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LA ROCHE AUX LICHENS ET LES FORÊTS VIERGES

Le Règne végétal est l'emblème de la diversité dans l'harmonie. Si ses extrêmes limites offrent les plus manifestes oppositions, tout cependant s'y enchaîne et s'y lie par d'imperceptibles anneaux, et met en évidence la sagesse qui a présidé à sa distribution hiérarchique. Dans certaines tribus prédominent la force et la majesté ; d'autres attirent les regards par la délicatesse de leurs formes ou le charme de la beauté. Là, ce sont de robustes êtres sculptés par la main des géants ; ailleurs, de frêles ébauches tissées par des doigts de fées.

Que d'étonnants contrastes entre ce Palmier, dont la couronne déchire audacieusement les nuages en se balançant au-

dessus des forêts tropicales, et ce Lichen noirâtre, mince couche colorante, qui salit nos statues et nos murailles. Depuis la splendide fleur delà royale Victoria, jusqu'à l'imperceptible corolle de l'Ortie ; depuis ces indestructibles végétaux dont les semences ont germé sur le tiède limon du globe naissant, jusqu'à ces organismes éphémères qui meurent en sortant de la terre ; depuis ce bois que l'on substitue au fer, jusqu'à la plante gélatiniforme que le moindre contact écrase, quelles infinies variétés, quelles séries de gradations !... Et cependant, au milieu de cet inextricable chaos, la science nous révèle l'ordre et l'éternelle sagesse.

Le sceptre de la végétation appartient au Chêne. Lorsque vous errez au milieu de la nuit dans la sombre et sévère ceinture de l'Etna, l'imposante majesté de ses hôtes séculaires, les grandes ombres de leurs cimes agitées et mugissantes, en vous pénétrant de respect et de terreur, vous révèlent que vous êtes en présence du roi de nos forêts. On craint d'entendre ces plaintifs gémissements qui glacent le Dante de terreur, en s'exhalant des noirs rameaux du Bois des suicidés :

Io sentia già d'ogni parte trar guai, E non vedéa persona che '1 facesse :

Perch' io tutto smarrito m'arrestài.

Les Palmiers, décorés de leur ondoyante couronne, sont, pour tout le monde, l'emblème de la végétation tropicale. Les poètes en ont souvent chanté la magnificence ; et Linnée, subjugué par leur brillante apparence, les décore du nom de Princes du règne végétal.

Mais ceux qui voyagent en Orient, ce que n'avait pas fait le grand botaniste suédois, trouvent que les amas de Palmiers sont loin d'avoir l'aspect grandiose et imposant de nos forêts européennes. C'est une suite de colonnes nues et monotones, dont la coupole feuillue laisse passer les rayons du soleil ; aussi un dicton populaire des anciens rappelle-t-il que « personne

ne voyage impunément sous les Palmiers. » Les explorateurs sérieux de la vallée du Nil ont fait observer, avec raison, que les poètes n'auraient pas écrit leurs idylles sur ces arbres, s'ils s'étaient trouvés sous les Dattiers de l'Egypte aux heures les plus ardentes de la journée.

Un seul fait exception : c'est le Doum de la Thébaïde. Ses tiges amplement ramifiées, terminées par de nombreuses touffes de larges feuilles, et auxquelles pendent de monstrueuses grappes de fruits, donnent à ses forêts une diversité, un pittoresque qui manque à ses congénères.

Le Palmier n'étale réellement toute sa splendeur et sa force que quand il se présente par petits groupes audacieusement campés au milieu des rochers, et dont les cimes, balancées par la tempête, ne semblent s'incliner que pour défier la furie des flots qui se brisent tumultueusement à leurs pieds.

La beauté des Liliacées, dont les grandes fleurs sont émaillées des plus vives couleurs, avait aussi séduit Linnée. Il les représente comme les nobles de V empire de Flore, étalant leur blason sur les panneaux de leur resplendissante corolle.

Enfin, parmi ces nombreuses tribus de plantes qui animent le globe, pour le Législateur de la botanique, la grande, mais humble famille des Graminées, représentait le Peuple. « Ce sont, dit-il, les Plébéiens, les pauvres, les paysans du règne végétal. Elles en forment la partie la plus simple, la plus nombreuse et la plus vivace ; aussi, c'est en elles que reposent la puissance et la force ; et plus on les foule aux pieds, plus on les maltraite, et plus elles se multiplient 10°. »

Ailleurs, les plantes grasses donnent aux paysages équatoriaux le plus étrange aspect; tels sont ceux du Mexique, cette patrie privilégiée des Cactus. C'est là que végète, presque miraculeusement, le Cierge gigantesque {Cereus gigàritëus, Engelm). On est tout étonné de le rencontrer sur les plus stériles rochers, là où l'œil découvre à peine quelques parcelles de

terre. Comment une plante aussi volumineuse, aussi charnue, aussi aqueuse, peut-elle s'accroître sans rien soustraire au sol, et en pompant seulement tous ses éléments nutritifs au milieu de Fair brûlant? Quand cette Cactée est totalement développée, elle offre l'aspect d'un immense candélabre atteignant jusqu'à soixante pieds de hauteur, et qu'on s'étonne de voir respecté par la tempête.

