LES CAVERNES ET LES GROTTES
Souvent, les grandes chaînes de montagnes, en se soulevant, produisent dans leurs flancs de profondes et tortueuses cavernes. Dans certains pays, il s'en trouve même tant que l'intérieur semble n'être formé que par une succession de vastes galeries, tellement accidentées, tellement profondes, que l'homme le plus courageux n'en affronte pas le voyage. C'est ce qui s'observe dans les Alpes cellulaires de la Garniole, qui, dans leurs compartiments, présentent un nombre considérable de cours d'eau. Ceux-ci semblent même plus nombreux dans les flancs de ces montagnes qu'à la surface du sol.
Quelques-unes de ces véritables rivières souterraines sont connues dans un parcours de plusieurs lieues. Elles nourrissent même des animaux particuliers, qui jamais ne viennent à la lumière ; tel est le Protée, singulier reptile, muni à la fois de poumons et de branchies, et paraissant ainsi réunir tous les attributs d'un être amphibie.
Parmi les nombreuses grottes que l'on a déjà explorées, il
en est une, celle d'Antiparos, qui est surtout devenue célèbre, non pas par son étendue, mais à cause de l'excursion qu'y fit Tournefort pendant son voyage en Orient. L'entrée en est étroite, et l'on y descend à l'aide d'une échelle de coi'de. « Quand on est arrivé au bas, dit le célèbre botaniste, on se roule encore quelque temps sur des rochers, tantôt sur le dos, tantôt couché sur le ventre, et, après tant de fatigues, on entre enfin dans cette admirable grotte. » Elle n'offre qu'une éten-
296. Protés des rivières souterraines de la Carniole. Protcus anguinus, Laurenti.
due de cent cinquante brasses de longueur sur cinquante de large, mais partout le marbre s'y groupe en faisceaux, se contourne en colonnes semblables à des troncs d'arbres, ou pend en nombreux stalactites qui émerveillent les yeux. Ces formes variées étonnèrent Tournefort, et à leur aspect il en revint à son hypothèse favorite, la dissémination de la vie. « Il semble que ces troncs de marbre végètent, » dit-il. Et plus loin, en apercevant une sorte d'autel avec des cannelures d'une éblouis-
297. Vue intérieure de la grotte d'Antiparos. D'après le voyage de Tournefort.
santé blancheur, il s'écrie : « Cette pyramide est peut-être la plus belle plante de marbre qui soit dans le monde! » Erreur d'un grand génie....
Quoique cette grotte célèbre soit fort petite, il vint à la fantaisie du marquis de Nointel, l'un de nos ambassadeurs près la Sublime Porte, d'y faire célébrer la messe de minuit la veille de Noël. Il y descendit, accompagné d'un grand nombre de personnes de sa maison, de marchands et de corsaires, et y fit allumer cent torches de cire jaune et quatre cents lampes qui en illuminaient tout l'intérieur. Au moment du saint sacrifice de la messe, des boîtes d'artifices et des canons disposés à l'entrée de la grotte faisaient retentir les échos de leurs détonations, tandis que les trompettes sonnaient. Le tout fini, le marquis de Nointel ne s'en tint pas là, il voulut coucher dans la grotte fameuse dont il s'était épris, et il y coucha.
Une autre caverne, celle du Mammouth, qui se rencontre aux États-Unis, ne puise pas sa célébrité clans le renom des personnages qui l'ont visitée, mais elle la doit à son étendue. Aucune peut-être n'a atteint d'aussi grandioses proportions qu'elle.
Encore incomplètement connue, jusqu'à ce moment on n'a pu s'y enfoncer qu'à une dizaine de lieues. L'entrée en est étroite et basse ; mais après quelques minutes d'une marche aux flambeaux dans un boyau souterrain, la scène change et l'on voit se dérouler les aspects les plus variés et les plus grandioses. Là, s'offre la magie des salles de stalactites, décorées de colonnes qui se tordent de mille manières, et de statues fantastiques drapées dans leur manteau de cristal ; ailleurs, ce sont de véritables églises de pierreries, étincelantes de lumières diversicolores, dont l'éclat éblouit le voyageur.
Dans ce dédale obscur, chaque site a son nom ou son histoire. Ici, c'est la Chambre des Revenants , ainsi appelée parce qu'on la trouva encombrée de momies d'Indiens, provenant
probablement des tribus qui peuplèrent anciennement cette région de l'Amérique. Dans un autre lieu s'offre une scène encore plus saisissante : on arrive sous le Dôme du Géant, dont l'immensité frappe de stupeur. Enveloppé de profondes ténèbres, malgré les grands feux qu'allument les guides, les yeux de l'explorateur n'en peuvent apercevoir la coupole suspendue à cent trente mètres au-dessus de sa tête.
A une certaine profondeur, le Styx coule lentement ses eaux