‹ L'UniversChapitre 47 sur 60 · L'OCÉAN · texte numérisé non relu

L'OCÉAN

anglais f qui sont faits de ce bois.

Le Juniperus bermudiajia est Irèsestiuié dans les chantiers, à cause de de son extrême solitiite. Le grain en est lin , serré et plus charge de parties résineuses que celui ûuhmiperus vir* giniana. On l'emploie a la construction des navires , et ea été de tout temps la principale branche d'industrie des Jiermudiens. Les bâtiments construits dans ce pays ont une marche supérieure et une très^longue durée.

Ils sont très-léi;ers et servent au cabotage entre les États-Unis, la iNou\elie- Kcosse et les Antilles. On dit cependant que quand ils viennent à toucher, ils se brisent plus facilement que les vaisseaux de bois de ehène.

Le cèdre fait seul la richesse des habitants. On évalue la fortune de chaque particulier par le nombre d'arbres qu'il possède. On les vend sur pied une guiiice la pièce (*).

Il y a dans ces iles une grande quantité ae citronniers et d'orangers : mais les fruits qu'ils produisent sont amers, et ne peuvent être mangés qu'en confitures (**).

A l'exception des pigeons sauvages, on voit peu d'oiseaux aux Bermudes.

On ne rencontre guère dans les bois que !e cardinal (Juxia cardinalis) à la belle couleur nm^e, et l'oiseau bleu {mo/acUIa ^Laiisjj tous deux appartiennent au continent de l'Amérique septentrionale.

Il n'y a point de quadrupèdes naturels au pays. Les bœufs et les moutons sont en très-petit nombre. A l'époque où le capitaine Hall explora ces îles, la viande fraîche était un luxe que les habitants les plus riches pouvaient seuls se permettre. Les basses classes ne mangeaient que des viandes salées apporté^ d* Amérique Il y a lieu

(•) Michaux , nntici' déjà citée.

(••) Basil Hall, loc. cU.

{***) .M. Michaux dit que les urovisions de toute espèce sont si rares et si cficres dans les IV. rinudcs, tpic 1p> vaisseaux d»> f^iierre qui y ! ( làclu nt uu y stutioiinent, ne peuvent s'^' pi («curer que dc'i |K>rooies de terre et des oignons. Celte assertion est cvideounent

de |)euser que cet état de choses n*a 79,953 livres sterling r2,998,826 (r.; ;

pm change. Hâtons-nous de dire , tou- celui du commeroe extérieur de 37,4S8

tefois, que, par compensation, les livres sterling (687,050 fr.)- I^a navî- . habitants élèvent une grande quantité gation du pays est de 16,600 tonde volailles. neaux.

Tous les aus, dans les mois de mars Les Bermudiens sont généraleineut et d'avril , le cachalot s'approehe des d'intrépides marins, et m nègres sont côtes. Quelques Bermudiens, et sur- d'excellents pilotes.Dans la guerre d'Atout les hommes de couleur, se livrent mérique, il y eut en même temps quinze avec ardeur à cette pèche lucrative. ou vingt corsaires armés dans cesiles,

Les Bermudes offrent une eonDr- et oonduits par des esclaves, dont la

mationduprinciped'économie politique oonduite fut au-dessus de tout éloge.

aui établit que l;i population croît ou A ce propos, on dit que tel était Tatta-

iminue en raison directe de la pro- chenient des esclaves pour leurs maî-

duction , c'est-à-dire, que, pour savoir 1res, que ceux qui étaient faits prison-

daos quelle proportion un pays est niers retournaient toujours aux Ber-

peuplé, il faut demander d'abord dans mudes dès qu'ils le pouvaient (*)•

auelle proportion il produit. Les îles ' " ' ^ ont nous nous occupons étant presque incultes , le nombre des habitants deyrait être extrêmement minime; mais id l'industrie augmentant la sommedes

produits, vient en aide à rai,'ricult(ire; toutefois, ces deux sources de ricliesses nationales n'étant guère plus al)on-

Les femmes des Bermudes passent pour être belles, et les deux sexes ont un penchant marqué pour la coquetterie.

Un gouverneur, un conseil et une

chambre d'aSsemblée, composent les pouvoirs léf^islatif et exéctitif des Bermudes. Les lois faites par ciix sont sou-

dantes l'une que l'autre, la population mises à la sanction du gouvernement

leste toujours bornée. En 1822, 1828 anglais.' Le pouvoir judiciaire et ad-

et 1831, des recensemetits ont eu lieu ministratif est exercé par des autorités

f)ar les soins de l'autorité locale; pour locales,

a première année on a trouvé ô,78a La description particulière de cha-

habitants; pour la deuxième, 4,773; eu ne des îles de ce groupe serait mo-

pour la troisième, 6,282 (*). D'après , notone et fastidieuse; nous en ferons

M. Montgomerv Martin, le revenu de * donc grâce à nos lecteurs. Nous dirons

toutes les îles ne dépasse pas 10,000 toutefois un mot sur les deux princi-

livres sterling (250,000 fr.) pur an , dont 6,000 (150,000 fr.) proviennent des droits de douanes. Le cbiffre du oommerce intérieur a été, ealââl» de

exagérée, cnr le même auteur dit que les Bermudiens out de la volaille eu aboudauçe, et nous avons dît plus haut que le sol de cet arclu|)el se prêtait « la Culture de toute espèce de légumes.

