LE SOMMEIL DES PLANTES
Plus on a fouillé les mystères de la vie végétale, et plus on lui a découvert de rapports avec l'animalité. Exténuées parle travail fonctionnel diurne, quand arrive la fin de la journée, beaucoup de plantes prennent une attitude particulière , qu'elles conservent toute la nuit : c'est leur sommeil.
Ce curieux phénomène, qu'un hasard heureux fit découvrir à Linnée, fut élevé par lui à la hauteur d'une démonstration. Il l'observa d'abord sur un Lotus pied d'oiseau, cultivé dans l'une des serres du jardin d'Upsal. L'ayant trouvé fleuri le matin, quel ne fut pas son étonnement lorsqu'en passant au milieu de la nuit près de la plante, il n'en aperçut plus les fleurs'. Le botaniste s'imagina d'abord que quelque amateur infidèle les lui avait dérobées. Cependant, en examinant la plante plus attentivement, il reconnut que c'était elle qu'il fallait accuser du larcin. En effet, ce savant observa que chaque soir les feuilles de ce Lotus prenaient une position particulière, qui en dérobait les corolles 81 : c'était leur manière de dormir.
Pensant qu'un tel phénomène n'était point isolé , Linnée, un flambeau à la main, passa désormais les nuits à parcourir son jardin, pour en constater les effets. Ce fut ainsi qu'il reconnut qu'un grand nombre de végétaux prennent pour se livrer au sommeil une attitude particulière ; c'est un besoin de
repos qui, comme chez la plupart des animaux, coïncide avec l'absence de la lumière.
Dans certaines familles végétales, les plantes sont même tellement transfigurées pendant leur sommeil, qu'on ne les reconnaît plus. L'aspect d'une forêt ou d'une savane en est parfois absolument changé. Beaucoup rapprochent alors leurs rameaux de la tige, et leurs feuilles s'appliquent les unes aux autres pour se garantir mutuellement du froid. Quiconque a jamais vu une Sensitive durant la nuit, à ses rameaux abattus et comme affaissés par la fatigue, à ses folioles rapprochées ainsi que des paupières qui se ferment, reconnaît qu'alors elle se repose et dort.
Le phénomène dont il s'agit est même d'autant plus prononcé qu'on l'observe dans des régions plus chaudes. De Huniboldt, en parcourant les bords de la Madeleine, reconnut que là, les plantes s'éveillaient plus tard que dans les contrées moins brûlantes : comme si la végétation, dans ce climat, participait de la paresse qu'on observe chez tous les peuples disséminés sous l'équateur.
Chaque soir, beaucoup de fleurs elles-mêmes se ferment pour se livrer plus paisiblement au repos. Il en est, telles sont celles des Liserons, qui, fort paresseuses, s'endorment longtemps avant le coucher du soleil, et ne s'éveillent que trèstard chaque matin, quand il les darde de ses rayons.
Si une prairie où abondent ces fleurs impressionnables se présente le soir devant nous, son aspect attristé la rend méconnaissable. En plein midi, lorsqu'elle est émaillée de toutes ses corolles ouvertes, on dirait un herbage rempli de grands yeux jaunes ou bleus qui nous regardent. Mais, lorsque le crépuscule est venu, comme si tous ces yeux avaient clos leurs paupières pour sommeiller, le vivant aspect de la prairie s'est évanoui; tout y paraît inanimé ; ses fleurs dorment.
On avait voulu d'abord attribuer aux variations de la température diurne et nocturne le phénomène dont il est ici
question; mais en le voyant se produire dans des serres dont la chaleur était égale de nuit et de jour, on fut forcé de lui chercher une autre cause.
De Gandolle a prouvé, par de curieuses expériences, que,
235. Sensitive endormie et Sensitive éveillée, Mimosa pudica, Linnée.
dans l'empire de Flore , c'est à l'absence de la lumière que doit être attribué le sommeil. En réfléchissant une vive clarté sur des Sensitives, pendant la nuit, et en les plaçant, au contraire, durant le jour, dans une profonde obscurité, le savant
botaniste est parvenu à changer absolument leurs habitudes. Ces végétaux resserraient leurs folioles et s'endormaient toute la journée, trompés par les ténèbres factices dont on les enveloppait ; et ils veillaient toute la nuit, lorsque six lampes projetaient sur eux une lumière qui équivalait aux cinq sixièmes de celle du jour.
C'est principalement parmi les plantes qui habitent les contrées intertropicales que l'on remarque le phénomène en question. Il est surtout ostensible dans la famille des Légumineuses, et en particulier sur les Sensitives. Beaucoup de celles de nos campagnes nous l'offrent manifestement.
Si, vers six heures du soir, à la fin de l'été, vos regards s'arrêtent sur une prairie de Trèfle, vous serez frappé de l'aspect qu'à ce moment, le premier de leur sommeil, toutes les plantes vous offriront. Les deux folioles latérales de chaque feuille se sont étroitement appliquées l'une contre l'autre , et la foliole moyenne les recouvre comme un toit protecteur; l'apparence de la plantation en est tout à fait changée.