LES NOCES DES PLA.NTES
Darwin a écrit un poëme délicieux, intitulé les Amours des Plantes, et qui est entre les mains de toutes les dames de la Grande-Bretagne. La chaste plume du naturaliste anglais y a esquissé, de la" plus attrayante manière, la mystérieuse histoire de la fécondation des végétaux. Tout ici se dérobe sous des voiles gracieux; et il n'y a pas là de quoi alarmer la plus rigide susceptibilité.
La fleur est difficile à décrire, comme nous l'avons vu. Linnée, par une des plus ingénieuses métaphores, en donne une idée charmante : c'est, dit-il, le Lit nuptial dans lequel se célèbrent les noces des plantes. Ceci exhale un délicieux parfum de poésie; mais dès que l'on aspire à plus d'exactitude, la difficulté commence.
Ce que le vulgaire considère comme la fleur, n'en est que l'inutile et somptueux ornement; ses plus essentielles parties passent inaperçues à ses yeux. Pour le botaniste, le véritable appareil floral ne consiste que dans les petits filaments situés vers le centre. Ce sont là les époux : les pistils ou les fiancées, les étamines ou les prétendus.
C'est pour eux que la nature étale ses plus délicates somptuosités. Les rideaux veloutés de leur couche nuptiale, tissés par la main des fées, les abreuvent de lumière et de feu dans leurs replis de pourpre et de saphir. Là, d'infidèles maris dis-
séminent profusément la fécondité et la vie sur tout ce qui les entoure ; ailleurs, de chastes ménages vivent retirés, et de jalouses fiancées dérobent leurs amants sous des dômes d'azur et d'or.
Les délicates enveloppes qui séduisent nos regards ne représentent que le palais éphémère et embaumé dans lequel vont s'accomplir les mystères de l'hymen. Mais aussitôt que la poussière dorée des étamines s'est répandue sur l'autel, les sources odorantes se tarissent, les voiles du temple se fanent et se dessèchent, et bientôt le merveilleux édifice jonche le sol, tandis que la mère fécondée nourrit silencieusement son fruit précieux.
Toutes les fleurs ne présentent pas le même luxe d'organes. Généralement, elles ont deux enveloppes protectrices et contiennent à la fois d'ardents maris et de tendres épouses. Plus rarement, elles n'offrent qu'un seul sexe. Alors, les unes, sans ornement et sans parfum, ne recèlent que quelques rares cénobites ; tandis que d'autres, étalant les splendeurs d'un harem, sous des lambris parfumés ne voilent qu'un essaim de sultanes.
Le but de la nature est toujours nettement dessiné, et pour l'atteindre ses ressources sont à profusion. Quelques grains de pollen, presque invisibles, suffisent pour féconder une fleur, et c'est à pleines mains qu'elle les verse ; les quatre-vingt-dixneuf centièmes pourraient se perdre. Une seule épouse, et c'est le cas de certains Cactus, est parfois environnée de cinq cents maris!
On remarque même que, pour assurer la reproduction des plantes dont les sexes résident chacun dans une fleur séparée, et parfois sur des végétaux fort éloignés, la nature multiplie encore ses ressources. Les corolles à étamines produisent une I énorme quantité de poussière pollinique, qui compense l'en- | trave des communications. C'est ce qui frappe tous les ob- j servateurs aux environs des forêts de Pins. Le pollen en est | souvent enlevé avec tant d'abondance, qu'il couvre de sa|
poudre jaune toutes les campagnes environnantes. C'est ce phénomène que l'on désigne sous le nom de pluie de soufre. En effet, par sa couleur, par la manière dont il brûle avec une vive flamme, le pollen a pu être rapproché du soufre par quelques observateurs peu exercés. Quelquefois, en tombant sur les toits des villes voisines, il les teint entièrement d'un jaune pâle 92 .
Au moment où s'ouvrent les rideaux de la couche nuptiale, les plantes paraissent éprouver une surexcitabilité fébrile. On remarque d'insolites mouvements dans leurs organes floraux, et la température s'y élève parfois d'une façon tout à fait extraordinaire. 11 semble, comme l'a dit le physiologiste Burdach, que dans ce moment la plante sort de son humble sphère et nous offre des vestiges d'animalité. Là ce sont les étamines qui s'agitent et se déplacent en se portant vers les stigmates. Plus rarement, comme si la pudeur était inhérente à la délicatesse des fleurs, les pistils s'avancent vers leurs époux.