(•) Il y a lieu de croire que la |)opulaliou de cet archipel u diniinué , car tous les auteurs qui en ont duuuc la description éva-

lueut le iintn!>ri' des habitants Je neuf à dix mille. L'accord des dilTérenls écrivains sur ce puiol uouâ dccideruil luèiiie a ado|tter ce

pales.

La pius grande de ces ties s'appelle indiffcremnient Berynude et Mainland (grande terre). D apros la carte de Lemprière, dressée en 1707, et le croquis dont le lieutenant Nelson a accompagné sa notice géologique, il paraît que Mainland resseinl>le à un crochet dont la partie concave regarde le nord. Elle a environ trente-cinq milles géograpliiques de long sur un et deux de large. Elle est cntttée à son çentre par une grande baie qui porte les noms ^Harrimjton et de Créât Sound. En suivant une des routes qui longent ce bassin, on aperçoit ^ ~

dûilîe, si les lenseigoemenis fournis par ^ lointain plosieurs sites charmants.

l'ouvrage de M. Montgomerv Maitiii ne

devaient {>a<> être considérés jiîsqu à uncer- (*) Encyclopédie de B.ees, aitide 3êr»

tain point comme oûîcicls. mudes.

DES ILES DE UOCÉAU* 150

On ne trouvr dans l'tle aucune ri- petite colline, en face du port. Kl Ir se

vière, et la i«eul«;e;iu qu'on puisse boire compose de deux cent cinquante à

est celle que l'on conserve dans des trois cents maisons placées irréguliè-

citernés. Hamilton , à cause de sa po- rement, et dont les murailles, presque

sition centrolr, est devenue la capitale toutes d'une blaiielieiir éclatante, ré*

df r^rdiipel depuis que sir James fléchissent les ravons du soleil , au

Cockburn y a transporte le sénat et les cours dejustice , qui siégeaient auparavant à Safnt*George. Néanmoitts,

cette faveur n'a pu donner à Hamilton une iinporlnnce qu'elle n'a pas réelle-

grand dt'trinient des yeux des étrangers, lieureusemeut, beaucoup de ces nabitatioM ^ant entourées de bananiers, d'orangers et de palmiers, l'effet désagréable de la lumière ne se

oient, et que sa rivale lui a toujours £ait sentir que dans les rues décou-

disputée avec avantage. vertes. On se sert pour les oonstruc-

L*fle Saint-Georce, quoique moins tions d'une pierre poreuse que produit

grande que Bermude, est relie que les le pays. Cette pierre est tellement ten-

voyageurs visitent de préterence , à dre, que, au dire d'un voyageur, lors-

caûse de sa \iiie, qui est la plus consi- qu'on veut avoir une fenêtre addition-

nible. Cette fie n*a que neuf milles de Belle dans une chambre, on n'a qu'à

long sur une largeur de trois milles feire venir un ouvrier qui, au moyen

en certains endroits, et seulement d'un d'une scie, pratique en pleine muraille

quart de mille dans d'autres. Klle est bordée de rochers noirâtres contigus, dont la hauteur varie de cinq à vingts cinq pieds. Dans son ensemble elle forme une longue colline dont les inégalités donnent naissance à de petits vallons. Sur les hauteurs le sol est aride et sablonneux ; souvent même la roche se montre n nu; dans Ki partie inférieure la terre est brune, argileuse, légèrement humide, et la vigueur de la végétation annonce la grande ftrti-

l'ouverture désirée.

Saint-George est, comme la plupart des autres Ûes de cet archipel, privée de sources et de ruisseaux , et I expérience, dit M. Michaux, a prouvé qu on ne pouvait pas y creuser des puits. On est réduit à boire l'eau des pluies, qui, heureusement, et grâce aux précau« tions qu'on a prises , suffit aux besoins des habitants, et m^me à l'approvisionnement des biitiments de guerre.

L'histoiredes lies Bermudes sebome

lité d u terrain. Les trois quarts de à quelques lignes par lesquelles nous

l'île sont couverts de bois; le reste est en partie cultivé et en partie sauvage, à cause de l'aridité complète du soi dans certains endroits.

Le détroit qui sépare la c6te méridionale de Saint-George de l'île Saint- David, constitue le port , dont l eulree est très-resserrée par la pointe d'une

terminerons cette courte notice. La découverte (le cvl aruhipel, connue celle de tant d autres pays olus impor* tants, est due à un naufrage* Juan Bermudas , Espagnol , en se rendant d'Europe à Cuba , échoua sur ces rochers vers 1522. Henri May éprouva le même malheur, en 1393 ; et , enlin.

