CIRCULATION VÉGÉTALE
Plus on étudie la nature, plus elle s'agrandit. La science, en pénétrant ses secrets, nous révèle souvent que là où nous n'apercevons que l'inertie, il existe parfois des forces imposantes et cachées. L'obscure vitalité des plantes, mise en évidence par le génie des savants, se manifeste elle-même à nos yeux avec une puissance tout à fait inattendue.
Ainsi que les animaux, les plantes ont une circulation. C'est à Claude Perrault, génie universel, à la fois médecin, architecte et naturaliste, que l'on doit la découverte de ce phénomène.
LE RÈGNE VEGETAL.
La Séve, ce véritable sang des végétaux, circule dans leurs vaisseaux à l'aide d'une force qui dépasse peut-être de beaucoup celle qui chasse le sang dans les artères d'un éléphant.
Le célèbre Haies fit à ce sujet une expérience fort curieuse.
211. Énergie de la circulation et de l'absorption végétales. Expérience de Haies, modifiée à l'amphithéâtre de Rouen.
Ayant adapté un long tube à une jeune tige de vigne qu'on avait amputée, il vit le fluide séveux s'y élever à 44 pieds.
De tels résultats ayant paru extraordinaires aux physiologistes français, ils s'empressèrent de répéter les expériences
du savant anglais; mais leur étonnement fut grand, quand ils reconnurent qu'elles étaient au-dessous de la vérité.
En effet, de Candolle, qui s'est occupé l'un des derniers de ce sujet, a vu que la force avec laquelle la Séve s'élève dans les vaisseaux des plantes était égale au poids de deux atmosphères et demie : résultat qui dépasse énormément, et presque du double, l'appréciation du chanoine de Windsor, puisque cela équivaut à la pesanteur d'une colonne d'eau de 80 pieds de hauteur.
Ainsi, une fonction occulte qui s'accomplit si mystérieusement dans les végétaux, par l'expérience, nous révèle une suprême énergie ; énergie qui dépasse celle de la circulation si apparente et si tumultueuse des gros animaux. Plusieurs physiologistes ont avancé, non sans quelque fondement, que la Séve s'élève dans les vaisseaux de la Vigne avec cinq fois plus de force que le sang ne circule dans l'artère crurale du cheval, le plus important des canaux sanguins de la cuisse ; et avec sept fois plus de puissance que dans le même vaisseau du chien.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le sang que le cœur projette si violemment dans les vaisseaux des grands animaux, n'y est pas poussé avec autant de force que celle qui anime la séve dans son mouvement d'ascension. En effet, des expériences faites sur le bœuf et le cheval ont montré que l'impulsion du sang artériel ne soulèverait qu'une colonne d'eau d'environ deux mètres ; l'avantage est donc là où on était loin de le supposer, puisque, d'après ce qui précède, la circulation végétale soulève un poids environ quatorze fois plus considérable que ne le fait celle des plus grands mammifères G4.
Ainsi ce sont les vaisseaux des plantes, qui n'ont pas le diamètre d'un cheveu, qui l'emportent sur ceux des animaux, plus gros que le doigt.
Après avoir fait ses expériences sur la force d'ascension de la séve dans les vaisseaux, Haies voulut s'éclairer sur la rapi-
dité avec laquelle celle-ci marchait. Pour atteindre ce but, après avoir creusé un trou profond dans le sol, il mit à nu une petite racine d'arbre, et l'introduisit dans un tube qui était rempli d'eau et plongeait dans du mercure ; puis bientôt, à son grand étonnement, il vit que ce métal s'élevait dans ce tube d'un demi-pouce par minute.
Dans notre amphithéâtre, nous répétons chaque année cette expérience en présence de nos élèves. Mais, ne pouvant pas y opérer sur un arbre placé dans le sol, nous sommes obligés de varier le procédé qu'a suivi le chanoine de Windsor. Nous nous bornons à prendre une forte branche d'arbre, qu'on lute avec soin dans un gros tube rempli d'eau. De celui-ci part un tube long et fin, qui trempe dans un bocal contenant de l'eau colorée soit avec du carmin, soit avec de l'indigo. Lorsque l'appareil est bien luté, l'eau du gros tube se trouve rapidement absorbée par la branche, et souvent, avant que la leçon soit terminée, en une demi-heure seulement, tout le petit tube se trouve envahi par le liquide coloré dont le vase inférieur était rempli. Cette expérience qui marche sous les yeux des auditeurs, leur donne à la fois l'idée de la force de succion des végétaux et de l'énergie de leur circulation.
