SAINT-PIERRE ET MIQXJELOK
DESCBiPTTON généiwle. Quoique situées sous la même latitude que la France, les iles dont nous allons parler subissent rinfluencc d'une tempé^ rature bennconj) plus froide en hiver, et d'un climat qui })artici|)e de celui des régions boréales. Cette différence
SroTÎent, nous avons à peine besoin e le dire, du voisinage du Labrador et d(i Canada, qui confinent aux terres circomt)olaires-, ce berceau des glaces éternelles.
Terre-Neuve, dont nous nous occuperons d'abord, est bornée dans toute sn partie orientale par l'océan Atlantique ; au nord-est et au nord elle e.st séparée de la côte du Labrador par le détroit de Belle-Ile, long d*environ dncmante milles sur douze seulement de large; au nord-ouest elle est baignée par les eaux du golfe Saint-Laurent; et au sud-ouest, elle s'anproehe 4e 111e du cap Breton, de ifaçon à former l'étroit passage par lequel l'Océan communique avec les flots du golfe que nous avons nommé. Terre- Neuve est la terre américaine la plus voisine de l'Europe, car de Saint-Jean à Port- Valence, sur la côte d'Irlande, il n'y a que seize cent cinquanteaix milles. Cette distance , 8*i1 existait sur cette ligne un service de paquebots à vapeur, pourrait être franchie , dans les mois d'été , en moins de dix jours.
La superfieîe de cette tie est de trente-six mille milles anglais carrés.
Sa plus grande longiieur, an cap Rnze à la baie Grignet, est d'erjviron rpiatre cent vingt milles; sa plus grande lar-
Seur, da eap Kay au cap Bonavista, 'environ trois cents milles; et, en faisant abstraction des nombreuses coupures et inégalités de ses côtes, sa drooaSéNm peai étie évaluée à mille
milles. Sa forme est à peu de chose près celle d'un triangle, dont le sommet est an nord et dont la base s'étend de l'est à Touest, c'est-à-dire du cap Ray au cap Raze. Elle offre l'a^^pect le plus pittoresque, et semble avoir été formée dans un de ces moments terribles où la nature déploie toute sa force de destruction et de création.
Elle porte le lonu de ses rotes et dans ses vastes baies des nuirques visibles d'un cataclysme qui , u une époque éloignée, a changé son as|>ect primitif et modifié ses dimensions.
On comiait fort peu l'intérieur, à cause de la difficulté d'y pénétrer. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'on y trouve un sol pierreux et pauvre, onduleux dans certains endroits, couvert, dans d'autres parties, de bois chétifs, entrecoupé de vallées étroites et sablonneuses, et offrant des landes immenses «nticrement privées de plantes et d'ai^ bustes. On sait aussi qu'il y existe un
grand nombre de lacs et de sources e la meilleure eau. Le terrain y est souvent si marécageux , qu*il est impossible, ou du moins dangereux , de voyager à cheval , et inênie à pied. Les lieux où l'on a pu pénétrer, à la distance de trente mines de la cAte, ea s'y rendant sur la neige ou la guwse, abondent en cerfs et eu animaux a fourrures précieuses.
£u 1823, un Anglais nommé Mac Gormack réussit à traverser Ttle de la baie de la Conception i la baie de Saint- Georce. Il rapporta que cette partie était bien arrosée, mais presque privée de bois, et que le sol eu paraissait complètement stérile.
Le littoral est en i^énéral sauvage et rocailleux; dans quelques endroits, il est couvert de bois qui s'avancent jusque aur le bord de la mer. Presque
DES lUS DB L'OCEAH.
partout il est échaocré par d'ionomoraUes anses, baies et Davres commodes. La {)iupart de ces baies pénètrent si proTondément dans l'intérieur des terres, mfon les prendrait pour des embouchures de fleuves.. Mais quand on en explore le fond, on hq tarde pas à reconTiaître qu'il n'y tombe que de petites rivières et dos torrents oui assèchent pendaut la saison chaude.
Les principales baies sont : à foaest, CD allant du nord au sud, la baie dlngornachoix, la baie Bonne, la baie des lies, la baie de Saint-George; au sud, en allant de Touest à Test, la baie du Désespoir, la baie de PErmitage, la * baie ae la Fortune, la baie de Plaisance, la baie de Sninte-Marie, In baie des Trépasses; à l'est, la baie de la Conception, an ibnd de laquelle se trouve le havre de Saint-Jean, la baie de la Trinité , la baie de Ronavista , la baie des Exploits ; au nord , la baie de PikOtre-Dame et la baie Blanche ; sur la côte est de ta longue pointe septentrionale qu'on appelle le pe/it .Vojy/, la baie d'Orange , la baie de Cannda , le hnvre du Croc, la baie aux Lièvres ; au nord de cette même pointe, la baie du Pistolet.
Parmi les promontoires les plus remarquables qu'on rencontre sur le littoral de Terre-iNeuve, on peut citer à Fouest le cap Saint-George, le cap Anguille , le cap de Raye ; au sud , le cap du Chapeau-Rout;e , le rnp Sninte- Marie, le cap de Pene; ;iu sud-est, le cap Raze; a l'est, le cap iiroyle, le cap Saint-François , le cap Bonavista ; au nord , le cap Patridge. .
La grande Péninsule, qui s'étend dans là partie sud-est de l'ile, a vingt-six lieues de long sur une largeur qui varie de cinq à vingt lieues.
Un isthme fort étroit unit cette presqu'île a la partie principale qui est bien plus considérable, mais nioias imporuinte an point do tue commercial. Cet isthme sépare la baie de la Conception de la baie de la Trinité, l;i première à l'est, la socoiuie nu eoucliant. AvaLun est le noui impose a celte péninsule par sir George Calvert^ plus tard lord Baltimore.
. La baie de la Conception est le pre-
9* lÀvraiton (lus db l'Océan.)
mier district de Terre-Keuve, non-seulement àcause de ses ports nombreux
et commodes , mais eneore à cause de l'esprit entreprenant et de l'habileté de ses habitants dans Tart de la pèche.
Le Port-de-GrAce en est la ville principale-; après elle vient Carbonftr et quelques villages sans importance. Ce canton, le plus riche et le jiltis populeux, ne renferme pas moins de Mu^tcing mille habitants, distribués dans diflirentes stations de pèche o\i établis» aements agricoles.
A l'extrémité nord de la baie de la Conception est la petite lie de BacccU' hao, rocher isolé ou se rassemblent des milliers d'oiseaux aquati(pies. Comme les cris continuels de ces animaux s'eu tendent a une grande distance, et servent d'avertissement aux marins pendant les brouillards qui régnent si iréquemment dans ces ffOides contrées, les gouverneurs de Terre- iN eu ve ont défendu, sous des peines sévères, de les tuer, et m(^me de les inquiéter.
Mali^ré cette prohibition , dont le motif est parfaitement louable, les marins ont plus d'une fois tendu leurs ûlets sur les rochers où ces otiles oiseaux bâtissent leurs nids et ont enlevé une immense quantité de leurs œufs.
Au sud et non loin de la baie de la Conception, au fond d'un port vaste et sûr, se trouve la ville de Saint-Jean , siège du gouvernement et de la cour suprême d'amirauté. Les obstacles naturels qui défendent l'accès du port , les hauteurs qui le dominent des deux côtés de son ouverture , les batteries nombreuses et les fortifications qui protègent la ville de toutes parts, font de Saint -Jean une place si forte,, qu'elle peut défier les efforts de Tennemi le plus redoutable. Il ne peut entrer dans le port qu'un seul vaisseau à la fois, de sorte que l'escadre la plus nombreuse serait foudroyée en détail et ne pourrait parvenir sous les murs de la ville.
Cette capitale se compose d'une seule rue bâtie sur la rive septentrionale du port , et d*où partent plusieurs lignes de maisons qui ne méritent pas d'autre nom que celui de ruelles. Les mai<
tnUNIÏFE&S.
sons sont, pour la plupart, en bois; on n'en remarque que quelques-unes en brique et fort peu en pierre. Elles sont tmitf's plumées de la façon la plus irréguiièrc : cela vient de ce qu'en 1820. le parlement anglais ordonna que là où îl y aurait des maisons en pierre, les rues eussent quarante pieds de largeur, et cinquante pieds là où elles seraient en bois ; il en resuite que toutes les habitations en pierre s^avancent de dix pieds dans la rue , ce qui donne à la Tille Taspect le plus désagréable.
Le trait caractéristique de Saint-Jean est le grand nonibre de débarcadères et de stations de pèche qni bordent lo rivage. Le débarcadère du gouvernement est un lar^e quai , dont l'usage est laissé au ||ubiie. Ce qui étonne Men plus celui qui voit |iOur la première fois ce eoin()toir(ie pécheurs, (î'est l.i qii.intite {troili^ieuse de tavernes ou cabarets; du reste, on conçoit facilement qu'il se fasse àTerre-INeuve une immense consommation de vin , de bière, et surtout d'eau-de-vie et de rbum.
La population sédentaire de Saint- Jean est d*environ onze mille âmes; mais elle auf^mentc considérablement à répoque de Touverture de la pêche, pour reprendre sou niveau ordinaire a la fin de la saison, c'est-à-dire, quand les bâtiments repartent pour rËurope. La ville a souvent été ravagée par de terribles incendies : en 1815, elle perdit de cette manière de grandes valeurs et un certain nombre de maisons; en novembre 1817, un désastre semblable amena une perte de plus de 500,000 liv. sterling ( 12,500,000 francs ). Quelques jours après, lefen détruisit presque tout ce qui avait été épargné par le précédent incendie; et à la fin de la même année , le même fléau vint mettre le comble à la désolation des habitants.
Mais Saint-Jean s'est relevée de ses ruinœ, et les colons ont oublié les calamités qui les ont frappés coup sur coup.
A donzc milles de Saint-Jean est située BeUo-Ile, ainsi nommée à oanse
d'un rocher élevé, perpendiculaire et cylindrique, qui se nx)uve sur sa oÔte occidentale, et qu'on appelle le Bel os le nf'nu. Cet îlot est d'aine fertilité es- . traordinaire.
La baie des Exploits, un des lieux les plus connus ae Terre-ISeuve, vers le nord-est de l'ile. Elle reçoit une rivière , qui fait communiauer le lac des huiiens' Rouges avec 1 Océan , et dont le cours, long de soixante-dix mit les, est interrompu par un grand nombre de rapides. Qtielqties-nnes de ces chutes d'eau ont une vitesse de dix milles à l'heure.
Dans Pintérieor de Ttle s^étend une chaîne de montagnes qu'on <'iper(;^oit de loin. Néanmoins , les points culminants de cette chaîne ont moins de 975 mètres au-dessus do niveau de la mer. U y a même lieu de croire, d'après les données que fournit la véi;étation, que les plus hautes collines n'ont pas plus de 1,200 pieds.
Terre-Neuve est entoorée de bancs de sable , depuis le 50* degré de latitude à l'est, jusqu'à In côte de la IVouvelle • Angleterre. Celui que tout le monde connatt sous le nom de banc de Terre-Neuve, et qui est voisin de la côte sud-est, est le plus considérable de tous ceux de ces pnraaes, et même de tous les bancs connus dans l'Océan et dans les autres mers. G*est donc avec raison qu'on Tappelle le grand banc. 11 s'étend depuis le 41'' degré de latitude jusqu'au 49' degré et demi environ , et peut avoir trente lieues dans sa plus grande larteor. Du reste, ses linntes ne peuvent pas être rigoureusement déterminées à cause de la diflîculté de marquer un banc sous-marin sur une carte, et de feire des observations de latitude dans une région où le ciel est si souvent cacbé par des brunies épaisses.