autre tle. « On ne saurait trouver, dit TAnglais George Soroer y arriva de la

Thomas Moore , rien de plus roman tique que le petit port de Saint-Georue; le nombre des ilôts, la limpidité singulière de la mer, Taspect animé qye présentent une foule de petits bateaux, plus çracieux les uns que les autres, et qui semblent volti-îer de bosquets

même manière, en 1G09, et y vécut neuf mois avec ses compagnons d'infortune. Les Anglais naufragés Unirent par construire une embarcation eu

mis de cèdre, et parvinrent à atteindre

les rives de la Vir|:iiiie. Soiner fut une seconde lois jeté sur ces îles et chercha

en bosquets, forment le plus charmant à y fonder une colonie; mais il moutableau en miniature que l'on puisse rut avant d'avoir réalisé complètement

imaginer. » son projet. Toutefois, ses efiforts lut

La ville est située dans une déli- ont mérité l'honneur de voir son nom

cieuse voilée et sur le revers d*une rester à l'archipel qu'il avait découvert

après Bermudas et May. Ses compagnons, à leur retour en Angleterre, parlèrent avec tant d'enthousiasme de la beauté et de la fertilité de ces îlots, que la Compagnie de Virginie, qui en réclamait la propriété, les vendit à une société de cent vingt personnes, à qui le roi Jacques V accorda une charte. En 1012, les concessionnaires établirent dans l'île Saint-George environ cent soixante individus, sous la directtoQ d'un nommé Henri More.

Cinq cents autres aventuriers y furent envoyés, en IfilD ; et , dès ce moment, la colonie commença à prospérer. On y institua alors uu gouverneur, avec une assemblée et un conseil. Un ao> croissement de popiilntion eut lieu pendant les guerres civiles de l'Angleterre, beaucouu d'individus de cette nafioD ayant cherché on asile dans Ofette retraite éloignée. Les archives de ces îles n'ottrent rien d'important jusqu'à ces dernières années; elles nïeotionnent seulement une série de

discussions entre les gouverneurs et les habitants.

En 1837, après la première instus

rection du Canada, plusieurs patriotes de ce pavs. qui avaient pris part au mouvement , lurent déportés aux Bermudes, OÙ ils restèrent plusieurs mois prisonniers sur parole.

Les Bermudes n'ont jamais cessé dajtpartpnir à la Grande-Bretagne; placées entre les Antilles et la ^ouveile*Écosse, elles offrent un lieu de rel.lche extréntemeut utile aux bâti* ments de l'Rtat qui vont et viennent d'Halifax aux Indes occiden taies. Kn temps de guerre, elles sorit protégée contre toute attaque nar la chaîne des redoutables écueils oont nous avons parlé, et ce moyen de défense les mettra toujours à l'abri d'une agression dangereuse.

Du reste , oet archipel n*est utile .'i l'A nul* terre que cotmne poste nniitaii e et coiume lieu de rciugc pour sa marine.

DES ILES DE L'OCÉAN

ILES GROZET.

Rochers sourcilleux couverts d'une neifie épaisse que ne peuvent fondre les pâles rayons d'un soleil sans ardeur; montagnes à pic, incessamment battues par des vents furieux , et sur le flanc desquelles viennent s'accumuler de froides vapeurs ; sol stérile et nu , formé de petites pierres concassées ou de roches plates ; vallées couvertes d'une mousse qui et nie nu\ re^nnis attristés son tnjjis monotune ; places hérissées d'écueiis, et sur lesquelles la mer vient se briser avec on bruit formidable; climat intolérable, offrant les extrêmes lu froid et de rhumidité, les incouveiiirnts de la haie d'Uudson et ceux des îles Shetland , voila en quelques lignes la description des ties Crozet.

Ces îles, situées dans le grand Océan austral, furent découvertes en 1772 par deux navigateurs français, Marion et Crozet, qui ne purent en déterminer la véritable jinsition à cause des brouillards qui , durant certaines <;aifions, régnent presque constamment dans ces parages. Des observations plus récentes les placent entre 46 et 47* de latitude sud, et entre 44 et 47° de longitude à l'est du méridien de Pans.

Elles sont au nombre de quatre, dont une avait reçu du capitaine Marion le nom d'Ile de la Possession. IMais ce petit arciiij>f'l a été débaptisé par les marins qui l'ont visité depuis la tin du dix -huitième siècle. M. Lesquin^de Roscoft a nommé île Dauphine la plus septentrionale drs (jiiatre; Ue Françauie^ celle qui l'avoisine ; Ue du roi Charles, la plus avancée vers le sud, et ile Chabrol, celle qui est située le plus à L*est.

L'albatros, le plus grand oiseau de mer que I on connaisse; le corbeau austral , dont l'appétit glouton se défraye sax dépens aes phoques morts sur le rivage; la poule du Port-EgmODt, qui cherche à arracher les yeux de Timprudent (|ui vient d'enlever ses œufs; l'oiseau royal ijui, bien que très-petit, est

redouté de tous les autres grands oiseaux à cause des blessures mortelles qu'il f.iit avec son bec acéré; les goélands qui rasent légèrement la surface de la mer ; le pingouin , cet étrange amphibie dont les mœurs sont aussi singulières que l'aspect; l'éléphant marin , ce monstrueux visiteur des plages solitaires ; le loup de mer, qu i , mieux partage» que les autres variétés de la grande famille des phoques, peut sauter de roche en roche avec une remarquable agilité : tels sont les seuls animaux qui vivejit sur ces tristes tIes, sentinelles avancées de l'Afrique vers le pôle austral.

Les mers voisines recèlent les innombrables tiges du Jucus giganteus , qui vient étendre à la surface des eaux ses bras longs de plus de deux cents

i}iedfi, et aussi mobiles que tes vagues de •Océan. Les forêts sous-marines formées par i:ette plante extraordinaire sont si épaisses dans les environs des îles Crozet. qu'elles ralentissent quelquefois la niarche des navires. Le contraste qu'offrent dans ces hautes latitudes le règne végétal terrestre et le règne vé> gétal sous-marin, et des observations comparatives faites sur la végétation des régions polaires et celle des zones tempérées , conduisent à cette loi physiolo^iqiie fornudée par M. de la Pi»

l:i\ e , que quand les grandes formes vegelaies disparaissent sur les continents, elles passent sous les eaux.