A l'aide d'aiguilles thermo-électriques, on a constaté que l'élévation de température de la fleur à l'instant de la fécondation était un phénomène général. Sur diverses plantes, cette chaleur est telle qu'il n'est nul besoin d'instruments de précision pour la reconnaître, le plus simple thermomètre suffit. Il ne faut même que toucher la fleur de certains Arums pour s'apercevoir qu'elle est brûlante; et l'on s'étonne alors qu'elle puisse, sans en être consumée, supporter une telle température! En effet, de Candolle a reconnu qu'un thermomètre plongé dans la spathe de l'Arum d'Italie 63 s'y élevait à 62°.
Dès la plus haute antiquité, on semble avoir pénétré les mystérieuses amours des plantes. La question était même résolue pratiquement, puisque Hérodote nous apprend que les Babyloniens savaient distinguer les Dattiers mâles des Dattiers femelles; et que, de son temps, aux environs de leur immense ville, on s'occupait de la fécondation artificielle des derniers.
Les premiers voyageurs qui, à l'exemple de Prosper Alpin, nous ont donné de véridiques notions sur les mœurs des Orientaux, rapportent que ceux-ci connaissaient si bien le pouvoir fertilisant des étamines, qu'ils avaient l'habitude, depuis les temps les plus reculés, de placer leurs Dattiers femelles sous le vent des mâles, afin qu'ils en reçussent plus efficacement la poussière prolifique.
Aujourd'hui même, les Nègres savent parfaitement que la perte des pieds mâles anéantit la production des fruits. Aussi, en temps de guerre, lorsqu'ils veulent affamer leurs ennemis, se contentent-ils de détruire les Palmiers à étamines, qui sont bien moins nombreux.
Depuis des siècles, en Égypte, on assure la récolte des dattes en montant aux Palmiers et en secouant des régimes mâles sur les fleurs femelles. En 1802, lors de l'invasion française, ce soin ne put être pris par les Arabes, plus occupés à la guerre qu'aux travaux de l'agriculture ; aussi, cette année-là, à ce que rapporte le botaniste Delille, qui faisait partie de notre expédition, les Dattiers furent-ils frappés de stérilité.
Cependant, on doit avouer que si les anciens entrevirent la sexualité des plantes, souvent ils se sont trompés sur celle-ci. Seul parmi eux, Pline, dans son treizième livre, décrit la fécondation du Palmier avec une perfection qu'il est presque impossible de surpasser.
Mais il faut arriver jusqu'à Linnée pourvoir, pour la première fois, ce fait démontré expérimentalement.
C'est dans une production charmante, intitulée « le Mariage des plantes, » Sponsalia plantarum, que le grand botaniste nous a initiés à tant de merveilles inattendues. Il y raconte qu'ayant pris deux Mercuriales, l'une mâle et l'autre femelle, vivant chacune dans un pot séparé, la fécondité de la dernière fut d'autant plus prospère que son époux en était plus rapproché. A d'assez grandes distances, la fécondation n'en avait pas moins lieu : l'air devenait le mystérieux intermédiaire du
LE RÈGNE VEGETAL. 457
ménage. Mais si on enlevait tout à fait de la serre où l'on expérimentait, le pied chargé d'étamines, l'épouse délaissée restait absolument stérile 94.
Peu d'années après ce savant botaniste, Gleditsh confirma aussi la fécondation végétale par une démonstration transcendante. Il avait, dans son jardin de Berlin, un Palmier femelle, dont, chaque année, la couronne de verdure ombrageait de nombreuses fleurs; et chaque année celles-ci étaient infailliblement frappées de stérilité. Mais ayant appris qu'il existait à Dresde un pied mâle de la même espèce, qui y fleurissait aussi, il eut l'idée d'en faire venir du pollen, afin de féconder artificiellement le sujet en sa possession. La poussière pollinique lui fut adressée immédiatement, par la poste, et, peu de temps après qu'il l'eut versée sur les stigmates de son Palmier, il vit toutes les fleurs fécondées par ce contact, produire autant de fruits 95.
Les Insectes jouent un grand rôle dans la végétation; quelques botanistes les considèrent même comme les principaux agents de la fécondité. En se vautrant parmi les étamines et les pistils, ils enlèvent la poussière fécondante des premières et la transportent sur les autres. Les agriculteurs des bords du Rhin ont même remarqué que les vergers dans lesquels ou élève des Abeilles sont infiniment plus productifs que ceux où il n'y en a point.
Dans le Levant, les Insectes passent pour avoir une certaine influence sur les produits du Figuier. Là où on le cultive en grand, on apporte des rameaux de l'espèce sauvage, chargés de Cynips qui les fréquentent, et on les dépose sur les pieds domestiques. Ces Mouches, en pénétrant dans l'obscur réceptacle de leurs fleurs cloîtrées, répandent sur elles des germes de fécondité. C'est cette opération qu'on appelle Caprification96.
