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DE L'ACCROISSEMENT

L'accroissement de nos arbres ne fut longtemps qu'un impénétrable mystère.

Duhamel prétendait que c'était l'écorce qui produisait le bois; et durant près d'un siècle, on crut sur parole ce célèbre académicien, lui qui avait fait tant et tant d'expériences sur ce sujet. On ne s'était pas avisé de lui demander d'où provenait alors l'écorce.

Après bien des discussions, il a été enfin démontré que le

corps ligneux et son enveloppe se forment, chacun de son côté, à leur jonction , l'écorce s'accroissant à l'intérieur, et le bois en dehors, par couches concentriques qui s'ajoutent les unes au-dessus des autres. Une se produit chaque année , de manière que si vous comptez ces zones circulaires à la base d'un tronc, leur nombre vous donne exactement l'âge de l'arbre.

Avant que ce fait nous eût été dogmatiquement enseigné par les botanistes, il était connu du vulgaire. Il en est déjà question dans le Voyage en Italie de Michel Montaigne; singulierouvrage publié en 1581, et dans lequel, au lieu de l'Italie, on ne trouve guère que la liste et l'effet des divers remèdes qu'employait l'illustre maire de Bordeaux, dans chaque ville où il passait. Un ouvrier tourneur lui montra qu'il appréciait fort bien l'âge des arbres sur leur coupe. « Il m'enseigna, dit-il, que tous les arbres portent autant de cercles qu'ils ont duré d'années, et me le fit voir dans tous ceux qu'il avait dans sa boutique. Et la partie qui regarde le septentrion est plus étroite et a les cercles plus serrés et plus denses que l'autre. Par cela il se vante, quelque morceau qu'on lui porte, de juger combien d'ans avait l'arbre, et dans quelle situation il poussait. »

Plus tard, le botaniste Adanson put, à l'aide de l'observation, démontrer 3 'exactitude des assertions de notre célèbre écrivain. Une avenue d'arbres des Champs-Elysées plantée depuis deux cents ans, ayant été abattue de son temps, on comptait ce même nombre de zones ligneuses sur la coupe transversale des troncs de chacun d'eux. Cette coupe révélait ainsi leur âge.

Ces notions sur l'accroissement expliquent certains phénomènes qui souvent ont fait crier au miracle.

Lorsque, comme un impérissable témoignage de leur constance, deux amants gravent leurs chiffres enlacés sur l'écorce, les ciselures de l'arbre, hélas ! ne durent souvent pas plus que leurs serments. L'écartement incessant qu'éprouve cette enve-

loppe, par l'accroissement annuel, a bientôt déformé d'abord, puis ensuite totalement effacé les lettres.

Mais si la gravure est plus profonde, si l'instrument a traversé les couches de l'écorce et atleint le bois, tout se passe différemment: l'ouvrier a buriné sur un organe stable. Comme les années ne font que déposer de nouvelles couches ligneuses à la surface de l'œuvre, celle-ci se conserve intacte. Et quand,

223. Corne de cerf recouverte par le développement des coucbes du bois. Du Muséum de Paris.

après un long laps de temps on fend le tronc, les ciselures apparaissent aux yeux étonnés, merveilleusement entières, dans la profondeur de ses couches.

Des corps solides introduits dans les couches ligneuses ne tardent pas eux-mêmes à en être recouverts, et à disparaître au-dessous d'elles. Le professeur Desfontaines nous montrait ordinairement, dans ses leçons, un bois de cerf qui avait été enveloppé presque complètement par le tronc d'un arbre, dans lequel l'animal l'avait sans nul doute un peu enfoncé en s'en débarrassant.

Il y a quelques années, en fendant un gros arbre des environs d'Orléans, on rencontra vers son centre une cavité absolument close, contenant une tête de mort et deux os en sautoir. L'étonnement du public fut extrême, on cria partout au prodige. Cependant il ne s'agissait là que d'un phénomène vital dont la physiologie donne l'irrécusable explication. A une époque reculée, quelque anachorète de la forêt ayant probablement creusé l'arbre, se prosternait et priait devant ces ossements humains, qu'il avait confiés à son excavation. Puis, avec les années, le solitaire ayant disparu, la nature, en reprenant son œuvre, avait ingénieusement conservé l'oratoire en le masquant d'épaisses couches ligneuses.

Lors du siège de Toulon, un boulet de la flotte anglaise entra profondément dans la tige d'un Pin des environs. Aujourd'hui la blessure est complètement invisible. Si la tradition de ce fait se perd, quand on abattra l'arbre, combien ne serat-on pas étonné d'y rencontrer cette énorme masse de fer !

Généralement, plus les végétaux offrent de densité et plus leur accroissement se fait avec lenteur; plus, au contraire, leurs tissus sont mous, et plus aussi ils se développent rapidement.

Quelques plantes sont surprenantes sous ce dernier rapport; et il en est même dont l'énergie vitale a tant d'activité qu'on peut, en quelque sorte, surprendre les secrets de leur évolution ; aussi vint-il à Cavanilles l'idée de voir l'herbe pousser. A cet effet, il dirigeait de fortes lunettes munies d'un fil micrométrique horizontal, sur l'extrémité de la tige de certains végétaux, imitant les astronomes lorsqu'ils placent la croisée de leurs télescopes sur un astre dont ils veulent apprécier le mouvement. Le botaniste espagnol fit principalement ses observations sur des Agavés et des Bambous. Pour ces derniers, l'expérience pouvait donner des résultats fort apparents, puisqu'ils s'élèvent avec une telle vigueur, qu'en un mois on les voit parfois atteindre la hauteur d'une maison de trois étages.

Un Bambou qui végétait, il y a quelques années, dans l'une des serres du Jardin des Plantes de Paris, allongeait sa tige de quinze centimètres par jour ; aussi aurait-on pu facilement le voir pousser, puisque sa marche d'ascension s'opérait aussi vite que le mouvement de la grande aiguille d'une pendule de salon.

Mais on observe quelque chose de bien plus extraordinaire

224. Lycoperde ou Vesse de Loup gigantesque, Lycoperdon giganteum, Batsch, poussé en une nuit. D'après nature.

encore sur certains Champignons ; et, sans hyperbole, on pourrait dire d'eux qu'ils croissent à vue d'oeil. Tel est le Lycoperde gigantesque, qui, né d'une semence tellement petite qu'elle échappe absolument à nos regards, en une seule nuit parvient cependant à la grosseur d'un Potiron. De façon que l'on peut dire, sans exagération, qu'en une seule nuit, cette plante de l'ordre le plus dégradé, acquiert un volume qu'un de nos enfants n'atteint qu'au bout de trois à quatre années ! Ce végétal n'étant absolument composé que de cellules microscopiques,

il en faut un nombre immense pour le constituer ; et il faut, en outre, que celles-ci surgissent avec une rapidité qui tient du prodige. Lindley a calculé qu'un semblable Lycoperde contenait plus de 47 000 000 000 de cellules ; et qu'en fixant la durée de son évolution à douze heures, il en produisait donc envirou 4 milliards chaque heure et 96 millions chaque minute ! . . .

Mais combien ne doit-il pas encore régner plus d'activité fébrile dans le laboratoire vital de ces Lycoperdes monstrueux, de neuf pieds de circonférence, dont parle Bulliard, dans son Histoire des Champignons?

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