La Séve se forme et se meut avec une telle vigueur dans divers végétaux, qu'il n'est pas rare d'en pouvoir extraire, en un temps assez court, une quantité fort notable. L'Érable à sucre, disséminé sur les montagnes du Canada, en produit un seau par jour. Et c'est d'elle que l'on extrait, en grande partie, le sucre que l'on consomme dans les pays où il croît. Il ne s'agit pour cela que de perforer l'arbre avec une tarière ; le fluide séveux s'en écoule, et, après l'avoir recueilli, on le fait évaporer au feu. La cassonade se condense au fond des chaudières65.
Un végétal des contrées tropicales donne un produit non moins précieux à l'homme, c'est un vin tout préparé. Celui-ci n'est autre que la séve d'une espèce de palmier, le Sagouier
vinifère, qui croît dans l'Afrique occidentale et dont le nom caractéristique indique si ostensiblement le bienfait. Cette séve vineuse est douce et sucrée quand on vient de l'extraire, mais quelques heures après elle fermente et devient une boisson fortement enivrante. Elle est d'un usage fort répandu, et le végétal en donne à profusion. Les nègres en remplissent rapidement leurs calebasses en les suspendant aux pétioles des f euilles qui ont été amputées à cet effet, près de leur naissance.
La circulation végétale a une telle énergie, et le liquide qu'elle charrie se reproduit avec tant de puissance, que Scott assure qu'au printemps certains Bouleaux laissent écouler une quantité de fluide séveux qui égale leur poids.
En présence de ces résultats tout à fait inattendus, on se demande quelle association de forces mystérieuses produit de tels phénomènes. Si les anciens se sont parfois égarés en exagérant les facultés des végétaux, notre époque est souvent tombée dans l'excès opposé.
Beaucoup de savants modernes, en rétrogradant vers la philosophie cartésienne, n'expliquent les actes vitaux des plantes que par l'intervention de forces purement physiques ou chimiques. Pour les uns, leur circulation n'est qu'un phénomène de capillarité ou d'endosmose ; pour d'autres, ce n'est qu'une simple fermentation ou une série de décharges électriques 66.
Mais une seule objection, une seule, fait immédiatement crouler toutes ces hypothèses que le matérialiste accepte avec tant d'empressement. Ces phénomènes physico-chimiques sont si peu la cause initiale de la circulation, que jamais, jamais, on ne peut ranimer un végétal que l'on a tué sans altérer ses tissus ; et si les causes de la vie étaient absolument sous l'empire de forces matérielles, les fauteurs de ces étranges opinions, qui ont tant de cours, devraient pouvoir ressusciter des organismes morts.
Mais nous sommes heureux de pouvoir dire que les chefs de
la physiologie ne sont point tombés dans les erreurs que nous venons de relever.
Bichat, notre immortel anatomiste, n'hésite nullement à ce égard, et donne l'exemple à tous, en attribuant la circulation des plantes à la même cause vitale qui fait mouvoir le sang dans les vaisseaux capillaires des animaux.
Les plus grands botanistes de notre époque imitent l'auteur de l'Anatomie générale. Pour de Candolle, c'est à la con traction vitale des tissus qu'il faut attribuer l'ascension de séve ; sa cause, dit-il, doit être liée à la vie. Notre illustre Achille Richard, après avoir entrevu toute l'énergie de la circulation végétale, la compare à celle des Insectes67.
D'un autre côté, Schultz de Berlin, qui a tant étudié cette fonction, la considère aussi comme essentiellement due à l'action vitale des vaisseaux. A l'aide du microscope, on peut voir, selon lui, ces vaisseaux se contracter pour pousser les fluides qu'ils contiennent. Le savant prussien entrevoit même une grande analogie, par rapport à ce phénomène, entre les plantes et certains animaux inférieurs de la classe des vers.
Après de telles autorités, il n'est plus possible d'hésiter, et il faut admettre que c'est essentiellement à une cause vitale qu'est due la circulation des plantes. Puis, comme puissances accessoires, viennent les actions variées de la chaleur, de la capillarité, de l'endosmose et de l'électricité.
A l'aide du microscope, on peut se convaincre de l'évidence de tout ce que nous venons de dire. En soumettant à ses lentilles des végétaux dans lesquels la séve charrie dès granules colorés, on voit ceux-ci passer rapidement dans leurs vaisseaux capillaires ; le professeur Schultz, dit même que, dans certains ces, on voit ces vaisseaux se contracter pour faire avancer les sucs propres qu'ils contiennent.