Ainsi, une simple Mouche qui vit sur le Figuier assure providentiellement la subsistance et la richesse commerciale des plus grandes cités de l'Orient.
Un infime Coléoptère, par sa friandise, procure le même bienfait au Groenland, en y facilitant la reproduction du Lis du Kamtschatka, dont les bulbes, dans les rigoureux hivers des régions polaires, garantissent seuls de la famine toute la population.
Willdenovv, à l'aide d'une expérience curieuse, a démontré ostensiblement le rôle des Insectes par rapport à la fructification. Il prit une Aristoloche clématite et la plaça sous une cage recouverte d'une gaze. Celle-ci empêchant ces animaux d'y arriver et de pénétrer dans les fleurs, la plante ne produisit aucun fruit. Au contraire, une autre Aristoloche de la même espèce restée à côté, à l'air libre, et que les Insectes fréquentaient à leur aise, eut toutes ses fleurs fécondées.
L'idée de l'intervention des Insectes domine tellement Burdach, qu'il va jusqu'à supposer que chaque plante en nourrit de particuliers, dont la seule mission est de présider aux mystères de son hyménée. Selon le physiologiste allemand, les fleurs ne conservent même leur pureté originaire que parce que leur fidèle visiteur leur consacre toute son éphémère existence, et ne se transporte jamais sur une autre espèce. Aux fleurs nocturnes sont aussi affectés d'utiles parasites, qui ne s'animent que durant les ténèbres.
Conrad Sprengel pense même que si tant de fleurs sont frappées de stérilité dans nos serres chaudes, quoique y étalant avec luxe leurs appareils de maternité, c'est que leur indispensable Insecte n'y a point été apporté avec elles : telle est la Vanille. Fleurissant chez nous, elle pourrait fructifier, réchauffée par nos calorifères, et cependant elle reste inféconde. Les corolles oranges de la royale Strélitzie sont absolument dans la même circonstance97.
C'est surtout dans deux grandes familles, les Asclépiadées et les Orchidées, dont les étranges fleurs rappellent les formes et le brillant coloris des Insectes, que la nature semble appeler ceux-ci à son secours. Là, les anthères, analogues à de
LE RÈGNE VEGETAL.
petites massues glutineuses, s'attachent aux Mouches lorsqu'elles s'abreuvent du nectar, et ce sont elles qui les transportent d'une fleur à l'autre et les déposent sur les stigmates. Privées de tels visiteurs, ces plantes s'éteindraient sans progéniture 98.
Pour d'autres végétaux, c'est à l'aile des vents que la na-
242. Influence des insectes sur la fécondation des fleurs. Expérience de Willdenow sur l'Aristoloche clématite. Aristolochia clematitis, Linnée.
ture confie les soins de l'hyménée. C'est le cas des Plantes dioiques, dont les sexes se trouvent séparés et résident sur des pieds distincts, souvent fort éloignés. Dans leurs tourbillons, les vagues de l'air enlèvent le pollen, le promènent dans les nuages et le laissent enfin tomber sur les fleurs comme une rosée féconde.
4bO
La science conserve religieusement l'histoire de deux Palmiers nés en Italie, et qui ont offert le plus frappant exemple de ce que nous venons de dire. L'un de ceux-ci croissait aux environs d'Otrante; c'était un individu femelle, qui se couvrait annuellement de fleurs luxuriantes et cependant restait constamment stérile. Chaque saison, depuis un long laps de temps, apportait les mêmes prémisses de fécondité et le même avortement. Puis, quel ne fut pas l'étonnement général, quand, après tant de déceptions, on vit un jour le Palmier d'Otrante se charger de fruits ! On apprit alors qu'un autre Palmier de la même espèce, mais un individu mâle, avait pour la première fois fleuri à Brindes. Il ne pouvait y avoir de doutes : c'étaient les vents qui, en enlevant le pollen du dernier, étaient venus en saupoudrer l'autre. Ainsi, la poussière fécondante avait été transportée par eux à quinze lieues de distance. A compter de ce moment, chaque année, le Palmier d'Otrante offrit une récolte.
Les fleurs ne célèbrent leur chaste union qu'en plein soleil; il leur faut des flots d'air et de lumière, et pour s'y plonger, on les voit souvent accomplir les actes les plus inattendus.
Les Plantes aquatiques se font principalement remarquer sous ce rapport. C'est surtout au pédoncule que semble confié ce soiu. Sur quelques végétaux enracinés au fond de nos marais, ce support s'allonge, et même démesurément s'il le faut, jusqu'à ce qu'il ait suspendu sa fleur au-dessus de la nappe d'eau. Cela s'observe souvent sur les Nénufars, ces magnifiques Lis des marais, qui les décorent splendidement de leurs virginales corolles. Si la plante réside sur le bord et se trouve totalement à sec, elle n'a que des pédoncules d'un à deux pouces de longueur ; tandis que, si elle est implantée dans une eau profonde, ces organes s'allongent de trois à quatre pieds, pour épanouir leurs fleurs à la surface de l'onde.
