La Mandragore. Atropa mandr agora, Linnée
sérieux, professent que les végétaux jouissent d'une vie tout aussi active que beaucoup d'animaux, et qu'ils possèdent des vestiges de sensibilité et de contractilité. Le plus illustre des anatomistcs modernes, Bichat, dans ses admirables recherches sur la vie et la mort, l'admet sans hésitation.
De nombreuses expériences attestent qu'il y a évidemment dans les végétaux des vestiges de sensibilité analogues à la sensibilité auimale. L'électricité les foudroie, les narcotiques
les paralysent ou les tuent. En arrosant avec de l'opium certaines espèces, on les a endormies profondément. Dans leurs curieuses recherches, Gœppert et Macaire ont reconnu que l'acide prussique empoisonne les plantes avec autaut de rapidité que les animaux.
Est-ce que la Sensitive ne se contracte pas ostensiblement quand on l'irrite? Et ne sait-on pas que les tissus végétaux se crispent eux-mêmes lorsqu'on les met en contact avec le moindre stimulant? Carradori a vu qu'il suffisait d'exciter les sommités d'une Laitue pour en faire jaillir des gouttelettes de sucs propres.
Divorçons avec toutes nos vieilles idées sur la vie végétale, observons simplement les phénomènes, et nous arriverons à des conclusions qui nous étonneront nous-mêmes. Nous serons tout surpris de reconnaître que l'énergie des actes biologiques des plantes surpasse souvent tout ce que nous présente le règne animal : fait qui n'a été méconnu que parce que nous avons, à tort, considéré les manifestations turbulentes de l'animalité comme en étant la suprême expression.
Si, vers le crépuscule d'une brûlante journée d'été , nous entrons dans une serre où serpentent en lacis épineux, inextricable, les longues tiges cannelées du Cactus à grandes fleurs, Cactus grand i/lor us, nous apercevons çà et là sur elles des boutons lancéolés, aigus et d'un assez médiocre volume. Rien ne fait encore supposer le spectacle qui va s'offrir à nos yeux.
Mais, vers huit heures et demie, au moment où l'obscurité se répand sur la terre, tout à coup, chaque fleur de Cactus étale ses mille lanières aurores et blanches, et sa couronne de cinq cents étamines s'agite et frémit autour du pistil; puis, de son vaste calice s'exhale un parfum de vanille qui embaume toute la serre.
Cependant, une telle exubérance de vie n'est que bien éphémère. Un bouton de deux pouces de tour s'est transformé
237. L'âme des vieux cèdres. — Dessin de A. de Neuville d'après une esquisse japonaise.
en une fleur d'un pied de circonférence. Quelques minutes ont suffi pour produire une des merveilles de l'empire de Flore; quelques minutes suffiront également pour la détruire. Vers minuit, toutes les pièces de cette couche nuptiale, si brillante et si parfumée, se flétrissent et se décomposent totalement.
Quel animal nous montre à la fois une si active et si passagère puissance organique? Aucun, et nous n'y avons fait nulle attention. Cette splendide fleur, en quelques heures, vit plus qu'un Mollusque en toute une année!...
Parmi les diverses plantes douées de sensibilité, il n'en est aucune qui frémisse et s'agite avec autant d'animation que la reine des Mimosées, la pudique Sensitive87. Si, par le plus léger attouchement, on ébranle une seule de ses folioles, toutes se ferment; puis, quelques secondes après, toutes les branches s'aifaissent successivement vers la terre; la plante éprouve une commotion profonde , elle semble foudroyée.
En vain certains botanistes ont-ils tenté d'expliquer cet extraordinaire phénomène par l'intervention des forces physico-chimiques; il est évident qu'il ne s'agit ici que d'une manifestation vitale.
Si, en préservant une Sensitive de tout ébranlement, on dépose sur une de ses feuilles une gouttelette d'un acide, son contact irritant suffit pour faire crisper toute la plante. Et si même on se contente de chauffer simplement l'une de ses petites folioles en la plaçant au foyer d'un verre ardent, la douleur est immédiatement ressentie dans toutes les régions de cette frêle Mimosée ; et, frappée de stupeur, elle abat subitement son feuillage et ses rameaux.
Cette charmante Légumineuse, objet de tant d'ingénieuses comparaisons, possède une délicatesse de sensation qu'on serait loin de s'attendre à rencontrer dans le règne végétal. Lorsque Von Martius traversait les savanes de l'Amérique tropicale,
où elle abonde, il remarquait que le bruit des pas de son cheval faisait au loin contracter les Sensitives, comme si elles en étaient effrayées. Un rayon de soleil ou l'ombre d'un nuage suffit même pour produire une animation manifeste au milieu de leurs groupes.
De tels et de si remarquables phénomènes devaient suffire pour faire supposer que la fibre végétale cachait, dans ses replis, quelques vestiges de l'appareil qui préside partout à la vie animale. Dutrochet crut même y avoir trouvé le régulateur de tant de mystérieux actes, un système nerveux. Selon lui, cet appareil était représenté par les granulations qui se trouvent interposées entre les cellules. Mais l'œil armé du meilleur microscope ne peut apercevoir là rien qu'on puisse assimiler aux nerfs des animaux.
Quoique dans les plantes l'existence des nerfs soit encore paradoxale, il n'en est pas moins vrai que l'irritabilité qu'offre la Sensitive semble absolument sous l'empire d'organes analogues à ceux-ci, puisqu'elle se trouve impressionnée par les mêmes agents, et de la même manière que le sont les animaux. Les narcotiques affaiblissent sa sensibilité comme ils affaiblissent la nôtre. Arrosée avec de l'Opium, la plante cesse de sentir les irritations mécaniques et ne se contracte plus : elle est paralysée. Et, comme nous l'avons dit, une décharge électrique la tue.
Phénomène encore plus étrange ! cette Légumineuse sait, ainsi que nous, se façonner aux circonstances variées dans lesquelles elle se trouve. Pendant un voyage, Desfontaines en ayant placé une avec lui, dans une voiture, la vit contracter immédiatement toutes ses feuilles, aussitôt qu'elle sentit l'ébranlement des roues. Puis, chose extraordinaire, le voyage s'étant prolongé, revenue de sa frayeur, la Sensitive rouvrit peu à peu toutes ses feuilles et les tint étalées tant que dura le mouvement. Elle s'y était accoutumée. Mais, si la voiture s'arrêtait, on voyait la même particularité se reproduire : au
départ, la plante se contractait de nouveau pour ne se rouvrir que plus loin.
D'autres végétaux accomplissent instinctivement des actes presque incroyables en cherchant leur bien-être. Dans son charmant livre de botanique, écrit avec une remarquable indépendance, Grimard cite l'histoire d'une Clandestine écailleuse qui, ayant germé au fond d'une caverne, s'est élevée à la prodigieuse hauteur de cent vingt pieds pour se porter vers la lumière; elle qui n'atteint ordinairement que cinq à six pouces de longueur !