Les îles Crozet tiennent une bien petite place dans Ips traités et les dictionnaires de geoiirapliie. Elles ne mériteraient, en effet, (ju'une simple mention , si elles n'avaient pas acquis une triste célébrité par les naufrages dont elles ont été le théâtre. Parmi les infortunés qui ont ele jet» s par la tempête sur ces rives inhospitalières et y ont traîné, pendant plusieurs moiSt

(*) Voir dnus la notice »ur le* lies Maluuiiies ic;> dctails que aous avooi doaoél sur rcléphaiil muriu.

XV Livraison. (Des îles du l'Ocba>'. }

une existoiîcp doiilouroiiSR, il en est un qui .1 ('( rit (le la manière la plus naïve et la plui> tuucbante le récit de ses longuet souffrances : c*c$t notre compatriote M. Leiqiiin de Roscolf. Sa narration est un tableau si vrai et si saisissant des îles dont nous nous occupons, que nous n'hésitons pas à en eitraire un long passage. Noua sommes persuadé que le lecteurnous saura gré de notre emprunt, et nous avons, du reste , la conscience de ne pas iorti^ <le notre sujet.

Quelques mots d'explication préliminaire sont indispensables. En 1825, M. Lesquin de Roscoff partit de Tile de France pour les îles Crozet , dans le but d*y raire la pèche des phoques , brandie de commerce très-productive, comme chacun sait. Arrive en vue de l'archipel vers Ipqiiel il se dirigeait yle bâtiment tut assailli par un ouragan Ibrieux , et après avoir lutté peniuknt plusieurs jours contre les vents et la mer, il échoua non loin du rivage.

Quatre hommes de l'équipage avaient été envoyés deux jours ailparavant à rtle Charles, et n'avaient pu en reve* nir,; le reste se sauva n la nai^e et parvint heureusement a izagner le bord.

Les flots ne rejetèrent sur la grève que très-peu d'objets et une fort petite quantité de provisioos , encore cellesei étaiont-elles avarires par Tcau de mer. C'est avec ces tristes ressources aue M. Lesquin et ses compagnons lurent obligeis de s'installer dans la

f>etite île Chabrol. L'éléphant marin eur fournit tmegraisse abondante pour faire du feu, et un aliment nauséabond dont ils durent se contenter. Ils parvinrent à construire une cabane avee les débris du navire, et c'est dans cette frêle retraite qu'ils bravèrent pendant dix-sept mois la fureur des tempêtes et les rigueurs de l'hiver, si âpre dans ces hautes latitudes australes. Voici comment M. Lesquin raconte un des épisodes les plus lamentables de son séjour dans l'île Chabrol :

« Le 14, au pointdujour, nous nous mimes en route, M. Fotheringham et moi , par un temps luunide et brumeux, munis chacun d*uu bâton et

d'un sac de toile contenant nos vivres; arrivés on bout de la Vallée, après une marche d'environ deux heures dans la neige, nous entrâmes dans la gorge que J'avais aperçue la veille. Nous montâmes pendant a peu près une heure ; après quoi, la brume augmentant, nous suivîmes un étroit dénié sur le haut de la montagne, aussi loin que nous le pilmes. "Vous ftlmes bientôt arrêtés par une masse énorme de neige, qui se trouvait au pied d'une autre montagne qui nous parut eitrémement haute.

Noustroovtmes, cependant, un endroit par lequel nou*; montâmes ju^au'au sommet avec beaucoup de ditfieultes, la pente ne formant qu'un morceau de glace , et étant obliges de percer avec nos bâtons rcndrolt oà nous voulions mettre le pied. Après une marche pénible . entourés d une brume epai.s.>e, nous a r r i vâ mesdans un endroit où nous crûmes pouvoir descendre. Nous nous assîmes donc sur la glace ; et , nous gouvernant avec nos biitons, nous nous iaisstunes glisser jusqu'au bas de la montagne , que nous fûmes très-aises de gagner , la rapidité de la descente nous :iyant presque coupé la respiration. ISous suivînif's une gor^e qui partait en pente douce du pied de la montagne, et qui nous conduisit dans une vallée que nous crûmes aboutir à la mer. Des cris variés attirèrent notre attention, et nous en reconnûmes bientôt quelques-uns pour des cris d'éléphants ; mais ce ne Ait qu'au bout dte la vallée, et près du rivage, que nous vîme»-. d'où partaient les autres eris.