Le banc de Terre-Neuve est célèbre par la quantité innombrable de momes qui s'y réunissent, et par la^ pêche que viennent y f^iire tous les ans les Anglais, les Français et les Américains des États-Unis. On trouve généralement du poisson dans toute ^cetta étendue immei^, et k» nombre qu^cNi
DES ILES DE UOGÉAK
en'prend est presque incroyable; mnis les pécheurs ont remarqué qîie la partie du oanc comprise entre les 43" et 40*" degrés de latitude est celle où la morue est le plus abondante : cette remarque s'applique surtout h l'acore de Test.
La morue pêcliëe sur le grand banc est celle que Ton mange en France SOUS le nom de morue verte ou morue fraie hp.
a II estdifTicile, dit Cassini (*),de se former une idée du séjour du grand bane et de la vie qu'y mènent les pécheurs , sans y avoir été. Il fiiut un motif aussi puissnnt que IVst sur les hommes l'appât du f-ain . pour déterminer ces malheureux pécheurs à passer six mois entiers entre le ciel et Feau, dans un séjour presque toujours privé de la vue du soleil, respirant la plupart du ternes une brume si énaisse, que Ton distmgue avec peine inine extrémité à l'autre du bâtiment. »
Nous reviendrons p!<is Inin sur ce sujet si intéressant sous tant de rapports, mais que nous ue devons pas traiter Id avec les détails ^Ml comporte.
Climat. Le climat de Terre-Neuve varie suivant l'exposition des différentes locahtés; cependant un peut dire en termes généraux que , quoique rigoureux, if est moins pén iblr ([ue le climat du bas Canada. Pendant le long hiver qui règne dans ces tristes contrées, les lueurs étincelantes d^ Taurore boréale et la clarté des étoiles donnent au firmament une beauté dont on ne peut se former une idée si l'on n*a point parcouru les régions boréa* les. Hâtons-nous de dire cependant que Terre-Neuve est très-souvent enveloppée de brouillards tellement épais, que quelquefois, en plein midi, deux vai^^âeaux passent l'un près de l'autre sans s'apercevoir, quoique les voix des personnes qui parlent à bord s'entendent parfaiteiiient sur les deux b»1tinjents. Ces vapeurs ne proviendraientelles pas de l'obstacle que les bancs environnants opposent à réeouiement
(*) Voyage fail par ordre du roi en 1768, pour éprouver les moutres Diarines Ue ie
de^ eaux froides du pôle vers le sud , et de ce que ces eaux remontent à la surface , par suite de la diminution du fond sur lequel elles ooulent ? Ce qui justifierait cette opinion, <^estqu*on a observé que Peau était de plusieurs degrés plus froide sur le grand banc que la surface des mers des environs.
Quelquefois il arrive qu*ttn voile de brumes dérobe au navire qui cherche un mouiltaiïe la vue du littoral de l'île. Des marins inexpérimentés n oseraient
Sas s'engager an milieu de ce nna^e, e peur de s'égarer et d'échouer sur les rochers de la côte; mais les ((luipages des vaisseaux pécheurs savent qu'ils peuvent sans aucun danger pénétrer au plus épais du brouillard, parce qu'il y a presque toujours entre la brunie et la terre un espace libre dans lequel ils sont sûrs de retrouver la lumière du soleil.
» Quoique tes brumes, dit M. de la Pi lave dans son Foynge à Terre- Neuve, n'aient ici que très-rarement une odeur sensible, elles sont cependant beaucoup plus désagréables que nos brouillards d'Europe. Elles réagissent sur le moral de l'homme par un sentiment de tristesse et d ennui dont elles le laissent pénétré; les ani« maux en éprouvent la même inlluence.
Le chien rentre dans la maison de son maître, et, privé de sa gaieté habituelle, il semble comme hébété. On prétend aussi que les bétes sauvages se retirent alors dans les fourrés les plus épais des forêts, et que le poisson quitte la côte pour s'enfoncer sous les eaux, comme si eette brume avait encore u ne action dans les couches supérieures de l'Océan. »
Le froid qu'apportent les vpnts d'ouest et de nord-ouest est extrême^ ment rigoureux. La mer se couvre de glace à une assez grande distance; la «étroit qui sépare Terre-Neuve du Labrador se géle et n'offre plus, qu'une banquise continue ; on peut même aller à pied sec de Tune a l'autre des fies qui ne sont séparées que par des passes étroites. Quoiqu'on soit sous la latitude de Duokerque, on subit presque toutes les rigueurs du climal éas
régions les plus septentrionales. II serait dangereux alors de ne pas se couvrir de fourrures, et de ne pas prendre Texercice nécessaire pour activer la circulation du sang et entretenir la chaleur intérieure. Souvent dans les rues , deux personnes s'abordent, en se disant très^érieusement :
«Prenez garde à votre nez! » Cest
Su'en effet , quand on a quelque partie u corps gelée, on ne s'en aperçoit pas soi-même, à moins que ce ne soient les pieds; car alors on ne peut plus marcher. Il faut qu'une personne étrangère, frappée de la couleur blanche de l'endroit attaqué par le froid, vous prévienne et vous fi^tte aussitôt avec de la neige. C'est le seul remède contre ces terribles accidents. Anspacli (*) raconte qu'un médecin ignorant ayant voulu traiter par Peau cbaude un malheureux nui avait eu les pieds gelés, le mal lit ues progrès effrayants, et aurait envahi le tronc, si l'amputation des deux cuisses n'eût pas été pratiquée à temps.
L'époque la plus désagréable de Tannée est celle où les immenses glaçons, formés dans la partie septentrionale de rile, sont poussés par la violence des vents le long des côtes.
Ces montap:nes flottantes occasionnent, dans tous les endroits près desquels elles passent, un froid insupportable.
Les inconvénients , des vents du nord et. du nord-est, quoique d'une nature différente , ne sont pas moins fdcheux : ces vents élèvent des tourbillons de neige qui couvrent le sol à quatre et cinq pieds, et quelquefois davantage.
Des tempêtes furieuses éclatent au moment où on s'y attend le moins ; la neige, cristallisée eu aiguilles et eu lamelles excessivement fines, est chassée avec violence, et dérobe à la vue les objets les plus rapprochés; les maisons craquent et vacillent; l'eau de la mer est éparpillée au loin sur la terre, sous la forme et Taspect d'une poussière fine et brillante.
^ Durant ces tourmentes qui ont lieu
(•J H'utory of NcwfoimdlamL JLoiidon,
jusqu'à trois fois par mois, les familles, retirées dans leurs maisons, entourent un poêle aident, au feu duquel elles ne peuvent se réchauffer. Toutes les
maisons, excepté à Saint-Jean, sont en bois, et quoique les planches soient assez bien jointes, la nciuc ou le [mtdrin^ comme on l'appelle dans le pays, s'insmue par les interstices et pénètre dans les appartements.
La belle saison n'est pas aussi précoce qu'au Canada; mais les glaces de Terre-Neuve se fondent plus tôt que celles qui, pendant plusieurs mois, encombrent le lit du Snint-Laureut.
Les chaleurs arrivent brusquement; elles sont quelquefois si fortes, que les personnes qui ont habité les Antilles peuvent à peine les supporter; mais les brises de mer, qui s'eievcnt le soir, rafraicliissent Tatmosphère embrasée. A cette époque , les nuits sont magnifiques : la clarté du ciel , la limpidité de l'air, l'éclnt resplendissant de la lune, la lueur des millions d*étoiles qui argentent le firmament, et dont quelques-unes brillent à l'horizon comme des phares éloignés , tout cela forme un tahleau dont la plume d'un poète pourrait a peine décrire les splendeurs.
On ne peut, dit Anspach, se faire une juste idée du spectacle de ces immenses baies dans une de ces belles nu^t^. Leur surface est couverte de myinades de poissons de toutes formes et de toutes grosseurs, occupés à se poursuivre les uns les autres ou à fuir. Les baleines montrent sur les flots leur masse énorme, et replongent arec un bruit formidable; les jets d'eau qui s'échappent de leur évent retombent autour d'elles en étincelles phosphoriques. Les morues bondissent au-dessus des vagues, et leur peau argentée réfléchit l'éclat de la lune; les capelans, réunis en troupes innombrables, fuient précipitamment vers le rivage, poursuivis par leots implacables ennemis, et chaque flot qui vient mourir sur la grève, en laisse des milliers sautant sur le sable. Alors, les fenmies et les enfants viennent recueillir avec des seaui ce précieux
DES ILES DJi L'OCÉAN
butin qui uit è amoroer les lignes des
pécheurs.
On voit que les ennuis de Thiver de Teire-NeuTe ne sont pas sans compensation, et qae le voyageur peut se dédommager des sombres tableaux qui ont attristé ses regards pendant la saison du froid et des tempêtes.
Dans les premiers jours d'été, lorsque les eaux n*ont pas encore acquis une température approchant de celle de l'air, on observe dans l'île de Terre- Neuve des effets de mirage très-singuliers. Tous les objets sur lesquels on porte ses rpi:nrds prennent des formes fantastiques ; les arbres semblent ne pas toucher à la terre; les oiseaux paraissent beaucoup plus ^ros qu*ils ne sont , et le voyageur inexpérimenté est exposé aux méprises les plus singulières. Un de nos compatriotes qui a visité Terre-Neuve , il y a quelques années, raconte qu*étant a la chasse, il tira, un jour, un oiseau à quelque distance, et que, voyant tomber un objet assez çros, il crut avoir atteint le gibier qu'il convoitait: quel fut son étonnement, quand , en approchant, il reconnut que c'était la bourre de son fusil qu'il avait prise pour ranimai !
Nous n'avons plus que quelques mots à dire sur le climat deTerrc-Neuve : c'est que la longévité des hahitants est une preuve de sa salubrité. Il n'est pas rare de voir des pêcheurs âgés de cent ans , et qui ont conservé assez de vigueur physique pour se livrer encore acrivernent aux occupations de leur rude métier.
Le climat de cette tie et des flots voisins exerce sur les mammifères qui les habitent une autre influence bien plus remarquable ; il accélère chez eux l'époque de la faculté reproductrice, et agit sur ce point delà même façon que les climats de la zone torride. On a observe que les Anglaises de 'J'erre- Neuve arrivent promptement a la puberté; à seize ans, leur corps a acquis son développement complet. « SI fou attribuait, dit M. de la Pilave, cette précocité surprenante à une vie éminemment icbtbyopbage, on pourrait
opposer que les chèvres et le gros bé- ' tail, vivant d'herbages comme partout ailleurs, n'en sont pas moins soumis à la même influence locale. Peut-être viendrait-elle de ce que l'air plus condensé qu'en Europe pendant sept à huit mois, et privé d'hunu'dité, agit sur la fibre en raison d une plus grande dose d*oxygène due à sa condensation, comme un tonique non contre-balance par un principe relâchant. «
Lithologie, histoire naturelle. La plupart (fes roches de la série granitique, telles que le granité supportant tantôt des micaschistes, tantôt des porphyres, se font remarquer dans les bancs pierreux de Tile. Ces roches dominent surtout dans le district du lac Melville; il en est de même du schiste arcileux , du quarzite et de la syénite. On trouve dans le même district des grès qui semblent appartenir au terrain nouîller. Les environs du lac Gower jusqu'à celui de Richardson offrent aussi des roches granitiques; près de ceux d'Emma et du Jenette, on rencontre du basalte; près de celui de Stewart, de la houille et du fisr. Le granité, le grès et le quarzite composent les principales roches depuis le lac Jame-sou jusqu'au port Saint- George. La serpentine forme plusieurs crêtes au centre de l'île. La côte occidentale renferme les plus beaux minéraux. Dans la baie de Saint-George, il j a une exploitation de houille; des sources salées jaillissent sur Us bords du South-Barrasway, et à une faible distance au nord de cette rivière se trouve une source sulfureuse. Entre le même cours d*eau et Segond-Rrver, on recueille du gypse et de l'ocre jaune; dans la baie des Iles, il existe un marbre gris assez beau.