Lorsque des animaux nous passons au règne végétal, nous trouvons que là, malgré le calme silencieux qui préside à tous les actes de la vie, celle-ci n'en a pas moins une énergie, une ténacité que nous étions loin de soupçonner. Aux plus extrêmes dimensions s'opposent d'incalculables différences dans la durée. Aucun animal ne s'accroît avec la prodigieuse rapidité que l'on observe chez certaines plantes ; aucun non plus n'atteint cette fabuleuse longévité qui est l'apanage de beaucoup d'arbres.

Tel végétal passe comme l'heure suprême de cette Éphémère qui voltige au crépuscule sur la berge de nos fleuves : un rayon de soleil le voit naître et périr. Tel autre défie les siècles : issu de la création, il semble ne devoir s'ensevelir que sous les débris du globe.

Quelques-unes de nos plus communes Moisissures parcourent en une seule journée toutes les phases de leur vie : ce laps de temps leur suffit pour apparaître, fructifier et mourir. Mais, par une singulière opposition, certaines plantes du même embranchement ne s'accroissent qu'avec une inexplicable lenteur. L'un de ces Lichens dont les plaques d'un jaune doré adhèrent à la toiture de nos habitations fut observé pendant quarante ans par Vaucher, sans qu'il l'ait vu grandir d'une manière bien appréciable. Aussi de Candolle a-t-il pu dire que les Lichens qui couvrent nos rochers, remontent peut-être aux époques des cataclysmes qui ont mis ces derniers à nu !

Mais c'est surtout parmi les végétaux de la classe des Dicotylédones que la longévité est le plus extraordinaire. lien est

même qui s'accroissent avec une telle lenteur que les siècles semblent à peine en modifier les dimensions.

Maintenant, si nous considérons la végétation disséminant çà et là ses grandes familles sur le globe, nous y trouvons encore les mêmes oppositions, la misère à côté du grandiose. La roche dénudée qui étend ses masses brisées sur les pentes des montagnes, ne se colore que d'une croûte de Lichens et de Mousses, qui s'étalent à sa surface comme autant de maculatures de pinceau. Puis, au-dessous de ces régions où l'âpreté de l'air dévore tout, nous voyons apparaître les Chênes et les Pins torturés et rabougris ; et plus bas enfin, s'élèvent les magnifiques et sombres forêts de Conifères ceignant les montagnes de leur noir bandeau.

Les Palmiers composent de nombreux groupes dans toutes les contrées équatoriales. Mais la vie végétale se révèle surtout avec toute sa variété et sa splendeur, dans les immenses forêts vierges des tropiques, là où jamais la cognée de l'homme n'en a enlevé l'exubérance. Quelques-unes présentent une telle profusion d'arbres séculaires enlacés de Fougères et d'interminables Lianes, qu'elles sont absolument impénétrables, à moins que quelque cours d'eau n'y promène ses détours en fournissant un chemin naturel à d'audacieux explorateurs.

La nature spéciale de la végétation de certaines de ces forêts leur donne un aspect absolument caractéristique. Lorsque les Orchidées parasites y dominent, celles-ci forment de tous côtés d'élégantes girandoles de verdure et de fleurs; ou bien elles se suspendent de place en place à de grêles et longues pousses, et semblent de loin autant d'Araignées gigantesques étalant leurs robustes griffes en se balançant çà et là au bout de leur fil.

Ailleurs, comme cela se présente à la Nouvelle-Zélande, des Fougères arborescentes, au port des Palmiers, donnent aux paysages forestiers un air qu'on ne retrouve nulle part.

250. Forêt vierge encombrée d'Orchidées parasites et de Liarr

L'impénétrable forêt vierge nous épouvante par son aspect sombre et terrible. Là de vigoureux parasites envahissent les arbres séculaires et forment avec eux un inextricable lacis, que la hache ne divise qu'avec peine, tandis que la marche est embarrassée par les buissons et les hautes herbes, où se cachent tant de redoutables ennemis. Le jour, tout est silencieux, l'affreuse chaleur paralyse les hôtes de cet empire de la végétation ; le sommeil y règne. Mais, la nuit arrivée, tout s'anime, Oiseaux, Mammifères et Reptiles, et la guerre est déclarée ; de tous côtés retentissent les rugissements et les cris rauques de la douleur ou du trépas....

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