Tels végétaux, dans l'impossibilité d'exécuter de semblables manœuvres, y suppléent par un procédé équivalent. Ce fut ce
LE RÈGNE VÉGÉTAI,. 461 que Ramond observa sur une Renoncule aquatique qu'il rencontra dans les Pyrénées. Plongée dans des eaux profondes, et
243. Noces de la Vallisnérie à spirales. Vallisneria spiralis, Linnée.
pouvant amener ses fleurs au contact de l'atmosphère, elle 7 suPPléait par un ingénieux moyen. Chaque corolle avait
sécrété une grosse bulle d'air, qui l'enveloppait totalement; de manière que, quoique sous l'eau, la fécondation s'accomplissait, comme si l'appareil floral se fût trouvé absolument émergé.
Mais la Vallisnérie à spirales est de toutes les plantes celle dont la fécondation aie plus de célébrité. Cette espèce dioïque vit dans les fleuves du midi de la France. Ses fleurs femelles, attachées à de longs pédoncules roulés en spirale, viennent s'épanouir à la surface de l'eau, dont elles suivent tous les mouvements. Ainsi qu'un ressort, leur spire s'allonge quand celle-ci monte, et se raccourcit lorsqu'elle descend. Les mâles, privés de cet appareil élastique, se trouvent enchaînés au fond de l'eau, au pied de la plante. Comment donc se réuniront les époux? La nature a tout prévu. Lorsque l'instant est arrivé, le pédoncule des mâles se rompt, et ils montent à la surface de l'eau, s'y épanouissent et forment un cortège nombreux, flottant autour des femelles. Ainsi s'accomplit l'hyménée de la Vallisnérie. Et cette curieuse scène a un but si franchement dessiné, qu'aussitôt l'acte accompli, les fleurs fécondées raccourcissent leurs spirales et vont mûrir leurs fruits sous l'eau
Nos marais nourrissent une plante encore plus curieuse : c'est l'Utriculaire, doublement remarquable par son singulier aspect et par son ascension. Cependant sa fécondation est loin d'avoir la célébrité de celle de la Vallisnérie, la poésie ne s'en étant point emparé'e, comme elle l'a fait pour l'autre. Ce végétal ressemble, au fond de l'eau, à une chevelure en désordre. Quand on l'en retire et qu'on l'examine, on s'aperçoit que ses ramifications capillaires offrent, de place en place, de petites feuilles vésiculaires, représentant autant d'utricules en miniature, dont l'ouverture béante paraît gardée par deu fdaments saillants. Tout le temps que l'Utriculaire ne s'occupe qu'à vivre pour elle, ses vésicules se trouvent remplies d'un fluide muqueux, dont le poids les surcharge, et l'herbe alour-
Mftsuel Chfomolilh.
FLEUR D'ORCHIDÉE . LYCASTE SKIKNERI, ET COLIBRIS . MYIABELL1IA TYPICA . 3 onaparte . d'après Gould.
mmi
LE RÈGNE VEGETAL. 463
die reste appuyée sur le fond du marais, auquel elle n'adhère cependant nullement.
244. Noces de l'Utriculaire commune. Utricularia vulgaris, Linnée.
Mais, plus tard, quand arrive 1 époque de la floraison, les vésicules absorbent le mucus qui les remplissait, et le rempla-
cent par un fluide aériforme. Alors, la plante devenue tout à coup plus légère que l'eau, s'échappe du fond, et vient flotter à sa surface, où s'étalent et se fécondent toutes ses jolies fleurs d'un jaune doré.
Puis enfin, par un revirement inattendu, lorsque les flambeaux de l'hyménée viennent à peine de s'éteindre, les vésicules expulsent le gaz qu'elles contenaient et se remplissent de nouveau de mucus pesant. A ce moment suprême, l'Utriculaire
245. Rameau <f Utriculaire chargé de ses feuilles vésiculaires hydrostatiques.
retombe dans la profondeur du marécage, où les époux vont expirer en mûrissant leurs fruits.
Un végétal plus robuste, l'Aldrovandie, qui habite les lacs de l'Italie, arrive au même but par des procédés moins ingénieux, et qui semblent avoir une certaine brutalité. Il vit au fond de l'eau ; mais quand le moment de la fécondation a sonné pour lui, il coupe net sa grosse tige à la naissance de la racine, et tout à coup vient voguer sur les flots.
Ainsi, par des voies différentes, la nature parvient à ses fins.