Nous n'avons pas grand* chose à dire sur les végétaux de Terre-Neuve. Les bois sont principalement composés de sapins rouges et blancs, de bouleaux et de frênes, la plupart rabougris.
L*lle prodoit aussi des arbustes à baies et quelques légumes cultivés dans les jardins des fermiers. L'intérieur étant inhabité, une forêt occupe les quatre cinquièmes enviruu de sa superficie.
Elle se compose àesnbfrs alha, ni(/ra et bafsamijera , des hetula papyrijera et du laryx americana. Dans la partie •Qd de nie eroit le betula tenta ainsi ms»\»pktus strobusy qu'on trouve éga- NOient au fond des golfes, dans les expositions méridionales les mieux abritées. Le nieièze se tient particulièremeDt dans IMntérieor et à la partie inférieure des coteaux. Dans les vallons on voit divers saules, les alnus iiicana et sentUaUty le populus coréi/olia, etc.
Les mers voisines de Terre-Neuve sont pp(i|iU''es d'un grand nombre d'espèces (i'al;;iips, qui or)t été jugées dignes d'être étudiées dans un ouvrage spécial dû à M. de la Pilayer). Parmi elles, on remarque Tespàcede fucacée nommée laminaire agar; elle se distingue par sa feuille toute criblée de trot».
Cette multitude de plantes marinet, dont quelques-unes sont gigantesques, prouve bien que les grands formes de végétation n'existent pas sur les terres voisines, et que, pour obéir à une merveilleuse loi de la nature, elles se sont réfugiées au sein des eaux.
Le cerf et le caribou sont au nremier rang des animaux qui peuplent les forêts de Terre-Neuve. On y trouve .'uissi l'ours, le castor, la loutre, le renard rouge , le renard argenté , le lièvre et la martre.Une multitude d'oiseaux aquatiques se rassemblent sur les locliers du rivage et les flots voisins. Les courlis arrivent au commencement du mois d'août , et les évolutions régulières de leur^i bataillons iDoombrabies offiraot un spectacle des plus curieux.
Les endroits humides et les bois de Terre-Neuve et des iles voisines sont hantés |mr des moustiques de l'espèce la plus importune. Ces insectes ailés voltigent en nuages épais sur la tcte des . voyageurs, les assaillent iwvc fureur, s'introduisent dans les plus petits intervalles des vêtements, et font des piqûres qui occasionnent non-seulement une enflure considérable , mais encore des
O La/ort de IWrM^JViNiM, x toL in-4\
douleurs très-vives, et même souvent la lièvre. On ne peut s'en délivrer, même au moyen de la fumée de bois vert.
On a fait une singulière remargue sur les animaux qui Imbitent on fréquentent cette contrée : c'est qu'à l'époque des grands froids ils endossent tous, suivantrbeureuseexpressiond'uo voyageur moderne, la livrée de l'hiver. Les différentes couleurs qui distinguent les espèces se changent en un blanc monotone; les oiseaux eux-mêmes ne font pas exception à cet étrange phénomène : la perdrix, entre autres, devient entièrement blanche , et ne reprend qu'au jprintemps son plumage orainaire. 11 vrest pas iusqu*aux chats venus d'un pays plus chaud, qui, sous Tinfluence au froid , ne prennent une robe de poils blancs , doux et épais : eette fourrure de saison tombe aux premiers rayons d'un soleil vivifiant, et l'on voit ces animaux s'arrncher par touffes ces Ioniques soies, dont il leur tarde d'être débarrassés. N'est-ce pas là une bien admirable précaution de la nature , qui a voulu que les êtres qui vivent dans ces tristes régions, et qui ne pourraient pas braver , comme rbomme , les vicissitudes des saisons, échangeassent leur vêtement de laine ou de plume contre nn manteau phis chaud , et leurs teintes variées contre une couleur uniforme, conservatrice de la chaleur du corps (*) ?
Nous n'avons pas encore nommé le quadrupède le plus connu et le plus précieux de cette ile : on devine qu'il s'agit du cMen de Terre-^euve. « La race véritable et pure, écrivait * il y a quelfiues années un voyageur que nous aurons occasion de citer plus loin, . la race pure n'est pas aussi commune qu'on pourrait le croire, et ce n'est guère que dans les baies de Plaisance, (le Fortune et de Conception qu'on peut la trouver. Docile et susceptible d'un grand attachement , il est facile à contenter pour sa nourriture: il vivra de poisson frais, cru ou boauli,
(*) Oq sait que le biaac «it an mauvais
oonducteur du la clialeur.
DiëS 1L£S DË L'OCÉAM. lli
de pommes de terre oo de eboax. Qoent
à sa boisson, celle qui semble lui plaire davantage est le sang de mouton. Il aboie rareiueut, et seulement quand il est viTement provoqué : il ne pousse alors que deux sons de voix, qui semblent pour lui un effort pénible vt
{)eu naturel. C'est un bniit qui tient e milieu eutre l'aboiement et le hurlement; et alors se joignent à lui fou* tes les voi\ des chiens à portée de l'entendre. Son amour pour l'eau, fraîche ou salée, chaude ou glaciale, la grande profondeur à laquelle il peut plonger ( j*en ai vu descendre jusqu'à vin^zt-deux pieds ), le temps considérable qu'il peut rester sous l'eau, et eniin sis pattes paiiuees, sembient le rapprocher de la classe des animaux amphibies. De même que les chiens du l.abrador et du Groënlaiid, ceux de Terre-^euve ressemblent beaucoup au loup; ils chassent en meutes et dévorent leur proie... » Il serait sans doute intéressant de transcrire ici les détails
3ue Buffon et d'autres naturalistes onnent sur cet utile animal; mais les bornes que nous nous sommes tracées ne nous permettent pas ces dévebp?
pemetits.
Population. Colons et pécheurs.
La population de Terre-Neuve se compose je colons , de pécheurs et d'Indiens sauvages qui vivent dans l'intérieur des terres. Les colons se divisent en sédentaires et en pécheurs, car un grand nombre d^entre eux suivent Pexempledes marins intrépides, qui, pour un bénéfice quelmiefois fort modique, vont risquer leur vie au milieu des écueils du littoral. On conçoit qu*il est assez difficile d'évaluer àvec quelque exactitude une pareille population. Kn IvSOG, on comptait dans file vingt-six mille cinq cent cinq habitants; en 1828, un nouveau recensement donna le chilfrede cinquante-deux mille cent cinquante-sept individus; et en 1828, on estima le nombre des colons sédentaires a cinquante-huit mille quatre-vingt-huit. En y comprenant les çens emnloyés loin des côtes au service des pêcheries et que les recenseurs ofiicieU ne pureut compter , on
pouvait porter le total à soixaate mflte
quatre-vingt-huit. II y a six ans , on crut pouvoir l'élever jusqu'il quatrevingt-dix mille; niais M. Brookiuget le colonel Boucbette, dans son excellent ouvrage sur les possessions anglaises de r Amérique du Nord (*), réduisent ce chiffre , évidemment exagéré , à soixante-quinze mille âmes. Moutgomer3F-Martio ( HUtory ofthe brUish colonies ) s^en tient aussi à ce résultat (**). Quoi qu'il en soit, il est constant que la population de Terre-Neuve augmente sans cesse, et cet accroissemenl est le signe infaillible de la prospérité de la colonie.
La condition intellectuelle des habitants n'est pas, on peut bien le penser , des plus satisfaisantes , et rétal social dé;oette réunion d'hommes laborieux , mais îjrossîrrs , n'est guère propre a faire envie a leurs voisins de Saint-Pierre et Miquelon. La cause de cette situation n'est pas difficile à de- * viner : pendant longtemps Terre-Neuve n'a été qu'un établissement de ptlche, et les pêcheries appartenaient exclusivement et étaient exploitées par des négociants résidant en Angleterre.
reii\-ei estimaient que le nombre, alors fort petit, des planteurs fixes dans la colonie même , n'avait aucun droit d*intervenir dans la discussion des in«
(*) Tfie i>rit!sfi domintons in Xortf* ÂmC' rica, by Jo&epii Buuclielie ,2>urvey or gênerai oF Lower Cftoéda.
(**) Cet infatigable fatsetur de slaUstH|nes
dit que le noiubrc des Fnmçais qui frrqtienteiU les cûles de Terre-Neuve ii'élcve à doiize mille. Cédant à un ineM|iitu sentiment dV'goï>nio ti.itional , il se pl.iint amcrrmrnt de la nia:^'ii{:ninHt<- dont le gotiveruciuent britannique a fait preuve en permettant à la France de paiticiper aux profils de la pérhe sur h s îiiMu s de Terre-Neuvo. Tl nous apprend que les Iiabitaats anglais de cfette de ont Maveot manifesté leur méconleulemenl an SujM de cette tolcranre, et il menace nos compatrioles de vit»- Itnccs terribles si cet état de choses nu change pas. M. Montgomery- Martin es| cependant un parti.ian déclaré de la liberto du commerr» . Il est \r;ii r|i)'< n Angleterre, il £aut être Anglais avant tout.
L'UMIVE&S.
téréts de nie; en conséquence ils t'opposaient toujours aux mesures qui ati-
raiont pu améliorer la position d'une population qu'ils traitaient comme un troupeau de vassaux ou d'esclaves.
Mais Paugmentation oontinnelle du nombre de^ habitants sédentaires, les progrès de l'agriculture et du comuierce parmi les résidants , autorisent œs derniers à se mettre au-dessus des caprices des armateurs, et le parlement impéi'ial avisera sans doute h les doter d'institutions en harniooie avec leurs besoins actuels
Après ce que nous Tenons de dire, on sera sans doute surpris d'apprendre que Terre -]\>uve possède plusieurs ^urnaux. Quatre feuilles hebdomadaires et une semi -hebdomadaire sont publiées h Saint-Jean ; ce sont : la Go- Zfffr roija/f , le Public ledger , le Tcrre-^ciœien {Ncwfoundlamiei ), le Temps ( limes) et le PatrioU, Toutes * s'occupent de politique , et la dernière, qui est rédigée avec talent, se distiuLnip pnr sn couleur radicale très- Lrononcee. A l'ort-de-Grâce on publie le Mercure de la baie de Conception.
et à Carbonier, VÉMIe (Star), Il paraît que, pendant ces dernières années, le godt de la littérature s'est quelque peu répandu dans ce triste pays.
Indien}:. Les naturels de Terre- IVeuve fonne/it deux ou trois tribus disliiicles. Les Indiens rouges habitent au sud et duns la partie centrale jusoo*au grand lac. Les Micmacs s'étendent dons les environs de la baie Saint" George, de celle du Désespoir, etfsur les bords de la rivière de Great-Codbay. Toutes ces peuplades indigènes sont fort peu connues, parce que, depuis le premier établissement des pêcheries, on n'a eu avec elles aucunes communications suivies. Queiaucs Indiens Tiennent bien quelquefois sur la c6te occidentale pour y chasser ou y pêcher; mais les colons, non-seulement sont fort peu empressés de les approcher, mais quelquefois même leur font la chasse; de leur cdté, les indi-
(*) Boucliette, . • • '
gènes fuient le contact des Angers, et exercent sur eux de sanglantes représailles quand ils en trouvent l'occasion. C'est sràce au capitaine anglais Buchan uue nous savons aujourd'hui quelque Cnose d'un peu posim da caractère et des usages de cette population sauvage. En f611, ce marin, alors lieutenant , fut chargé d'aller avec la goêlrttef/^dbnis à la baie des Exploits, et de faire une excursion dans l'intérieur, pour visiter les indij^ènes et tâcher d'établir des relations avec eux. M. Bûcha u s'acquitta de sa mission avec couraffe, mais il n'atteignit que très-impariaîtement le but de son entreprise. Comme le journal de cet officier est à peu près le seul document qui jette quelque lumière sur les mœurs des habitbnts de l'île qui nous occupe, nous crnvons faire une rliose utile et en méinc temps agréable à nos lecteurs en extrayant de ce récit les passages les plus intéressants.