Plus de trois millions d'une espèce de pingouins, bien différents de ceuxqtie nous avions trouvés près de notre baie, étaient rnsspinhiés sur un plateau de pierres, au milieu duquel coulait un fort ruisseau, et la place qu'ils o(!eupaient était sans neige, mais répandait ^ au loin une odeur infecte. Les petits, encore couverts de duvet , tenaient ensemble; autour d'eux étaient rangés leurs pères et leurs mères. Un espace laige d'environ deux pieds était laissé Inoccupé pour donner un libre paas»* ?e, jusqu au milieii île la ponte, aux pingouins qui revenaient de la mer

DES ILES PE L'OCÉAN

pour nourrir leurs petits. L'hnnnoiiie fa plus parfaite seinnlait régner parmi eux , et tous leurs efforts paraissaient fie borner à diasser loin d*eux cette espèce de pigeons dont j'ai déjà parlé, et qui icVliaient de se faire donner la nourriture réservée aux Jeunes pingouins. Nous nous rendimes ensuite sur la grève, oik nous trouvâmes quelques élépbanto maries. En parcourant ie rivage, nous aperçûmes une voûte qui nous parut noircie; nous nous approçiiâmes, et reconnûmes qu'on y avait htt du feu , trouvant d'ailleurs deux pierres plates et Ioniques qui avaient sans doute servi à poser les grilles; un peu plus loin nous trouvâmes quelques planches , que nous pensâmes prove- DÎr de quelque canot, mais dont le mauvais ctnt prouvait la vétusté; près de là se trouvaient une centaine de ces mêmes piuguuins que nous avions vus dans la baie du nord-est, tons couchés sur leurs nids. If ous leur trouvâmes des œufs , mais tous trop couvés pour pouvoir être mangés; nous n'en rapportâmes donc aucun. Nous étant avancés vers le sud de la vallée, nous y vîmes une quantité de ces oiseaux appelés nelleys, que j'appellerai cori>eau austral : ils avaient tous des nids faits sur la neige; ils ne les quittèrent |Nis quand ils nous virent nous avancer vers eux ; nous leur supposâmes des œufs , et à coups de bâton nous les forçâmes à se lever de leurs nids, ce aue plusieurs ne firent qu'après avoir été frappés à mort , et en vomissant sur nous les matières fétides que contenait leur panse. Nous trouvâmes auaraute-ciuq œufs, que nous mimes dans nos sacs pour les porter à la maison.

Plus loin, nous vtmes déjeunes albatros sur un plateau de neige : nous en tuâmes douze, en primes six chacun, et nous acheminâmes vers notre demeureàla nuit tombante, lassés, mais contents de la découverte que nous venions de faire, et enchantés de connaitre le lieu de la ponte des pingouins royaux, car nous savions que ces pingouins sont toute Tannée à terre; ainsi nous étions certains que tant que nous luinofls des forces pour aller chercher

notre nourriture dans cette vallée, qva nous nommâmes vallée de l'abon" (lance, nous ne souffririons jamais de la faim. Quant à y demeurer, cela devenait impossible, parce que nous n'y avions vu aucune caverne, et qu'indépendamment du bois (jue nous serions obligés d'y transporter pour bâtir une maison, nous serions aussi dans la nécafisilé d'y porter des pierres, les grèves qui bordaient le rivage étant composées de saMes tnoiivants et de cailloux trop petits pour élever un mur. Pleins de ces réflexions, nous suivies, pour nous en retourner, la route que nous avions faite le matin ; mais la nuit nous ayaut surpris en sortant de la vallée«noua nous égarâmes, et après une marche de trois heures dans ta neige qui couvrait la terre, et qui tombait à gros flocons depuis le commencemeut de la uuit, nous nous trouvâmes sur le haut d*une montagne, où la froid nous saisit d'une manière si violente, que nous fûmes obligés de laisser là nos jeunes nlbatros et nos œufs pour pouvoir marcher plus vite et nous exercer plus activement. Après plusieurs marches, çà et là, sur le haut de la montagne, nous arrivâmes au bord d'une glacière, qui nous semblait s'étendre doucement jusqu'au pied de la montagne ; nous crûmes donc n*avoir rien de mieux à faire que de nous y laisser glisser, comme nous avions fait le matm. Nous ne fûmes pas plutôt sur la glace que noua fûmes obligés do nous étendre sur le ventre et de laisser nos bâtons, pour tâ(her de nous accrocher avec les doigts, la pente étant beaucoup plus forte que uous ne nous Tétions imaginé. Après avoir roulé pendant très-peu d'instants, nous per- ^ dîmes prise à un endroit perpendiculaire et nous fÛJoes jetés sur la neige,

3ui heureusement se trouvait molle ans l'endroit de notre cliute. J'eus tout ie coté meurtri et le po ice gauche démis. M. Fotheringham étant tombé sur les pieds, en fut quitte pour éprouver une vive douleur dans les cuisses, douleur qu'il a ressentie plus d'un an après cet a<x;ident. Lr [jotice me faisait horriblement souffrir \ mais je l'enve*

L'UNJVKRS.

loppai et je le pressai vivement dans un mouchoir que j'avais sur moi. Décidée à ne plus risquer ainsi notre vie en «nayant de descendre , nous restâmes toiqours en exercice près de Tendroit de notre chute, en attendant impatiemment le jour. Le froid nous tourmentait violemment et une neige épaisse BOUS traversait jusqu'aux os.

« Le 15, le jour si ardemment désiré parut enfin, et nous permit d'examiner le lieu où nous nous trouvions.

