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LA SENSIBILITÉ VÉGÉTALE

Quelles mystérieuses forces président à la vie des plantes? Ces êtres, d'un aspect si gracieux ou si imposant, parés de couleurs éblouissantes, embaumant l'air des plus suaves parfums, ont-ils été déshérités de toutes les facultés qu'on accorde aux plus ignobles animaux?

11 y a deux Écoles qui, à ce sujet, ont également exagéré, leurs prétentions : l'une s'est complue à trop élever l'essence intime des végétaux ; l'autre à la dégrader.

L'antiquité avait surtout donné dans le premier excès. Empédocle n'hésitait pas à accorder aux plantes des facultés d'élite, et quelques-uns des successeurs du philosophe d'Agrigente l'ont même dépassé à cet égard82.

La merveilleuse Mandragore passait, parmi eux, pour être douée de la plus exquise sensibilité. A la moindre blessure, la plante aux formes humaines, à ce que rapportaient les anciens , poussait de lamentables gémissements. Et ceux qui avaient l'audace de la cueillir, pour n'en point être terrifiés et braver ses maléfices, devaient employer certaines précautions.

Le plus illustre botaniste de l'ancienne Grèce, Théophraste, va même jusqu'à décrire les procédés qu'exige impérieusement la conquête de cette sombre Solauéc. Il dit que pour l'arracher il faut tracer trois cercles magiques autour d'elle, avec la pointe d'une épée, en regardant l'orient, tandis qu'un des assistants danse aux environs, en débitant des paroles obscènes 83.

Les hypothèses de la crédule antiquité se sont reproduites ; on les a même dépassées de notre temps. Adanson , savant téméraire s'il en fut jamais, ne se contentait pas, à l'instar du sophiste sicilien, de doter les plantes d'une simple âme sensitive; plus audacieux encore, il prétend que chacune d'elles doit en avoir plusieurs81.

Hedwig, botaniste profond, plus rhéteur que réellement instruit, et surtout Ed. Smith, accordaient aussi aux végétaux une sensibilité exquise, et même des sensations assez élevées.

Ces idées ont encore trouvé, de nos jours, d'ardents défenseurs en deux des plus célèbres savants de la studieuse Allemagne, Von Martius et Théodore Fechner. Ceux-ci considèrent la plante comme un être sentant et doué d'une âme

individuelle; et le dernier pousse même la témérité jusqu'à fonder une sorte de psychologie végétale.

Dans son charmant petit livre, Camille Debans fait au système de ces deux botanistes une allusion pleine de poésie et de fraîcheur. Il peint une rose tellement affaiblie et languissante, que le moindre souffle de l'air, aussi léger que le soupir d'une vierge, en arrache successivement les pétales souffrants et fanés. Et quand sa meurtrière haleine a enfin tué la fleur, naguère si belle et si parfumée, les gnomes, tout en larmes, emportent son âme en paradis sur leurs ailes diaphanes85.

Frappés de l'imposant aspect des hôtes séculaires des forêts, l'antiquité les révérait, pensant que, sous leurs troncs, de tranquilles divinités se dérobaient aux regards des mortels. Leurs sombres détours les glaçaient tous d'une religieuse terreur !

Les siècles n'ont pas extirpé partout de telles idées. Dans les récits légendaires du Japon, il est dit que les cèdres centenaires jouissent d'une telle exubérance de vie , qu'on les voit parfois répandre quelques gouttes de sang, quand la hache les entame. Et les vieilles traditions ajoutent même, qu'ils possèdent des âmes à l'image de celle de l'homme et des dieux. De là cette indicible épouvante du bûcheron japonais attardé, lorsqu'il parcourt ses noires forêts, où chaque tronc noueux lui apparaît comme une ombre menaçante et terrible ! . . .

D'un autre côté, le génie de Descartes ayant été assez puissant pour faire admettre par toute son école que les animaux ne représentaient que de simples automates montés pour accomplir un certain nombre d'actes ; à plus forte raison , beaucoup de savants, et, en particulier, Haies, dont les belles expériences fondaient la physiologie végétale, eurent-ils la plus grande tendance à ne considérer les plantes que comme autant d'êtres absolument sous l'empire des forces matérielles.

Mais, ni les témérités des Cartésiens, ni les hypothèses des Animistes, ne trouvent asile aujourd'hui dans le sévère

LE RÈGNE VEGETAL. 431

domaine des sciences. On ne peut assimiler les phénomènes de la vie végétale, ni à de simples actes physico-chimiques, ni à une suprême direction intellectuelle. Il est évident qu'ils sont régis par une force vitale qui enchaîne tous les ressorts de l'existence ; elle disparue , rien ne préserve l'être de la destruction86.

Tous les savants qui ont traité la question en physiologistes

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