M. Bucnan auitta son bâtiment, arrêté par les glaces dans la baie , et se mit en marche par terre en remontant la rivière des Exploits; il était accompagné de vi ngt-quatre hommes de son équipage et do trois guides. Après avoir fait environ cent trente milles par un froid extrêmement vif, les Anglais découTrirent des cabanes où se trouvaient réunies plusieurs familles de sauvages. Ici commence la partie la plus curieuse du journal :
« Ayant examiné nos armes, je dis i ma troupe d'exécuter proroptement tous les ordres que je pourrais lui donner, lui recommandant en même temps de se conduire avec prudence, et surtout d'observer la plus grande réserve envers les femmes. Nous marchâmes alors à grands pas dans le plus profond silence. Conune nous nous étions formés en trois divisions, la porte de chaque cabane (il y en avait trois ) se trouva Investie en même temps. Nous en appeKImes les liabitants; n'en recevant aucune rejjonse, nous levâmes les peaux qui couvraient l'entrée des huttes, et nous vtmes des groupes d'hommes, de femmes etd'en-
daosla plusgrandeconfiteriiatioik
Uiyiiizea by ^OOgle
I)£S ILES D£ L'OCÉAIS.
Us restèrent qaûtpie tempe oohum
frappés de stupeur , snns pouvoir parler ni remuer. Mon premier soin fut de les rassurer et de leur inspirer de la confiance ; nous y réaastnies en leur
Srenant la main et en leur montrant es dispositions amicales. Les femmes m'embrassaient de joie, eu voyant les earcBses que je faisais à leurs enfants. Leurs alarmes ûrent bientôt place à la curiosité, et ils examinèrent nos habits avec autant d'attention que de surj^rise. Ils allumèrent du ieu et nous olirirent des trantihes de Tenaison mêlée avec de la praisse, dont ils font une espèce de gâteau solide et qu'ils roangeut avec le maigre de la viande.
Tout annonçait une par&ite cordialité, nous leur donnâmes des couteaux, des mouchoirs et d'autres menus objets ; en échange, ils nous offrirent des peaux.
Je regrettais de ne pas comprendre leur langage, et d*avoir laissé à douaa milles de distance au moins les présents que je leur destinais. Cette dernière circonstance surtout me causa un grand embarras. Je m^efforçai de leur tàire entendre que je désirais vivement que quelques-uns d'entre eux nous accompagnassent jusqu'à l'endroit OÙ nous avions laissé nos bagages « et nous aidassent à leur a|>porter 4ks dioses pareilles à celles que nous avioiifl. A la fin , ils parurent nous comprendre. Nous avions passé trois heures et demie à tâcher d'établir entre eux et nous la bonne intelli^enee; tout annonçait que nous y avions réussi. »
Quatre Indiens se décidèrent à accompagner M. Bucban jusqu'au lieu où les traîneaux étaient restes. La eonllance était telle alors, que deux hommes de l'équipage demandèrent à rester avec les sauvages jusqu'à ce que le commandant revint avec les présents ; Us en obtinrent la permission, et le eapitaine partit avec le reste de ses gens et les quatre indigènes.
Après une marche d'environ six milles, ils atteignirent l'endroit où ils avaient passé Ta nuit précédente : là le chef retiisa d'aller plus loin et se retira avec un des Inaiens, donnant ordre aux deux autres de continuer à
tn
suivre les Anglais. Arrivés près du but
de leur voyni^e, l'un d'eux fut frappé d'une terreur mexplicable et prit aussitôt la fuite. Quant à son compa- ^on, il montrait la plus entière eon* îinnrc, et fit signe aux Anglais qu'il était prêt à les suivre encore. Nos voyageurs, rendus au lieu où ils avaient établi leur dépôt, y passèrent une nuit et en repartirent avec les présents destinés aux Indiens. Celui qui était resté avec eux témoigna toujours un grand sang-froid. Reprenons le récit du lieutenant Bucban.
« Lorsque nous fûmes arrivés à un demi-mille des cabanes, l'Indien qui marchait tantôt en avant , tantôt à mes cétés . me fit voir une flècfte dont la pointe était enfoncée dans la glace; nous vîmes aussi les traces récentes d'un traîneau. A deux heures après midi nous arrivâmes aux cabanes, et mes craintes ne se vérifièrent que trop. Nous les trouvâmes désertes; il nry restait que des peaux d'orîgnals ; une grande quantité de venaison avait été emportée à quelque distance et enterrée dans la neige. Des traces conduisaient dans le bois, mais n'allaient pas bien loin.
(i N'apercevant aucunes marques de riolence , j'espérai que mes premières conjectures se réaliseraient, et que nous n'aurions aucun malheur à déplorer. Cependant, toutes les actions de notre Indien indiquaient la plua grande inquiétude : en sortant d'une cabane pour entrer dans une autre que je juçeai plus commode, j'avais ordonne d'emporter le feu de la première pour en allumer dans la seconde; dès que rindien vit un de mes gens sortir en tenant un tison cnfl immé, sa terreur ne connut plus de bornes, et il fit tous ses etlurts pour i'empécher de remporter, sMmaginant sans doute que nous allions incendier les cabanes et six canots qui se trouvaient là , ou enfin le briller lui-même. De temps en temps il regardait à travers les fentes de la cabane, pour voir ce qui se oassait au dehors , car il n'était plus alors en liberté et nous le gardions à vuc comme prisonnier.
« i^e «achant que faire et la nuit approcbant, mon inauiétude pour mes dCTux iiomines me détermina à faire entendre à Tlndien qu'il pouvait ft^en aller, espérant que ses camarades le revoyant, et appren mt de lui !n mnnièrè dont il avait ew traité, noii-seuleuient nm^^ ^enverraient nos deux so^ata^ lieHPiPfenéraient eux-mêmes nOQs trou ver avec de bonnes intentions. Je lui fis donr de nouveaux présents, et m'efforçai de lui faire comprendre que je désirais que ses compagnons revinssent, et que j'espérais que nos cinmrnfîrs no seraient pas maltrnitr-s.
11 sourit et Tvsin avec nous; il mit en ordre la cabane, où tout était en coufusion, et regarda plusieurs fois à l'ouest du Ise, en nous désignant os côté. Il nous montra un bâton , et nous dit qu'il appartenait à l'Indien qui portait un grand bonnet : c'était celui que je regardais comme leur chef. Ce bâton avait près de six pieds de longueur et étnit peint en rouge
« Dés qu'il lit Jour, nous songeâm^ à partir; et ayant placé dans chaque cabane un nombre égal de couvertures, de chemises et de |)ots d'étain, je fis comprcFidre a l'Indien que ces objets étaient destinés à ceux qui y demeuraient. Je lui fis encore quelques présents, el j'en attacluii d'antres au bâton rouge. Il parut entendre fort bien tout cela. iNous partimes à sept heures du matin « dans rintentfon de revenir le lundi suivant. Voyant que l'Indien nous accompnr^nait, Je hii fis signe de se retirer; mais il persis'n à nous suivre , marchant quelqueiui:» m sigaag, en avant de nous, et ayant toujours les yeux fixés sur la glace qui couvrait le lac, comme s'il y ciH vu une trace qui devait le guider. Il nous montra ime fois le coté de l'ouest, en se mettant à rire.
« A peine einnrs-nous fait Irs t]eu\ tiers d'un nulle drpnis le départ des ealKines , que rindien s'arrêta tout à coup; il parut hésiter un instant, puis s'enfuit à toutes jambes. Nous le vîmes s'arrêter un moment h finrlque distance, pour examiner quelque chose qui était sur la glace ; ensuite 11 continua
5 courir nvpr îa m^me vitesse, et 1p brouillard nous le tit bientôt perdre de vue. Peu après nous reconnûmes avec horreur les corps de nos malheureut compagnons étendus à cinquante loi* ses l'im de Tautr^. le ventre sur la glace et les pieds tournés vers la rivière. Le caporal était percé d'une llèche dans le nos ; le soldat en avait trois dans différentes parties du corps. Ori leur avait coupé la tête et on les avaft dépouillés de tous leurs vêtements.
Quelques flèches brisées étaient autour d^eux , ainsi que du pain qu'on avait tiré de leurs havre-sacs. Cemalhetircnv événenient pénétra de douleur tout'la troupe, et lit naître un vif désir de vengeance. Je voyais parfaitement qu'il était possible de suivre les traces des Indiens , maî'^ 1 1 prudence me dictait une autre conduite. Je ne pouvais douter que tous nos mouvements n'eussent été épiés, et Je concevais les plus vives inquiétudes pour les huit hommes qui étaient restés à la garde des traîneaux. Je regardai donc comme trèsHmportant de ne pas perdre un instant pour aller les rejoindre. »
J/nn\?pté dti f'onitînndnnt et de ses compagnons d'aventures dura jusqu'à ce qu'il eût retrouvé ses matelots. Tous alors se mirent en route pour regagner leur navire, et ils l'atteignirent après une marche de quatre jours dans l'eau , dans la neige et sur la glace.
« On ne peut pas espérer, continue le lieutenant Buoban , que Je donne beaucoup de renseignements sur les Indiens de Terre-Neuve, mais les moindres notions deviennent intéressantes quand il s'agit d'un peuple si peu con* nu , ou plutôt qu'on ne connaît pas encore. Il iiaraît qu'ils ont leur demeure tîxe dans cette Ue. Leurs cabanes sont de différentes formes ; nous en vtmes de rondes et d'octogones : les premières ne consistent qu'en quelques perches supportées par des pieux fourchus, de même que celles de la plupart des peuples de r Amérique ; «âios ne servent (jue peiuiant l'été, lorsqu'ils pèchent dans les lacs et les rivières pour faire leurs provisions d hiver. Celles dans lesquelles je les trouvai étaient
DES ILES 1>E UOGÉAU. 139
(îe forme octogone , et leur constniotioti avait dû exiger beaucoup de peine et de travail. Le diamètre, au niveau de la terre, était de près de ▼! ngt-deux pieds; un mur perpendiculaire en bois et en terre s'élevait à quatre pieds de hauteur, et soutenait (Je i^rosses perches inclinées en câiie vers le centre, OÙ elles laissaient une ouverture ronde pour le jour et la fumée : c'étaient, avec la porto, les seules ouvertures.
Des séparations formées par des espèces de dates partaient en ligne droite à égale distance de chaque an^Ie et aboutissaient au centre : nllf^s étaient remplies de peaux d'orignals bien préparées. Le feu s'allume au centre; ils se couchent tout autour pour dormir, nynnt los pieds tournés vers le centre et la tète un peu olevée du cote de la daie. Les cabanes étaient couvertes en éooroe de bouleau et enduites de terre en dehors; avec peu 4e feu, ces habitations sont suffisamment chaudes, même peiid.int la saison la plus rigoureuse. Toute cette construction était faite a?ec beaucoup plus d'art qu'on n'aufait pu s*y attendre.
« Leurs canots étaient bien construits en bois de bouleau , et couverts intérieurement d'éooroes bien jointes ebsembleetenduites de résine de sapin.