Kotre premier soinfUt de regarder d'où nous étions tombés. Quelle fut notre surprise de nous trouver vivants lorsque nous vîmes que nous avions parcouru en tombant uu espace d au moins cinquante pieds ! Nous remerciâmes avec reconnaissance TÉtre puissant et bon qui nous tendait mie main secourable au milieu de tant de misère, et qui veillait lui-même sur une vie qui commençait à nous être à charge, eft à laquelle,* sans nul d<iiite, nous ne tenions plus que par le lien naturel, qui est l'horreur de la destrudion. Le temps s'éclaircit au point du jour, et nous permit de retrouver notre cliemin. Une pluie abondante surcéda à la neige; et comme nous marchions à grands pas, nous trouvâmes bientôt un endroit par lequel nous descendl* mes dans la vallée ; vers midi , nous arrivâmes à la maison. >oustrouvîlmes nos gens assis autour du feu, dé{»lorant déjà la triste fatalité nar laquelle nous avions été entraînés a parcourir ces montaj^nes glacées, que des crevasses remplies de neiiio rendent trèsdangereuses, et dont ils s'entendaient retracer les risques par quelques-uns qui avaient été à rtle Kerguélen , et qui accompagnaient leurs oemonstrationsd'exemples terribles. Quoique sans égard pour nous, et d'une insolence sans égale, ils eussent été Miés de nous perdre , parce que nous avions toujours soutenu leur courage en leur montrant Tespoir d'une délivrance prochaine par un navire venant de l'Iie de France.

D'ailleurs, nous avions avec nous la poudre que nous avions sauvée du imi" fra^e , seul moveu (i'aîluiner du f'-ft (lans nie si nou^ «vious le malheur de

laisser éteindre le nôtre. Cette dernière considération, je n'en doute pas, contribua beaucoup à lu joie qu'ils éprouvèrent en nous voyant de retour : ils la témoignèrent d'une manière non équivoque. Notre état , il est vrai, étaitpénible; nous étions transis de froid , entièrement mouilles , nos pieds étaient ensanglantés, nos souliers étant restés dans la neige, et nos joues extraordinairement enflées laissaient a peine voir des yeux dont rabattement devait pronverranéantissèment de nos forces. Notre premier besoin fut de sécher nos vêlements auprès du feu; dès qu'ils furent secs y nous voulûmes nous livrer au sommeil, mais la douleur que me causait mon

f>ouce était trop vive pour me laisser ermer l'œil. Je résolus donc d'y mettre un appareil, que je priai un de nos gens de faire : c'étaient deux petits morceaux de bois engougés, que j'a-ppliquni des deux cotés du pouce.

Un de nos t;ens les entoura d'un fil de carret, qu'il roidit jusqu'à faire joindre les deux morceaux de bois, afin de faire tenir le pouce droit. douleur que me causa cette opération fut inouïe. Les personnes qui ont éprouve de pareils accidents pourront seules s*en faire une idée. L'opération finie, je gardai l'appareil bieb rokii sur le doiiit, et je risohis de ne |)!us v toucher. Me trouvant alors un peu plus à l'aise, et n'ayant aucune envie de manger , je leur fis part du succès de notre voyaL'e, qui se trouvait presque sans frin't, des que nous ne pouvions habiter cette vallée, ayant à parcourir, pour nous y rendre, un chemin impraticable pendant Thiver. Si je ne leur apprenais rien de consolant, ce qu'ils jne dirent ne le fut iiuère pour moi, lorsqu'ils me rapportèrent que les oiseaux avaient dévoré la chair des éléphants mâles que nous avions tués pour couvrir la maison, et qu'il n'en restait qu'un morceau qui nous devait à peine suffire pour la journée; qu'ils avaient essayé d'en trouver d*atitres, mais qu'ils s'étaient tous enfuis à leur approche, après avoir vu couler le yjng du premier, auquel ils avaient donois

DES ILES

un tua coup de lance. Nous résolûmes donc de nous rationner sur ce morceau, jus(m'à ce que nous vissions quelques éléphants sur in iireve. Vers le soir, un léopard de mer monta tresprès de la maison , mais il se retira dès quMI nous vit près de lui. Dans la «oîree, je pus dormir, et je me remis un peu des fatigues de la nuit précédente.

« Le 16, la neige dura tout le jour, et le vent en amoncela une grande quantité auprès de la maison. iVayant rien à manger, nous nous hasardâmes à sortir pour tâcher de trouver quelque éléphant: mais à notre déses* poir, après avoir parcouru la grève, nous revînmes a hi maison sans avoir rien rencuntré : pas un éléphant, pas un pingouin ne s y voyait. Les oiseaux marins même, cherchant un abri derrière d'énormes rochers, «^enihiaient parlicipiT .! la désolation Lvncrale. Un très-petit morceau de chair d'éléphant fut piartagé en se[)t parties bien égales; mais ce léger repas n*assouvit pas notre faim. Tout le jour se passa de même, et, vers le commencement de la nuit, n'ayant plus dégraisse pour entretenir notre feu , nous fAmes obligés (le brûler le bois que nous avions sauvé du naufrage, f a faim nous tourmenta vivement toute la nuit ; ie tâchai, mais en vaiu, d'apaiser la mienne en buvant beiiucoup d*eau.

Dans la nuit, la neige cessa, mais il glaça trés-fort.

