Le Mont Érèbe
vages; elles engloutissent fréquemment les voyageurs et parfois entraînent avec elles les forêts et les villages.
Daiis les passages des montagnes où l'on a lieu de le^ redouter, les muletiers ne voyagent qu'avant le jour, moment où elles sont moins à craindre ; et, pour ne point ébranler l'air, ils observent un silence absolu et rembourrent même de linge les sonnettes de leur monture. Mais, malgré ces précautions, les avalanches engloutissent chaque année un certain nombre de victimes. A diverses reprises, on a vu des centaines
d'hommes périr en bloc, écrasés sons leur masse. La plus lamentable histoire qu'on puisse rappeler à ce sujet est celle de quatre cents soldats autrichiens qui, au quinzième siècle, furent ensevelis sous l'une de ces chutes de neige.
Les glaciers se rencontrent le plus ordinairement dans les vallées des hautes montagnes. De là on les voit parfois descendre assez bas, bien au-dessous des neiges éternelles, et s'étaler au milieu d'une végétation luxuriante, entre les forêts de conifères et les fleurs des vallées qui bordent leurs flancs. Dans les mers boréales, ainsi qu'on le voit au Spitzberg, ils plongent parfois leurs gigantesques cristallisations jusque dans les vagues de la mer.
Ces plaines glacées, tantôt formées de blocs obtus et mamelonnés, et tantôt hérissées d'immenses cristaux dont l'azur contraste avec le blanc mat de la neige, amoncelées dans les gorges des montagnes, apparaissent à nos yeux, semblables à des océans dont les vagues soulevées auraient été magiquement solidifiées et vouées à une éternelle immobilité au milieu de leurs affreux déchirements. Ce sont souvent de vraies mers de glace, de six à huit lieues de longueur, qui remontent les vallées et franchissent des cols élevés pour passer d'un côté à l'autre d'une chaîne de montagnes. Fréquemment, à leur base s'ouvrent de vastes grottes bleues et diaphanes d'où naissent des ruisseaux qui deviennent bientôt après des rivières ou des fleuves impétueux.
Durant les belles nuits où les reflets argentés de la lune éclairent les glaciers qui serpentent dans les gorges des Alpes, ceux-ci ressemblent à de longs linceuls d'opale étalés silencieusement sur les flancs des montagnes, et dont les multiples cristaux laissent scintiller de place en place de pâles et lumineuses clartés.
Malgré leur apparente immobilité, ces mers de glace, comme on les nomme, sont cependant douées d'un mouvement assez notable, dont aucune puissance ne pourrait ar-
rèler l'essor. Elles se précipitent continuellement vers le fond des vallées, où la température plus douce transforme leur masse en cette eau qui forme la tète de nos fleuves.
Les premiers géologues qui émirent l'idée que les glaciers marchent comme les rivières, quoique beaucoup moins vite, furent assez mal reçus de leurs collègues.
On se doutait cependant de ce phénomène depuis qu'on avait reconnu qu'une petite cabane en pierres placée sur les flancs du glacier de l'Aare inférieur, situé dans les Alpes bernoises, était descendue vers la vallée.
Désirant fouiller ce mystère, Agassiz eut le courage d'aller, durant deux années, se confiner sur ce glacier, dans un gîte abrité par un fragment de roche; gîte agreste, qui, depuis le séjour de l'illustre naturaliste, a joui d'une certaine célébrité, et que l'on désigna longtemps sous le nom à'/idtel des Neuchâtelois. Quel hôtel! Une chambre taillée dans la glace et un lit de pierre recouvert d'un matelas de foin !
Peu de temps après avoir été installé dans cet affreux désert, Agassiz découvrit encore la cabane dont nous venons de parler ; elle avait descendu de 1 500 mètres depuis treize ans, ce qui établissait donc que le mouvement du glacier était annuellement d'environ 115 mètres.
Mais, malgré leur aspect terrifiant et grandiose, malgré leurs trop nombreuses hécatombes, que sont donc nos glaciers des Alpes comparés à l'aspect et à l'étendue des déserts congelés de nos pôles ? Tels sont les glaciers du Spitzberg, et surtout celui de Ilumboldt, qui oppose au voyageur une barrière infranchissable de vingt-cinq lieues de long.
En une ou deux journées de marche, nous franchissons nos plus redoutables glaciers ; nous passons le col du Géant ou nous gravissons le Mont-Blanc. Mais vraiment, malgré la splendide majesté de leurs froides régions et de leurs éblouissants passages, le tableau de leurs périls et de leur étendue s'amoindrit quand nous lui opposons ces horribles
solitudes des régions boréales où des navigateurs sont restés plusieurs années à hiverner, enserrés par des montagnes de glace, et où ils ont parfois franchi trois ou quatre cents lieues sur la mer congelée.