« Leurs ustensiles de ménage étaient tous d'écorce de bouleau ou de sapin ; mais il ne me parut pas qu'ils servissent é la cuisine; je ne crois pas qu'ils fessent bouillir leurs aliments : ils les font priller ou rôtir. Ils avaient deux marmites en fer, probablement pillées chez quelque colon du volilinage. Je ne sais quel usage Ils en faisaient, mais il paraît qu'ils y attachaient une grande valeur, car, on abandonnant leurs cabanes, ils les avaient emportées avec eux. Ils étaient bien fournis de ha« ches, ils avaient bien soin d'en entretenir le fer brillant et tranchant , de mérne que les pointes de leurs flèches dont nous vîmes dans un coin une centaine qui étaient encore toiites neuves.
n Les colons de ïerrc-lVeiivc ont toujours gratifié les Indiens do cotte Ile d'une taille gigantesque, ce qui n'est pli envt» m moioi qpunt à oaux que
nous avons vus ; cette idée est venue peut-être de la manière dont ils sont vêtus.
« Ils sont bien feits et paraissent robustes et vigoureux. La raille commune des hommes est d'environ cinq pieds huit pouces (mesure anglaise).
Sauf une seule exception, leurs cbe- i ▼eux étaient noirs. lueurs traits sont plus saillants que ceux d'aucun Indien que j'aie jamais vu; et autant qu'on en i>eut juger à travers la couoie d*huire et or ocre dont ils sont enduits, ils ont le teint plus blanc que la plupart des Indiens. T/ovroption dont je viens de parler relativenient à la couleur des cheveux était frappante : c'était une femme d'un blond cendré, avant tous les caractères de physionomie des Euro(>éens, et dont les traits ressemblaient singulièrement à oeux des Français. Elle paraissait avoir vingt -deux ans, et avait un enfent suspendu à son dos; ses manières ne ressemblaient nullement à celles des autres Indiens. Au lieu di passer comme eux de la terreur et de la surprise à la familiarité, elle ne prononça>pa8 un !not, ot no so roniit pas de la fravetii* où l'avait jetée notre visite soucfaine et inattendue.
« L'habillement de ces Indiens con sistait on une sorte de casaque lâche, sans manches, mais attacnée autour du cou pour la retenir sur les épaules; elleàt si ample que, quand on l'assujettit sur les hanches par uno espèce do courroie, elle esttri])lo, ot garantit bien le devant du corps. Cic vêtement est entouré d'une bordure en poau d'orignal, de même que les bottines, les mocassins ot los ^i\uU.
Le poil est tourné en dedans , et Vc\térieur est enduit d'huile et de terre , ce qui contribue beaucoup à amortir la rigueur du froid. La seule difftn'once qui se trouve dans le costume des deux sexes, consiste dans un capuchon
3ue les femmes portent sur le dos et ans lequel elles placent leurs enfants.
Lorsque les hommes veulent se servir de leurs arcs . ils dégagent l'épaule droite , et appuient le genou droit par terf^, en tenant leur arc perpendiou-
lairement, l'extrémité inférieure a^puyée contre le pied gauche. Leurs. fleehes annoncent un certain génie; la pointe en fer est tellement proportionnée i\n bois , (jue lorsqu'ils inanuuent leur coup en tirant sur l'eau, ils ne les perdent pas; elles surnagent, et les plumes dont elles sont garnies, servant (le bouée, ils peuvent les retrouver quand bon leur semble. La
g ointe eu est acérée, mais non barelée. Leurs souliers à neige, ou roquetfesy connne quelques personnes les appellent, différent de tous ceux que j'avais vus. La partie circulaire , traversée par des courroies, avait quinze pouces de largeur sur près de trois pieds et demi de longueur, avec une queue (Tiin pied pour contre-balancer le poids de la partie antérieure en avant de la première traverse; ils ressemblent assez à rcux dont nous nous servons, si (;e n'est qu'ils sont plus longs, ce qui doit les reudre fort g£nanls dans les bois; maïs si mes conjectures sont justes , ils y vont peu quand la terre est rouverte de neige.
Quand on pose a terre cette chaussure attachée au pied, elle forme une courbe relevée aux deux extrémités. U est clair qu'ils lui donnent cette forme pour emp<^cher la neige de s'assembler en avant du pied dont le mouvement est par cela même singulièrement facilité.
J'aurais craintd'exciter leurs soupçons en eherchanl h connaître positivement leur nombre; il me parut qu*ils étaient au moins trente^ nq personnes adultes , dont deux tiers de femmes, une partie des hommes étant probablement absents. II y avait une trentaine d'enfants , et jamais je n'en a vu de plus beaux. Au reste, quel ue soit leur nombre dans l'intérieur e Terre Neuve, ils ne paraissent pas manquer de provisions. Ceux que nous vîmes avaient une quantité considérable de venaison en réserve, indépendamment de plusieurs orignals tout entiers, dont les rorps gelés étaient étendus près du lac, et qui avaient sans doute été tués avant le commen* cernent des gelées* Pour cooserver la
cliair de ces aniuiaux , ils la séparent des os, et en font des paquets qu'ils entourent d'écorces. Chacun de ces
f)aquets avait près de trois pieds de ongueur sur quinze pouces de largeur et de hauteur, et pouvait contenir de cent cinquante à deux cents livres de viande. Les lacs et les étangs sont remplis de truites ; de nomoreuses troupes d'oies sauvages arrivent tous les ans dans l'ile, aux mois de mai et d'octobre. L'air robuste deces Indiens prouve que l'exercice qu'ils sont obligés de taire pour se proeurer des vivres, ne fait que contribuer a leur bonne santé.
< L*opinion quMIs sont en petit nombre, parce qu'on en voit bien moins qu'autrefois venir urè,s des côtcs , me paraît donc mal fondée. Il est facile de conjecturer la causé qui les empêche de s'v montrer. Les colons l)ens3ient qu'ils ne pouvaient faire un acte plus méritoire que de tuer un Indien toutes les fois qu'ils en teaeath traient. Us les forcèrent par là de quitter leurs anciennes demeures et de s'enfoncer dans Tintérieur, qu'ils ne connaissaient sans doute qu'imparfaitement, leur principale nourriture consistant en poissons et en oiseaux de mer. Probablement aussi, ils étaient alors dépourvus des moyens de cliasser l'orignal, au moins en quantité suffisante pour fiournir à leur subsistance. A mesure que nos établissements se multiplièrent;, et que la po|)uliilion s'accrut au nord du eau de Frecls , les Indiens s'éloignèrent des côtes ; mais la même cause qui les forçait à la retraite, leur proeurn aussi de nouveaux moyens d'existence pour continuer à mener une vie indépendante ; car plus les colons devinrent nombreux , plus les pêcheries augmentèrent , et plus le [tiliage et les naufrages fournirent aux Indiens des occasions de se procurer du fer.
« Il existe diverses opinions sur l'origine des Indiens de Terre-Neuve :
le«; uns pensent qu'ils y sont venus du continent d'Amérique ; les autres prétendent qu'ils descendent d'anciens navigateurs oorwégteos qu*oo suppoae
DES ILES DE L*OCÉAN
avoir découvert cette île, il y a près de mille ans/J'avais avec moi des gens qui parlaient presque toutes les iau- |ue8 de l'Europe, et notammeDt oelle oe !Norwége; mais aucun d*eux ne put comprendre un seul de leurs mots. Ils
f)arlaient avec force et volubilité, mais eur langage me parut entièrement diflërent de celui de toutes les castes indiennes que j'avais vues jusqu'alors, et dont les sons , en général, sont doux et mélodieux. »
Aperçu histobiqub sur Tbbib- IVeuve. Les voyages des Scandinaves dans les mers du Nord ne sauraient être révoques en doute; mais une grande incertitude rècne encore sur la question de savoir quels sont les points ou les îles d'Amérique qu'ils visitèrent les premiers. Pour ce qui concerne Terre-ISeuve en particulier , rien n'est moins positif que la découverte qu'en firent, dit-on, ces hardis aventuriers.
Nous savons que vers Tan 1001, des Norwégiens établis au Groenland abordèrent à une grande terre qu'ils nommèrent yinland , et remontèrent une rivière dont les bords leur parurent fertiles. A leur retour, ili racontèrent à leurs compagnons que dans cette heureuse contrée on trouvait du raisin en abondance et qu'on y faisait du vin ; ils ajoutèrent que dans le jour le plus court le soleil restait huit neures sur l'horizon , ce qui fait supposer que le Jour le plus long, sans compter le crépuscule, devait y être de seize heures. Mais l'opinion qui attribue tout cela à Terre-r^euve peut être aussi fa* ci lement combattueque soutenue. Sans doute la latitude déduite de roiMOrvalion (le la loniiueiir du jour, en supposant (jumelle soit correcte, indiquerait queiqu une des rivières de la côte orientale de Terre-Neuve; mais elle pourrait s'appliquer tout aussi bien à la côte du Labrador. En second lieu , si Terre-Neuve peut produire du raisin, ce qui ne semble pas encorobien prouvé , plusieurs parties du Canada , voisines du Saint-I.aurent, en produisent aussi et d'assez honne qualité. Si Ton dit qu'il ne s'agit pas ici de raisin , et que te molf^v^ était employé par
les nations qui ne connaissaient pas bien ce fruit , pour désigner différentes groseilles, nous réucndrons que précisément on trouve plusieurs espèces de baies d'une saveur agréable au Canada, au Labrador, et même à la baie d'Hudson, tout comme à Terre-Neuve.
Enfui les ruines et les anciennes meules trouvées dans cette lie par les Anglais ne prouvent pas le moins du monde que les Scandinaves y aient séjourné; une observation significative dément cette opinion : les peuples septentrionaux construisent leurs demeures en bois, même en Islande et au Groenland , pays *qui en sont absolument dépourvus; et les ruines en question sont en Itelle et lionne pierre, quoique Terre-Neuve abonde en bois. Ces vestiges seraient plutôt les dernières traces du fort que le prince Zichmni, compagnon dé voyage de Nlcolo Zéno, fit bfltir sur une belle rivière dans une grande île. Terre-Neuve ne serait alors que VEstotiland des frères Zéui. F.ncore pourrait-on, à In rigueur, attribuer à ces ddbris une originr bien plus moderne et bien plus prosaïque, car il s'agirait tout simplement, dans cette hypothèse, de moulins à sdejadis construits non loin du port de Grâce, par ordre d'un ricba Anglais.
Il nous parait, du reste, assez peu important que Terre-Neuve soit la Vinland des Norwégîens ou l'Estotiland de Zéno, car ces premiers explorateurs , s'ils ont visité l'île qui nous occupe , n'y ont point fondé de colonie. On ne oonnatt pas assez les Indiens rouges qui haoitent Tinlérieur de l'île, pour affirmer , comme l'ont fait quelques écrivains, qu'ils diffèrent essentiellement des Indiens du continent voisin , et qu'ils paraissent appartenir à la race Scandinave.
