; enfin, last not least, le patois est sillonné d'une bonne demi-douzaine de lois phonétiques, dont quelques-unes très caractéristiques (d- = h, ç = ç^, à = ao) et embrassant (à = ao) une très grande portion du vocabulaire; tout cela sans compter les petites inflexions phonétiques propres à l'individu, les différences du langage intérieur, qui président aux choix des mots, des formes, règlent la rapidité du discours, etc.
Étudions la valeur de chacun de ces éléments destructeurs de l'unité du patois.
Les emprunts faits à la langue française séparent les jeunes des vieux, symptômes d'une transformation de civilisation qui ne nous occupe pas en ce moment. Us n'émeuvent pas la population de Charmey, plus que tolérante vis-à-vis de la langue
littéraire. Le sujet Pillonel, le régent Dessarzen, ont pu conserver intact ou contaminé leurs accents étrangers, sans rencontrer la moindre hostilité de la part de leurs concitoyens. Les choses ne se passent pas ordinairement comme dans le cas cité par M.Wechssler (p. 377 n.2), où un jeune élève de lycée de provenance étrangère est persécuté à cause de son dialecte. Rien ne dénote à Charmey une tendance à forcer les éléments étrangers à s'assimiler. M. Wechssler, loin d'ériger cette nécessité en principe, va cependant trop loin encore, en parlant d'une tendance autoritaire de la part des plus forts. * Je préférerais parler d'une tendance involontaire d'assimilation de la part des plus faibles, des intrus qui ont bien de la peine à conserver leurs anciennes habitudes phonétiques, comme le démontre le cas du sujet Limât. Les différences morphologiques ou lexicologiques sont peu saillantes, n s'agit, dans presque tous les cas, de formes ou mots coordonnés dans l'esprit; le sujet aurait pu se servir tout aussi bien de l'autre forme ou mot. Leur emploi n'est pas un critère distinctif d'une partie des habitants. Certaines formes verbales cependant appartiennent en propre à la jeunesse, mais elles ne sont pas très nombreuses. Les lois qui régissent les doublets phonétiques du genre ie i v& = il veut ~ i vu alà = il veut aller laissent peu de marge à l'individu. Les cas douteux, comme a ou u de pâtxe (œuf de Pâques), sont rares, la question s'il faut employer l'une ou l'autre des variantes phonétiques, est généralement tranchée d'avance. Cette loi, observée par tous les habitants d'une façon presque identique, ne trouble l'unité du patois de Charmey qu'en tant que la prononciation des formes liées n'est pas tout à fait la même dans les différentes générations. Les vieux disent encore PX9^ pà = pleut pas, tandis que tous les habitants en-dessous de 60 ans prononcent pxu pà, etc. Cette différence est minime. Restent les lois phonétiques qui constituent, dans le cas spécial, grâce à leur caractère incisif et universel, une forte atteinte à l'unité du parler local. N'exagérons rien toutefois. Les consonnes représentent l'élément stable du langage.^ Seule la loi qui remplace t par y
^ „So ergibt sich uns ans der anmittelbaren Beobachtung die Tatsache, dais innerhalb eîner Sprachgemeiuschaft ein be8tâ,udige8 Streben nach Erhaltnng und Ausgleichung wahrzunehmen ist" p. 378. Ne pourrait-on pas dire avec le même droit Streben nach Differenzierung?
^ Tout le contraire a lieu dans l'allemand bernois, dont le Tocalisme est plus constant que le consonantisme.