Longtemps un sombre et nébuleux mystère nous voila tout ce qui se passe dans ces latitudes ; et l'on n'avait à cet égard que les tristes et obscurs récits des superstitieux baleiniers. Un douloureux accident porta vers ces régions toute l'attention du monde civilisé.
Vers le commencement de ce siècle, on supposa que le nord de l'Amérique, longtemps considéré comme une terre qui se prolongeait sur le pôle, n'était peut-être occupé que par une mer qui permettrait de se rendre d'Europe en Asie, par un plus court chemin.
Parry et Ross, intrépides navigateurs, durant de célèbres voyages, avaient en vain bravé les tempêtes et hiverné au milieu des glaces pour chercher ce passage.
Mais après eux, une dernière expédition commandée par sir Franklin, déjà connu par ses explorations du Nord, n'étant point rentrée, toutes les nations européennes s'animèrent d'une vive émulation pour retrouver quelques vestiges du noble navigateur. Et ce fut pendant les croisières que l'on entreprit de toutes parts à cet effet, que, pour la première fois, ce passage du nord de l'Amérique fut découvert par le capitaine Mac Clure. Homme de résolution, en partant il s'était écrié, avec une profonde conviction : « Je découvrirai Franklin ou le passage, » et il tint l'une de ses deux promesses!
On rêvait l'existence d'une mer polaire, mais on croyait la trouver absolument encombrée par d'éternelles glaces. Le capitaine Parry, en partant du Spitzberg avec des traîneaux, s'était promis de traverser le pôle, en plantant sur l'essieu du globe le drapeau de la Grande-Bretagne. Nonobstant, à mesure que l'expédition s'avançait vers le nord sur la mer glacée,
de place en place, à son grand étonne meut, il s'offrait des éclaircies non congelées, et il fallut revenir, car on était parti pour cheminer sur la glace et non pour naviguer sur un océan.
Eu fouillant l'Amérique du Nord, pour découvrir les vestiges des compagnons de Franklin, l'on reconnut que cette région n'était formée que d'un fouillis de grandes et de petites îles, séparées par des canaux tortueux. Les voyages en-
294. Vue de la mer Polaire. — Le chenal Kennedy. — Dessin de J. Noël^d'après Kane.
trepris à cet effet vinrent nous révéler une foule de choses surprenantes, et entre autres l'existence d'une mer immense et furieuse, dont les vagues s'étendent sur tout le pôle que nous avions cru jusqu'alors n'être qu'un désert de glace.
Tous les navigateurs nous ont tracé de saisissants tableaux des parages polaires. Si parfois, çà et là, ils n'apercevaient qu'une mer lumineuse sur laquelle s'élevaient de féeriques et splen-
dides colonnades de congélations, laissant pendre de tous côtés leurs rigides stalactites, plus souvent de menaçantes îles de glaces, poussées par le déchaînement des tempêtes, semblaient à tout instant sur le point de les engloutir, ou d'enserrer leurs vaisseaux entre leurs masses prodigieuses. Ailleurs, nous trouvons les monotones descriptions de ces longs et navrants hivers passés au milieu des ténèbres et des neiges, sous des latitudes où l'homme a à combattre de toutes parts un froid qui congèle le mercure. Là, le seul événement qui venait parfois rompre l'uniformité de la vie était la visite de quelques tribus d'Esquimaux, hommes de fer qui résistent seuls à cet affreux climat; et, qui le croirait? le préfèrent à de plus heureuses contrées! Leurs nuits de six mois, leurs huttes de neige, leurs vêtements de peaux qui leur donnent l'apparence de la bête, ont plus de charmes pour eux que les douceurs de la civilisation, et que les bienfaits d'un soleil mûrissant chaque jour de riches moissons.
Ce fut un des plus hardis explorateurs des régions boréales qui découvrit les vagues du nouvel océan, au delà du rempart de glace qui barre le chemin à nos vaisseaux.
Au lieu de trouver un ciel de plus en plus rigoureux, à mesure que ses traîneaux s'avançaient vers le pôle, le capitaine Morton voyait un nouveau printemps s'épanouir, et, au lieu de s'éteindre, la vie semblait renaître. La flore boréale s'enrichissait, en jnême temps que d'immenses troupes de Canards, de Mouettes et d'autres oiseaux plongeaient dans ses vagues ou se jouaient sur le rivage. Mais bientôt vaincu par les obstacles et épuisé par tant de travaux, l'infatigable voyageur transporté à la vue de cette sombre mer Polaire qu'il venait de découvrir, d'une main défaillante plante son drapeau sur un cap que n'avait jamais franchi un pied d'homme; puis, pâle et épuisé, il salue cet océan qu'aucun navire n'a encore sillonné, et, après quelques heures de repos, reprend le rude labeur du retour.
295. Vue d'une chaîne de montagnes de glaces, dans les régions polaires.