Le même mystère ne dérobe pas à l*histoire la date de la véritable découverte de Terre - Neuve dans une période plus rapprochée de nous. Ce fiit le Vénitien Cabot qui , naviguant
{)our le compte et sous le pavillon de a Grande-Bretagne, aborda le premier à eitls lie; en 149e oq 1497;
ici encore, on b^site à écrire un chiffre positif, car on ne sait pas si Cabot fit sa découverte dans un premier voyage, antérieur a l'obtention de SCS lettres patentes. Cest à ce marin célèbre que BonaMa doit son nom ; il j)ênétra dans la baie qui porte la ineme dénomination : il y vit des hommes couverts de peaux , et armés d^arcs , de Uèches , de massues et de lancei. PntA Irà différentes. espèces de poissons qu'il y pécha , la meilleure et la pins abondante était celle g^e les naturels désignaient sous le de haecalhaosy nom qu'on donna ensuite au pays, et'^e porte encore aujourd'hui une petite île. C'est ce poisson que les Fr.uicais appellent morue, \cs Uoiiaadais et les Aileîî^nds cabelkiu, et les Anglais cod'
Un passage de la chronique de Fabien, dans rlaekluyt , nous apprend
Îjue Cabot emmena en Angleterre trois Ddiens de Terre-Neuve. Le portrait de ( PS malheureux , arrachés à leur patrie , est assez curieux : n Ce? snnvages, dit le vieil écrivain, étaient couverts de peaux d'animaux , mangeaient la àmt crue, parlaient une langue que personne ne pou\niteompreodre, et, dans toute leur eundiiito, ressemblaient à des bctes brutes. ^ si ces hommes avaient été des descendants des aventuriers norwépiens , n'auraient-ils pas conservé dans leur langage quelques traces de l'idiome de leurs j)ères?
L'observation du vieil historien est pleinement confirmée par Ce que dit M. Buclian, au .sujet du langage des Indiens , dont les gens de son équipage , qui savaient le norwégien, ne * C0J11 prirent pas un mot.
En 1501, Gaspar de Corte Real, avant de découvrir le Labrador , reconnut Terre -^'euvc, baptisa la baie de la Conception , et (it le tour de riie dans la partie méridionale. Dès cette époque , les pêcheurs normands et bretons frôquen(aient les côtes de Terre-lHeuva , et trouvaient dans ces pénibles voyages assez de pro^ pou^ qoe d'autres, an grand
nombre, s'empressassent de suivre leur exemple. Nous voyons Bergeron , en 1501, Jean Denis de Honfleur, en 1506. et Thomas Hubert ou Aubert, de J)ie(»[>e, visiter cette île aux rivages si poissonneux. Cest seulement en ié36 que Yerazani, autre navigateur au service de François l*"", lui imposa le nom de Terre- Nouvelle ou Aeave, et en prit possession pour la France.
Quelques années plus tard , lacques Cartier, le premier explorateur du Canada, vint, par ordre du même souverain , et avec deux navires, examiner les rades et le littoral de ce pays.
Jusque-là , aucun essai de colonisation n'y avait été tenté. Enlln, en" 15 lu, un négociant de Londres, nommé Hoar», alla, avec un certain nombre de ses compatriotes, y fonder un établissement. D'abord accablés de calamités de toute sorte, les Anglais ûnirent par voir prospérer leur petite colonie, et persévérèrent dans leurs e^ forts. Trente - quatre ans après cette tentative, en 1583, sir Humphrey Gilbert jeta Tancre dans le port Saint- Jean , prit, au nom de la reine d^Angleterre, possession du port et de deux cents lieues de pays dans tous lei-- sens, chassa les PorlUfj;ais qui s'étaient établis sur les cotes, puis décréta, ca guise de lois, des ordonnances qui portaient : 1" que l'exercice de la rclii:ion aurait lieu publiquement et suivant le rite de l'église d'Augleterre ; 2° que quiconque attenterait aux droits ou possessions de la reine serait puni comme coupable du crime de haute trahison; S*» que tout individu qui tiendrait des discours injurieux a Thouneur de la reine aurait les oreUles coupées, et perdrait ses biens ainsi que ses vaisseaux. Telle ftit la première législation de Terre-JNeuve. On voit que les délégués du ^ouvernemeot britannique traitaient tort cavalièrement la colonie naissante. Sir Gilbert lit aussi queliiues concessions de terrain; mais ce qui le préoccupait le plus, c'était la découverte de métaux précieux, car il est à remarquer qu'il xeconunaoda à rofflcier qui Tacoompa-
DES ILSS DÉ VOCtkV,
UÊ
goait iâ plus grande attention sur ce point.
Déjà à cette époque , la France envoyai plus de oent vaissenux pécher sur les bancs de Terre-iSeuve; en 1634, eette branche de produits avait augmenté ses richesses et ses forces maritimes à un tel point, qu'elle était devenue redoutable à toute rEiirofie.
« C'est à ces expéditions lointaines, dit un Anglais, que la France doit le développement aie ses forces navales. On peut s'en convnincre en jetant un coup d'oeil sur Tetat de sa marine avant qu^elle envoyât des bâtiments à Terre- Ifeuve. Elle nVn avait alors qu'en petit nombre, de tonnage et de forces niédioeres; mais depuis, elle a comiKiitu les flottes combinées de T Angleterre et de la Hollande; elle a armé
grands corsaires qui ont infesté nos cotes et ruiné nos négociants. •> A In lin du dix-septième siècle, notre pays employait à ce commerce près de cinq cents navires, dont un grand nombre étaient d'un fort tonnage, et portaient de seize à quarante canons ; ces bîUirnents employaient près de seize mille hommes !
La successeur d'Élisabeth accorda une charte et des priviléiics étendus à une compagnie de négociants de Londres et de Bristol, ^ui, eu 1610, fonda une colonie à la baie de la Conception. iVIais les concessions de terrain octroyées à cette soi îcîc passèrejit, cinq ans après, entre les mains du docteur Vau^an et de sir George Calvert; oe dernier fit, à F« rryland, un établissement qui ne tarda pas à pros()érer, et, après avoir vie. crée lord Haltitiiore , il y lit construire un fort ou il resida plusieurs années. En 1654, David Kerk obtint aussi des concessions de terrain. Peu à peu le nombre des établissements coloniaux augmenta sur la cdte orientale, et les Francis 8*ina»
t.iUèrent dans la baie de Plaisance, au sud de l'île.
Des celte époque, on voit se manifester l'oppositioa des armateurs anglais aux mesures pro|}res à améliorer rétat de la colonie; ainsi, en 1667, les colons réclamèrent la no-
mination d'un gouverneur , mais les négociants Goomattirent énergiquenient cette demande. Bien plus : la pétition ayant été présentée de nouveau, en 1674, les armateurs firent tant que, subjuguée par leurs intrigues, la commission nommée pour examiner les réclamations des liabitants de Terre-Neuve conclut à l'abandon de toutes les plantations et de toutes les fennes de Hle, et même ili l'expulsion violente des colons. C'était ouvrir la porte aux persécutions, et les armateurs usèrent largement de la préférence ({u'on leur accordait. i.es colons subirent toute espèce d'avanies, et ce ne fut qu^n 1G97 qtrun antre rapport de In même commis^>i()n adoucit les termes du précédent j toutefois , comme on ne voulait pas refuser toute satisfaction aux négociants, on limita le nombre des cx)lons n mille. Kn i6U8, sous le règne de Guillaume et Marie, le gouvernement décréta un règlement qui ne fit qu'ajouter aux absurdes cruautés autorisées par les décrets antérieurs. Enlin , le coupable ^oïsnie des ennemis de la colonii>ation commença à être apprécié eomme il devait l'être; un M. Harkins fiit chargé, en 1701, d'aller examiner la situation des possessions anulaises de l'Amérique septentriouale, et la peinture (]u il fit du désordre déplorable qui reiznait à Terre-INeuve , ses révélations sur l'état de l'ai^riculture et sur la condition malheureuse des colons sédentairesi donnèrent la mesure àes fauu s qu'une politique aussi inepte
que barbare avait commises à Tégard de cette iie si importante.
La guerre qui, après Tavénement de lu reine Anne au trône d'Angle^ terre, éclata entre ce pays et la France (1702), livra Terre -rscnve aux incursions des Français établis au Cauada, au cap Breton et à la baie de Plaisance, sur la côte même de l'Ile. Il est vrai que, de temps à autre t les Anglais j)renaient leur revanche sur nos stations de pèche. Une escadre , commandée par le capitaine Leake, détruisit nos établissements de Terr^p Keuve, prit Tile âaiAt-f ierre, ns4 u«
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petit fort armd de six canons, et s'empara de vingt- neuf bâtiments, dont
deux ftircnt impitoyablement brOIrs.
Mais, en 1708, Saint-Ovide, fjiii commandait à Plaisance, prit et détruisit à son tour la ville de Saint-Jean; alors la France resta seule maltresse de Terre-Neuve.
Le traité d'Utrecht, qui mit fin momentinément aux hostilités, rendit cette lie anx Anglais ; la France s'était seulement résrrvc le droit de pécher sur les bancs et de sécher le poisson à terre, dans la partie du pays qui s'étend dn cap de Bonne-Vue a la pointe septentrionale de Pîle^ et an del:i en descendant le long de la côte occidentale, jusqu'à la pointe Riche. 11 était , du reste, formellement stipulé que les Français ne pourraient à Paveriir fortifier aucun noint de rîle , ni même y bâtir la plus petite habitation , cvcepté les cabanes et les appareils nécessaires à la préparation du poisson.
Cependant la colonie, vedevenne anglaise , ni^ |)rosj)t'ra pas sous ses anciens maîtres plus qu'elle ne l'avait ftit avant la guerre. Il fallut gue la chambre des comnmnes prît l'initiative d'une résolution décisive. Elle adressa aux conseillers de la reine Anne de sérieuses remontrances sur la situation de cette possession importante; et enfin , après mille réclamations aussi souvent reproduites que repoussées, le capitaine Henri Osborn tant nommé gou?erneur de Terre- Neure, et investi des pouvoirs néoes* saires pour établir des justices de \mx et organiser une administration a peu près régulière. Alors on vit se ranimer ropposition des commerçants et des amiraux de p^che, car c'était là le grotesque sobriquet qu'on avait donné aux chefs de ()éclieurs qui étaient arrivés les premiers sur ces cOtes. Ces âdversairesde tout progrès et de toute culture entravèrcîit . par toute espèce de moyens, l'administration du gouverneur. Pour couper court à ces abus, on in?estit le capitaine Drake d'un pouvoir discrétionnaire, et l'on autorisa les tribunaux de nie à juger« à
oondanmerêt à fdn ttéenter tous les criminels qui paraîtraient devant oqx»
Jusque-la, In France avait pu se consoler de la perte de Terre-Neuve par les beiielices de la pèche; mais en 1745 , elle vit cette source de profite m tarir de nouveau : elle fut dépossédée du seul coin de l'île où le traité d'Utrecht lui eût permis de poser le pied , et bientôt le cap Breton échappa aussi de ses mains.
La guerre de l'indépendance américaine fit naître de graves discussions relativement au droit de pccbe sur les bancs de Terre-Neuve. Jusqu'alors les habitants de la Nouvel le- Anizlelerre avaient largement usé de ce droit, et conime on leur en contestait désormais l'exercice, ils réinsèrent de fournir la colonie et les péchoies des articles d'approvisionnements qu'ils étaient dans l'habitude de leur vendre; cette rupture causa un grand préjudice aux gens de Terr»-I9euve qui ne surent comment se procurer les objete mie leurs voisins leur apportaient ordinairement, lîn état de choses qui permettait aux uns et aux autres de se nuire d*une manière si fSchoise, ne pouvait subsister plus longtemps; aussi les négociateurs du traite de Paris en firent-ils l'objet d'une clause spéciale : cet article portait que les habitants des États-Unis auraient la liberté de pécher toute espèce de poisson sur tel point de la côte de Terre- Neuve qu'il leur conviendrait, mais qu'ils n'auraient pas le droit de nré* parer et de sécher le poisson sur rHe. Cette question de l'approvisionnement par les Ktats-Unis a été souvent , depuis, remise en discussion , et a enfin été résolue par un acte du parlement de 1822, qui a formellement autorisé ce mode d'approvisionnement, mais sous certaines conditions et dans de certaines limites.