« Le 17, le temps fut le même que la ▼eille. Au jour, je me levai et je voulus sortir, croyant être plus heureux que le jour précèdent ; mais je ne fus pas ftliitot au rtiisseaii qui nous séparait de la grève de sable, que je vis qu'il n*y avait pas moyen de passer, la neige y étant élevée de plus de dix pieds. Je jetai les yeux sur la crève, mais rien n'avait changé, on n'y voyait pas un être vivant. Je rentrai donc à la maison , et je communiquai ces nouvelles à mes malheureux compagnons; alors, ils crurent que c'en était fait d'eux : depuis le laau matin, nous n'avions pas mangé ; cette journée allait se passer de même, et il

)£ L'OCÉAN. lif

était évident que, si le temps continuait à être le même pendant quelquei

jours , nous sucromncrions à la tin aU manque de subsistances ; c'est ce qu'ils ne manquèrent pas de me faire observer. Je voulus les consoler en leur retraçant " des exemples de gens qui avaient échappé à de plus grandes crises que la notre, et je les exhortai , autant qu'il me fut possible, à se conlier à cette Providence qui nous avait tant de fois secourus, ils se couchèrent en rond autour du feu, et là le plus profond silence régna pendant* tout le jour. Vers le soir, une faiblesse générale s'empara de nous, et plusieoM crurent touchera leur dernier instant.

Des plaintes sur leur situation, de profonds gémissenients , des cris de rage et de désespoir, désormais devenus inutiles, furent les suites de cette persuasion. Ce fut dans cet état d'accablement que se passa la terrible nuit du 17 au 18. Les éléments semblaient conjurés poar nous détruire. Las vents soufflaient avec une fureur inouïe; un temps noir, triste précurseur des tempêtes, laissait à peine voir la vallée, couverte d'une neige épaisse. Ce fut une nuit de douleurs, une nuit de pensées amères et de regrets déchirants. Je savais que nous pouvions supporter encore la faim deux jours; mais si ce temps continuait , la mort me paraissait inévitable. Elle l'était, en effet , dans ce cas , et ma fin prochaine me suggéra de tristes réflexions.

C'était sur ce rocher qu'allait aboutir ma vie! C'était donc- là le terme de ma carrière! sur une terre destinée à servir d'asile aux monstres de la mer, loin de ma patrie, loin de mes parents , loin de mes amis I

« Le 18, nous vîmes enfin le jour; il ne servit qu'à nous éclairer sur notre malheureuse position, et détruisît consequemment les espérances que nous avions conçues d'une plus belle journée. Nous promenâmes nos regards tout autour de la maison : nous ne vîmes rien. Nous étant rendus jusqu au ruisseau, nous ne pûmes le passer, et nous retournâmes au logis, résignés à mourir. Notre iinblâie

augmenta ce jour, au point que quatr»^ (le nos compagnons ne purent sortir lie la maison. Je continuai à boire de la neige fondue , et je crus y trouver un soulagement : personne ne voulut suivre mon exemple. Vers le soir, je us encore assez de force pour aller chercher quelques morceaux de graisse à notre magasin , afin d'entretenir le feu , mnis ce fut tout ce que je pus faire. A mon retour, je tombai de iaiisitude, et je restai en cet état jus- ^'au lendemain. Le 19, il ne neigeait iplus aussi fortement. M. Fotheringham et moi, qui nous sentions encore les plus forts, nous sortiine.s, et nous eûmes la lorce de parcourir la grève.

Nous ne trouvâmes rien, et rennmes à la maison sans aucune espérance.

La mort nous paraissait certaine.

Kien ne s'offrait qui pût nous en préserver. Deux hommes paraissaient déjà en ressentir les agonies, et je craignais que le manque d'aliments ll*enyageAt quelqu'un a proposer le -eacrilice d'un de nous pour sauver les «il autres. Cette horrible pensée fit que, après avoir bien réfléchi , je m'écriai vers midi, que si quelqu'un voulait m'ac- <'oiiij)ai:ner a la grève de l'Abondance, je me faisais fort d'y être de retour promptement avec des provisions ; j'affirmai avee assuranoe que la neige étant devenue molle, nous n'aurions à courir aucun risc^ue, si nous marchions avec précaution. Je leur fis ensuite envisager la certitude d'une mort proche- ine si nous ne faisions point tous nos efforts pour nous en garantir. Ce« coasidcrations déterminèrent deux d'entre eux à accompagner M. Fotheringham et moi à la vallée de l'Abondance ; mais nous n'avions pas de chaussures. Nous coupâmes une des peaux de la couverture de la maison; nous la partageâmes en divers morceaux , et nous laçâmes les [tièces autour de nos pieds. Cette chaussure, toute froide et tout incommode qu'elle était, ne laissa uas de nous être très-utile pour marcner dans la neige. Nous partîmes donc aussitôt au nombre de quatre, et, m i six heures , nous arrivâmes à la

v;iII(H' de l'Abondance, après avoir couru le risque d'être engloutis mille lois dans les amas de neige entassés au pied de la montagne. Nous trouvâmes quelques éléphants sur la grève; nous If's tuâmes, et nous allumâmes un grand feu sous la voûte que nous avions vue le 14. Nous fîmes rôtir quelques morceaux de chair, et je l'avouerai ici , cette viande toute fumép, tout huileuse qu'elle était, nit' parut le mets le plus agréable que

1' 'eusse jamais mange. Je me garaai nen cependant de me livrer entièremei't a mon appétit, et j'exhortai mes compaj^nons à suivre mon exemple :

ce qu'ils lireut sans murmurer. Aous passâmes la nuit dans cet état, et, neureusement pour nous, elle ne fut pas aussi mauvaise que les nuits précédentes.