Le honteux traité de Saint-Germain qui abandonna définitivement à l'Angleterre le Canada, la Nonvclle-Kcosse et tant d'autres colonies importante, restitua à la France la pèche de Terre-Neuve et étendit sa servitude jusque dans le golfe de Saint-Laurent» à
DES ILES DE L*OCEAK
trois lieueB des côtes anglaises. Saint- Pierre et MiqueloD nous furent aussi
abandonnées pour servir d'.isilc aux pécheurs , mais à condition (pie nous ne fortifierions ^as cei» îles et que nous n'y entretîendnons pas jplas de 60 iiommes pour fiiire la police et maintenir l'ordre.
Les iiostiiités se renouvelèrent en 1779, et les annexesfançaises de Terre- Neuve tombèrent facilement aux mains d'un ennemi acharné; dix-neuf cent trente-deux de nos compatriotes, habitants de ces îlots , furent arrachés de leurs paisibles demeures et de leurs pêcheries pour être renvoyés en France. Reprises par nous en 1783, par les Anglais en 17Ua, Saint-Pierre et Mlqueloo nous revinrent encore en 1801, pour retourner de nouveau, quelque temps après, sous la domination britannique. Knlin le traité de Paris, signé le 17 juin 1814, nous remit en possession du droit de pèche sur le grand banc et nous replaça sur le même pied qu'en 1792; niais la saison avancée et les événements qui suivirent le retour de Pile d'F.lhe ne nous permirent pas de mettre à profit ce droit acheté par tant d'humiliations. Ce ne fut qu'après le rétablissement tiéûnitif de la paix , c'est-à-dire en 1816, que la France put envoyer un gouverneur à Saint-Pierre, et tirer avantage du privilège stipulé en sa faveur dans le traite d' Fans.
DurajiL toute cette période , c'est-àdire depuis 1789, Tadministration de 'J'erre-lNeuve fut l'objet des plus vives réclamations de la part des Habitants, et le parlement impérial y introduisit successivement des améliorations importantes (*). iSous ne pouvons entrer <!ans le détail de ces Jiscussions qui éclairèrent d'un jour odieux Tégoïsme et Ta varice des armateurs ainsi que la coupable condescendance du pouvoir.
(•) Xvyf'T dans les dirhats du parlomcnl anglais lus bilb de 1789, 1791, 179a et t8a4* l'C dernier a divisé Tilc en trois districts, et dans chacun d'eux on établit tout
l< s aJK un»' cour de jn^iirr. On di vine qw tcHr nic-iiif l'st tncon? Iticti insulliaanle.
10' Livraison, (D^s îles l'0<
Nous nous bornerons à Indiquer eomme une des meilleures sources de renseignements sur ce sujet, l'ouvrage d'A méfiée Ansparh et celui du colonel liouchelte , tous deu.v déjà cités dans ce travail.
Aujourd'hui le gouvernement de TÎIe se compost' d'une chambre d'assemblée, d'uu conseil législatif et d'un conseil exécutif. Quinze députés nommés par le peuple forment la chambre d'assemblée. On voit que la constitution politique de Terre-Neuve a été calquée sur celle du Canada et de la Nouvelie-Éoosse. (V oyez la notice relative à ces pays dans l'Uidoerê ptUoresque.)
Depuis 181Ô, les privilèges stipulés dans les derniers traités ont été largement mis à profit par les Français et les Américains des États-Unis; l'accroissement de l'activité de ces deux peuples dans une branche de commerce si lucrative n*a pas discontinué pendant ces dernières années.
La pèche de la morue est pour la France d'une utilité toute particulière, car, n'ayant pas assez de colonies pour trouver dans une marine marduinde nombreuse une pépinière de bons matelots, il nous est très-précieux d'avoir un moyen tout naturel d'y suppléer.
Les voyages à Terre-Neuve sont une excellente école [)our nos marins, h cause des difficultés et des dangers de la navigation dans ces parages; et si l'on réfléchit que dix mille de nos compatriotes sont annuel lennent employés à ce rude mais utile métier, ou restera persuadé que la perte de cette ressource serait pour nous irréparable. Terre-Neuve remplace donc, sous ce point de vue, les colonies, les enconraîiements à la marine marchande dont nos fiiambres sont si avares , et la pèche de la baleine qui est aussi d*un grand avantage sous ce rapport, et qui est encore chez nous d'une si médiocre importance.
Il est a remarquer que l'Angleterre, qui en matière oie eommeroe et de navigation, ainsi que pour la pèche de la baleine et du phoque, s'est toujours montrée supérieure a la France , lui
ÉAM.) 10
a, au ooiitraire, toajoars été iofé-
rieure pour la p^che de la morue. Vers Fnnru'e 1517, alors qu'une riiiquautaine de vaisseaux, presque tous Irancais , fréquentaient les bancs UeTerreiN'euve , un seul navire anglais y était employé à la pèche. Plus înnl. rn 1578, tandis que la France y enlrelenait jusqu'à 16U bàtiineuts / nos vui- Bins y en envoyaient un nombre infininient moindre. L*Espa^fie et le PortuLîiil lui-même déploynipnt plus d'ao tivile dans ce connncrcc. A rette époque, la première de ces puissances comptait 100 vaisseaux à Terre-Neuve, et la seconde 50 (*). Cependant les Anj^lais prirent peu à peu le j,'OiH de ces expéditions; en IGlô, ils y consacrèrent 260 navires jaugeant en totaiité tSOO tonneaux ; mais la même année, sur 100 qu'y employaient le Portiipial, la Hiscayê et la France, les trois quarts au moins nous appartenaient. Depuis, la proportion a été aussi forte, et nous avons toujours conservé notre supcriorit»'. « Les Français, dit un ecri\ain anglais, par ieur trugalite , par le prix du sel qu ils avaient a meilleur marché que nous, et par l'avantage qu'ils ont de posséder les endroits les plus commodes pour pécher, nous ont com|>létenu'nl battus dans ce commerce. La partie du sudouest où ils s'établissent, comme ils le font aussi dans le voisinage du cap de K.iyp, est la meilleure, et ils sont rarement ^vués par les glaces , taudis que les pêcheries peu nombreuses des Anglais étant plus au nord-est , sont souvent obstruées de glaçons, mémo au commencement du mois de mai. Les bâtiments ne peuvent ainsi entrer dans les ports, et le poisson ne se prend que quand les montagnes flottantes se sont éloignées des cotes. » Aujourd'hui , la péclie ani^laise à Torre- Neuve est presque nulle, et l'on peut dire
Î|ue la p&he sur le grand banc, et sur es côtes de Ttle et du golfe Saint-Laurent, n'ejit plus pxploitée que par les fran^is et les Américains.
C*) Hacklayt etHemura; M«c-Orégor,£«B
Néanmoins, le commerce de Tem»
Neuve, suivant ^L Montgomery Martin, rend encore a la Grande-Bretagne deux millions sterlingou 50,000,000 £r.
par an(*). Cette colonie, si longtemps négligée par nos voisins, leur est donc extrcinement utile, indépendamment de son importance au point de vue maritime et politique.
DétciUs 9ur la pêche de la monte, La morue habite les mers du Kord.
Elle ne se rapproriic des rivages que pendant la [fcriuilo (hi frai, Cette époque est variable : d ordinaire c est vers le mois de février que les morues arrivent dans les parau'es de la ISorwépe , (lu Danemark, de l'ficosse, de l'Angleterre et de la UoUaude. Elles s'avancent ensuite vers le sud, uiais, dans cette marche, leurs innombrables lésions diminuent sensiblement , de sorte (ju'elles sont assez rares au delà du détroit de Gibraltar. ¥Mes ue pénètrent jamais dans la Médite^• ranée.
Les points sur lesquels les morues se rassemblent en plus grande abondance sont le banc et les côtes de Terre-Neuve, le golfe à» Saint-Lwirent et les côtes méridionales 4t ils* bnfl«> ; mais comme ces divers parages sont situes sous un climat plus froid que les rives oaidenLales de l'Europe, les morues n*y arrivent guère avant la fin d*avril.
Les Français peuvent se livrer à la pèche de la morue sur les côtes de Tcrre-lNeuve, depuis le cap Saint-Jean jusqu'au cap de Raye, en passant par le nord, sur le littoral des îles Saint- Pierre et Miquelon , sur le Grand- Banc, dans les parages de l'Islande et sur leDogger's Bank I^oua ne nous occuperons ici, comme on le
(•) Voir pour les détails 1rs ta!)ii-3u\ «tatiétiquesdc l'auteur daos &ou hisloin: de» cokmiet britanniqttes.
(**) Banc de nble très-éteiultt dans ta ner
du N«rd entre la Hollande et l'Angleterre. Os psi at^ps sont cdebrcs par la virlotrf éciataute qu'y reniporlèrent tes Holiandats ÊKft les Auglai» pendant la guerre dV ~' rique.
DES ILES DE L'OCJUlf •
pense bien , que de la'^éche française dans les mers de Terre-Neave et des
Iles adjacentes.
» On peut, dit M. Eugène Ney, dans un très -curieux article publié dans la Bévue des deux mondes du l*' mars 18:31, on petit considérer trois sortes de pèches :
« Celle dite sédentaire, que font les colons établis sur les côtes , et dont le produit est échangé contre des marchandises d'Europe, ou acheté par des navires qui n'ont pu compléter leur chargement pour leur propre pèche;
• Celle sur le grana banc, faite par les bâtiments venus de France, qu^on nomme banquiers, et dont le poisson, salé immédiatement après avoir été pris , ebt connu sous le nom de morue verte;
« Celle enfin gui se fait par des chaloupes et des pirocnes, en pleine mer et sur les côtes, et dont le poisson est
E réparé et séché dans les havres où is navires d*£urope viennent mouiller.
« T.ps plus grandes morues sont celles prises sur le grand banc. J'en ai vu de cinq pieds de long, mais leur grandeur oroinaireest de deux et trois pieds. La mer ne produit pas de poisson plus vorace, et dont la bouche soit plus grande, proportionnellement à sa taille. On trouve souvent dans son ventre de gros coquillages, des morceaux de faïence, du fer, du verre, etc.. Son estomac, certainement, ne digère pas ces dures substances j ma^ ]>ar un certain pouvoir de se retou^ ner oomme une poche, il peut en rejeter ce qui s'y trouve. La fécondité de ce poisson est remarquable : un naturaliste célèbre, oui a eu la patience de compter les orara d*une seule morue , en a trouvé neuf millions trois cent quarante-quatre mille. Le phosphore semble un élément essentiel de sa composition, car la lumière que donne une téte de morue dans Tobscurité est très-considérable. »
La pèche de la morue était réglée par le titre 6 du livre 6 de l'ordounancede 1681. Cette ordonnance permeltaît au navire qui arrivait le pre-
mier sur les cfttes de Terre-Neuve , de dboisir le havre qui lui conviendrait pour former ses établissements de pèche. Cette disposition était évidemment absurde ; elle donna lieu à des lottes et à des querelles déplorables entre les marins, qui tous prétendaient être arrivés les premiers. On voulut remédier à ce grave inconvénient dans l'arrêt du conseil du 8 mars 1684 et dans l'ordonnance du 8 mars 170S :
mais on n'y réussit pas , les mesures auxquelles on s'était arrêté étant insuffisantes. Un nouveau règlement , fait par arrêté do 16 pluvidse an xh statua sur la matière ; mais les ordonnances des 13 février 1815 et 2! novembre 1821 y dérogèrent en plusieurs poijits essentiels. Il résulte de ces dernières ordonnances, que les havres et grèves occupés sur la côte de Terre-Neuve par les vaisseaux et les rt.il)lissements de chaque armateur seront répartis tous les cinq ans par la voie du sort ; que les bâtiments ne peuvent pas partir pour la pêche de la côte ouest avant le mars, et pour celle de la cùte est avant le 20 avril ; enfin , que le capitaine le plus âgé exerce de droit les fonctions déjuge de paix , de prud'homme arbitre et de surveillant.
Les bâtiments destines à la pèche du grand banc partent de France du 1"* au 80 avril. Cependant, il est bon de partir plus tôt pour arriver vers le milieu de ce mois , car c'est alors jusqu'au ià juin que la pèche est le plus abondante ; passé cette époque, le capelan (*), allant dé-
(*) Le cajwlnn p.sl un petit poisson de l.i longueur et de la grosseur de la sardine, mais moim plat et moins large. La morue en est extrèmeraent friande. C'est le meilleur de tous les poissons q<i'oti p<che à Terre-iNeuve. il est nacré et tre.H- brillant. On le rencontre nageant par bandes de hinl et dix |)it k d'épaisseur. Ba temps de calme, ils s'einpf esseni à l'envi de venir à la surface de l'eau, et on les devine de loin au frémis- Mment de la mer. Quand oo les croise en c.'iiiof , on les voit à l'entour p^es^és les uns contre les autres et avec les avirons on les
i'ette au loin hors de l'eau. « Ils sont si aisés k prendre» dit m ttijfagMr françib| que
L'UJNIVERS
poser ses œufs sur les différentes cotes de Terre-Neuve, y attire la morue, qui, en le poursuivant, abandonne le grand banc jusqu'au commencement de septembre; d Ty rauîène ensuite quanti il quitte le lititM ai pour gagner le large. La pèche redevient alors sur le grand banc presque aussi abondaute pendant les mois de septembre et d'oo tobre qu'elle l'avait été en mai et en juin.
Le lieutenant anglais Edouard Chappell , dans son voyaye a Terre-Neuve
mt Labrador, a donné des détails circonstanciés sur la pcche et la préparation de la morue. Mais .M. Eugène IVey, dans l'article que nous avons cité plus haut, a traité le même sujet avec plus de précision et de clarté; c'est ce qui nous détermine à donner la préférence à sa description.
- Les bateaux dont on se sert pour la pèche de la morue sont de différen' tes grandeurs. Les uns ne contiennent qiio'deuv liomines , d'autres trois et (juatre, et dans les pèclu ries anglaises, lorsque le poisson est abondant , il y a souvent, en ontre, des enfants et des femmes. Les pèt hcurs tiennent è bâbord et à tribord deux ligues terminécs riiacune par deux hameçons, de sorte que , étant uuatre, il y a seize hameçons employés. L*appât ou botte varie avec la saison. On emploie ordinairement le hareng, le maquereau, le lançon, lecapelan, rencornet, la jeune morue, et , à défaut de ces poissons , la chair de l'oiseau de mer. Les em< barcations partent ordi nairenient avant le jour, et vont à quelques milles sur une basse ou un banc peu profond, et y mouillent leur gracpin. Chaque ligne étant bien attachée aans l'intérieur, et les hame(jons étant prêts, le pécheur se pl'tce a égale distance de ses deux lignes, qu'il remue de temps en temps.
Des qu il croit observer la moindre
j*ai vu des diiens s'avancer dans h mer et en rapporter plusiftirs dans K-ur gueule. >» Le inéme écrivain raconte qu'il lui est arrivé de prendre d'uo seul coup de filet assez de capeUns pour en remplir un grand cuiot.
tension dans sa ligne, il la haie aussi proinptenicnt que possible , jette le
f moisson dans le bateau, et lui ôte 'hameçon de la bouche. Si la morue est grande, il l*accroche avec une gaffe dès qu'elle atteint la surface de l'eau, ou avec un gros bàlon , pour empêcher, ce qui arrive très-souvent, que par l'excessive vivacité de ses mouvements et la grandeur de sa bouche, elle ne parvienne à s'échapper.
« Qiiatul le chargement est complet, Icii pcclu lirs le portent à terre pour le préparer; mais, s'il n'y a posasses de poisson , et qu'ils soient trop loin de terre, ils passent la nuit en mer, dans leurs mauvaises enibareations non pontées, mouilles, exposés au iroid et aux vagues , ayant pour tous vivres un peu de biscuit «t quelques verres d'eau-de-vie.
" L'endroit où se préparc la morue s'appelle échafaud. C'est une plateforme couverte, ou un grand hangar élevé sur le rivage, dont un coté, se projetant sur la mer, est fortement élayé, et défendu par de gros arbres qui le garantissent du choc des bateaux et des bâtiments. On y monte du côté de la mer au inoy^-n d'arbres placés horizontalement, de (iislance en distance, en guise de tnarclies. Sur le devant de la pfate-formeest une table; d'un côté est placé le décolleur, qui prend le poisson , lui coupe le cou jusqu'à la nutjue avec, un couteau , et le pousse après à l'ctéteur, qui est a sa droite. Celui-ci le prend de sa main gauche, et avec l'autre sort le foie qu'il jette dans un tonneau sous la table, ainsi que les entrailles , qui tombent dans la mer par un trou du plancher. 11 place ensuite le cou du poisson swt le bord (le la table ronde et coupante, jtlacee devant lui, appuie dessus avec la main gauche, et, donnant au corps avec la droite un coup violent, il le pousse au trancheur en face^ et la tête séparée du corps tombe dans la mer. Le trancheur prend alors les poissons de la main gauche, et, commençant depuis la nuque , en ayant soin de tourner le couteau en dedans pour suivre toujours la grands
DES ILES DE L'OCÉAN
arête, il tranche jusqu'à l'extrémité de la queue. Relevant alors l'arête avec son couteau, il pousse le puissun, ainsi fendu, dans une brouette, et Taréte brisée tomhe dans la mer, par une ouverture pratiquée près de lui dans le plancher.
«Quand la brouette est pleine, on Tamenede suite au saleur,et on en met une nutrc à la place. Toutes ces préparations se font avec la plus grande rapidité, quoique avec beaucoup de soin, parce que la valeur du poisson dépend surtout de ce qu*il ny manque rien. Quelquefois on conserve les langues. Dans ce cis, on jette de côté le nombre de tètes dont on a besoin , et, pour ne pas retarder le travail de la twle, d'autres personnes les ramassent.
«« Le saleur est à i aiitre bout de l'écbafaud. Dès que la brouette est devant lui, il prend le poisson un à un, et, le plaçant par couches, il jettedcssus une certaine quantité de sel proportionnée à la taille de la morue et au degré d'épaisseur de ses différentes parties. C'est du saleur que dépend la réussite de tout le voyage. S'il n'y a pas assez de sei sur le poisson, il ne se conserve pas; s'il y en a trop, la place où il y a excès devient notre et numide; s'il est exposé au soleil, il se grille ; si on le retourne, il redevient hiuuido et est sujet à se briser (juand on le manie, t.uidis que, salé et séché comme il faut, il devient blanc, ferme et compacte. La quantité de sel à donner dépend beaucoup aussi de sa qualité. Aux environs des echafauds, la terre est couverte de ttHes de morues dont se régalent les chiens, qui , dans ce pays, ne veulent manger que du poisson.
« Les foies de morue sont placés dans de i;rands calots , assez ouverts pour faciliter, par la putréfaction, Vécouiementde rimiie, qui est recueillie avec grand soin. L'honuiie chargé d'y entrer jusqu'aux genoux pour y travailler s'appelle perroquet, et reçoit un verre <reau-de»vie ^or sa peine.
« Année commune, il n*y a pas d'établisseiuent qui ne prenne au moins huit cent mille morues.
« Le poisson doit rester cinq ou six jours en pile, jus(|u'à ce au'il soit suflisamment charge de sel. Ce temps écoulé, il doit être lavé aussitôt que possible. On le met alors dans des cuves de bois remplies d'eau , ou dans des espèces de cages à jour dans la mer. On l'en retire un à un, on le frotte sur le ventre et sur le dos avec un drop de laine, et on le met égoutter sur le plancher. On continue ainsi jusqu'à ce qu'on ait une quantité susceptible d*étre travaillée le lendemain; la morue peut rester ainsi deux jours , mais pas plus, parce qu'elle perdrait de son poids, et le sel n'y tenant plus, elle ne supporterait pas si bien les changements de temps.
« Le lendemain, on étend le poissoD à l'air pour le faire sécîier, le côté ouvert ex|)0sé rifi soleil ; et le soir on en place deux ou Iroi* l'un sur l'antre , téte sur queue , le dos en l*alr, pour empêcher aue le côté ouvert ne souffre de l'humiaité. On l'étend de nouveau le lendemain matin, et le soir on eu met cinq ou six les uns sur les autres, et on augmente toujours le nombre jusqu'à ce que le quatrième jour il y en ait dix-huit ou vin^t, toujours le dos en i air, et un peu inclinés de manière h laisser écouler l'eau , s'il vient à pleuvoir pendant la nuit.
« Le cinquième soir, le poisson est regardé comme sauvé, et reste dans cet état pendant huit jours, et même quinze, si le temps est mauvais. On en fait alors de grosses plies, sembla- ^ bles à des meules de foin, le dos en l'air et recouvert de paillassons retenus par de grosses pierres, pour les abriter des rosées abondantes qui tombent pendant les nuits d'été. On doit les étendre encore une fois avant de les enunagasiner, ou de les mettre à bord des bâtiments qui les emportent à la Guadeloupe, à la Martinique, en France, en Espagne, en Italie, en Grèce, etc.
a Comme une seule goutte d'eau peut non-seulement ^âter on poisson, mais encore cohimumquer rinrection à touto la pile et à toute la cargaison, on exarome avec soin l'état du ciel, pendant
qu'il est à sécher, et à la moindre apparence de pluie il est ininiediatenient retourné. Il y a encore beaucoup de pfécautioi» éprendre, qui rendent eette pèche très-difliciie et fatigante. Les endroits pour sécher la morue s'appellent vignots et rames : ce sont des lits de branches de sapin, sur lesquels on place ie poisson : les premiers diffèrent des seconds en ce qu'ils sont élevés de terre sur des piquets, pour laisser l'air circuler autour; li y a ensuite les galets, les graves, etc.'
R Le gouvernement a voulu ju8qu*à présent que chaque bâtiment de pcche eut un cinrugien à bord , et les capitaines voulant les employer, leur font décoller les morues. »
La diair des morues n*est pas la sonle partie de ce pnis'^on dont on fasse usage : la langue fraîclie et même salée est un morceau assez délicat ; on mange aussi le foie, et quant à Thuite qu'on en retire de la manièrét]ue nous avons indiquée plus haut, elle est trèsrecherrlîée dans plusieurs arts. La vessie natatoire fournit une colle aussi bonne que celle d*esturgeoii. Les cmilii
se conservent pour la table, et on les vend tout pr^tarés sous le nom de
/uyue.
On appelle dans le commerce morues blanches celles qui ont été salées,mais
.«éebées promptement, et sur lesquelles le sel a laissé une eroilte blanchâtre ; on nomme morues noires celles qui , par un dessèchement plus lent , ont éprouvé un commencement de décomposition , qui se révèle par des taches brunes sur la surface de la peau. La morue verte est celle qui n'a été que salée, et la merèuehe est la morue séchée.
Nous avons dit que la pèche française avait pris depuis 1616 un accroissement noiilile. Pour donner une idée de cet accroissement, nous emprunterons quel(}ties chiffres officiels n l'article Morue du Dictionnaire du commerce et des marchandises (*). Mous diviserons les quatorze années comrises entre 1823 et 1836, ainsi que es produits qui s'y rapportent, en trois ériodes, dont nous allons présenter es moyennes :