« Le 20, au point du jour, nous partîmes avec chacun une charge de chair d'éléphant et déjeunes albatros, et nous reprîmes le chemin de la vallée du Naufrage. Nous y fûmes vers les cinq heures du soir, ayant été obligés de laisser sur une montagne un de nous, qui, dégoûté de tant de misères, jeta là sa charge , s'étendit dans la neige, et fut sourd aux invitations que nous lui fîmes de se lever. Désespérés de sa résolution, nous essayâmes de le porter; mais cette entreprise était au-dessus de nos forces.

Nous primes sa charge de provisions, lui fîmes nos derniers adieux , et la laissâmes là!... A notre arrivée à la maison, nous trouvâmes nos trois compagnons dans un triste état : ils ne Douvaient se lever, et avaient laissé le teu s*éteindre; ils ne répondaient plus que vaguement à nii"? questions, et la vue de la nourriture (jue nous leur apportions ne parut faire aucuns impression sur eux. A Taide d*un peu de poudre, nous allumâmes du feu, et nous fîmes aussitôt cuire la viande que nous avions apportée. Aucun d'eux ne voulut y toucher ; mais nous les forçâmes à en manger, en leur mettant nous-mêmes les morceaux dans la bouche, et les obligeâmes à les mâcher et à les avaler. La fatigu« nous

D£S ILES DE, L'OCEAN

fit ensuite nous endormir, et rhacun reposa aussi profondément que la pensée du malheur, arrivé ce jour à Tun de nous , pouvait le permettre. Vers minuit, des'cris effroyables me réveillèrent en sursaut; je'me lev.ii, et, ini'ort.iin d'où ils pouvaient provenir, j'tn cillai mes compagnons. En eoteO' dant les cris répètes pour la deuxième fois, ils furent saisis de frayeur. lis s'imaginèrent que (fêtait Pâme du Hollandais Metzelear, l'homme qui était resté sur la montagne, qui leur demandait des prières ; quelques-uns crurent (ju'elle faisait (des menaces, et affirmèrent qu'elle parlait hollandais. Au troisième cri , je reconnus la voix , et je ne doutai pas que ce ne fût le Hollandais en personne qui se trouvait là. Mais ce que je ne pus comprendre, c'était comment il avait |)u revenir pendant la nuit de cet endroit pâilleux, et quelle pouvait être la cause de ses cris efirayants. Je sortis sur-le-champ de la maison avec M. Fotheringham, et les plus braves d'eutre eux nous suivirent par derrière. Nous nous acheminâmes au Keu d*OÙ partaient les cris, et, raodus au ruisseau dont j'ai dcja parlé, nous en reconnûmes la cause. iNous y trouvâmes iMetzeleur au milieu d'un monceau de neige, faisant tous ses efforts pour s'en retirer, et n'en pouvant venir à bout. Nous le d^^'iauf'ames avpc assez de peine, et eulin nous fiinies obligés de le transporter jusqu'à la maison. Là, il reprit ses sens, et nous raconta qu'il s'était endormi où nous l'avions laissé; qu'il avait été reveillé à la nuit par une grande douleur dans les jambes, et qtnl avait essajré alors de marcher pour s'en délivrer, ce qui lui avait, réussi ; qu'après une marche • pénible , et tombant à tout moment dans des trous de neige, il avait gagné le bord du ruisseau, et, croyant pouvoir le passer, il avait été englouti dans un endroit profond , oij il en- 'fOQçait à mesure qu'il voulait s'en dé-

gager. Comme son état était véritablement triste, nous lui donn.lmes le matelas des malades (mon ancien matelas) pour s'y coucher, et un sommeil non interrompu le conduisit, ainsi que nous, au lendemain matin.

« Le 21, à notre lever, nous aperçâmes, près de la maison, cinq éléphants mflles, et, allant vers le ruisseau, nous en d(M ouvrîmes unequantité dans la vallée. Pleins de joie, nous déjeundmes des vivres de la veille, et ensuite nous attaauûmes à coups de lance deux des eupbants qae nous avions vus ; noot etoes le bonheur de les tuer. Nous en prîmes la graisse et la chair, que nous trempâmes dans de Teau de mer, et que nous suspendîmes ensuite dans la maison pour les fumer, dans le cas où de nouveaux mauvais temps nous empêcheraient encore de trouver des vivres dans la ▼allée. INous primes aussi tes peanz, les étendîmes sur la maison pour en faire des chaussures quand nous serions obligés de voyager. Le reste du jour, nous nous occupâmes de réparer nos effets avee le fil que nous avions d^ £ut du earret de gréement. »

Les naufragés furent recueillis par un baleinier anglais qui se trouvait par hasard dans ces parages. Nous regrettons que M. Lesguin de Roscoff ne nous ait pas laissé quelques mots sur les quatre matelots restés dans Tile Charles.

Le journal de cet intéressant naufrage a été inséré dans un recueil publié en Bretagne. Il a aussi été publié sous forme de brochure; mais, comme il est difficile de se le procurer sons cet deux formes, nous conseillons à ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître le récit tout entier, de recourir à l'ouvrage de M. Ferdinand Denis, intitulé André le voyageur (4* édition); ils y tronvèront la rdation complète de M Us* quia.

Page 1