LES STEPPES ET LES DÉSERTS
« Que celui qui veut échapper aux orages de la vie, dit de Humboldt, me suive dans l'épaisseur des forêts, à travers les déserts et sur les sommets élevés des Andes. »
L'illustre savant avait raison, car en présence de ces grandes scènes de la nature, l'homme sent s'amortir ses passions et ses chagrins : la contemplation absorbe tout son être. Saint Bernard le sentait profondément, lorsqu'il écrivait à ses disciples : « Croyez-en mon expérience, vous trouverez dans nos forêts quelque chose de plus rare que dans les livres : les arbres et les rochers vous donneront des enseignements préférables à ceux des maîtres les plus habiles. »
Les vastes solitudes de la nature offrent elles-mêmes leurs harmonies et leurs contrastes. Tantôt les Déserts ne représentent qu'une mer de sable, calme et sans bornes, qui pénètre l'esprit du sentiment de l'infini ; tels sont ceux de la Libye. Tantôt ils se couvrent d'un tapis de verdure , comme les Steppes de l'Amérique et de l'Asie. D'autres fois, enfin, les
Déserts ne sont formés que par un sol pierreux et tourmenté, semblable à l'aride surface d'une planète attendant la création. C'est ainsi que l'on en rencontre vers la chaîne Arabique.
Le Désert de sable est d'une tranquille beauté; un désert de pierres est horrible. Dans le premier, l'horizon se développe devant vous, il est accessible; sur ses confins, le repos et la liberté. Dans l'autre, il semble infranchissable, la mort nous en sépare ; c'est un amas de blocs en désordre, brûlés par le soleil, irréguliers, anguleux; aucune route n'est praticable; et l'on conçoit que dans des sites si affreux, quelques heures d'égarement tueraient le plus robuste voyageur. On ne peut mieux comparer l'épouvantable aspect d'un tel désert qu'à celui que les anciens graveurs donnaient à la mer en furie. Ce fut ainsi que se présenta à nous le désert d'x\ssouan, à l'entrée de la Nubie.
Dans les déserts arides, de place en place, cependant, quelques oasis, riches d'ombrages et de fraîcheur, viennent réjouir l'Arabe ; car c'est là qu'il étanche sa soif et que les caravanes trouvent le repos. La poésie, en se substituant à la vérité, a généralement fait croire que celles-ci ne consistaient qu'en de simples bouquets de Palmiers protégeant de leur feuillage quelque limpide source du Désert, où les chameaux se désaltèrent à leur passage. Mais ces stations salutaires, disséminées sur le sable, à ce que disait Ptolémée, comme les taches noires d'une panthère sur sa peau fauve, sont parfois de grands espaces remplis d'eaux abondantes et abrités d'une vigoureuse végétation. Dans le Sahara, il y en a même qui forment de petits royaumes biens peuplés, et que les caravanes mettent plusieurs journées à traverser.
En passant en revue les Steppes, ces véritables Déserts vivants, d'autres tableaux se déroulent devant nos yeux. C'est là surtout que nous pouvons voir s'accentuer la diversité de la végétation, et nous persuader que primitivc-
ment chaque zone du globe a eu sa nappe de verdure spéciale. Ainsi que l'a dit de Humboldt, « l'histoire de l'enveloppe végétale de notre planète et de sa propagation graduelle sur la surface pelée de la terre a ses époques, comme l'histoire la plus reculée de l'espèce humaine. »
Là, comme un essai de la vie végétale, nous trouvons des Steppes qui s'étendent souvent sur d'immenses espaces et se perdent dans un horizon sans bornes; elles se déroulent aux yeux comme l'Océan, mais sans offrir le charme du perpétuel mouvement de ses vagues. Tout y est morne.
Dans certaines régions, ces grands espaces, dont la surface est peu accidentée, se couvrent d'une végétation absolument uniforme : une seule espèce y règne despotiquement et étouffe toutes les autres. Tel est le spectacle que nous offrent les Landes de Bordeaux, exclusivement envahies par des Bruyères qui, au moment de la floraison, ondulent doucement comme une mer de pourpre, dont les vagues agitées par la brise s'évanouissent dans l'azur de l'horizon lointain.
Frappés de la monotonie de leurs Steppes encombrées par les plus frêles plantes, les Mongols les appellent la Terre des herbes. Mais c'est surtout en Amérique que ces Steppes, qui portent le nom de Pampas, effrayent le voyageur par leur immense étendue et souvent par leur impénétrabilité. Là, d'après les calculs de de Humboldt, il en existe qui occupent des espaces de 16 000 lieues carrées.
Des Graminées et des Légumineuses en peuplent la surface à perte de vue. D'autres fois la Steppe est envahie par de hauts chardons qui forment d'infranchissables remparts épineux.
Les Steppes de l'Amérique méridionale étant recouvertes d'une légère couche végétale, et se trouvant périodiquement inondées par des pluies torrentielles, présentent souvent une luxuriante végétation de Graminées. Ces solitudes sont alors parcourues par des légions d'animaux, qui y trouvent de l'eau et une ample nourriture.
LA GEOLOGIE.
Mais la scène change aussitôt qu'arrive la sécheresse. Partout alors apparaît l'aridité et la mort. La chaleur tropicale n'accorde à cette luxuriante végétation qu'une bien éphémère durée. Lorsque l'ardeur du soleil ne se trouve plus tempérée par les pluies, et que l'astre darde ses rayons à plomb sur la Steppe, bientôt les marécages se dessèchent, toutes les herbes se trouvent consumées et tombent en poussière; c'est une mer de cendre qui succède à un océan de verdure. L'extrême cha-
UOi. Voyageurs attaqués par des Vampires.
leur engourdit le Crocodile et le Boa; semblables aux animaux hivernants des régions polaires, ils s'enfoncent dans la glaise et y restent immobiles jusqu'au retour des pluies. Tous les animaux témoignent de leurs souffrances par de sourds mugissements ; quelques-uns seulement savent encore s'abreuver à même les tiges succulentes de certains Cactus, dont l'armature d'épines déchire et ensanglante leur bouche 141 .
Et lorsque cette dévorante sécheresse a ruiné ou incendié la
Steppe, la température torride tue des masses d'animaux sauvages qui ne trouvent nulle part à se désaltérer, et leurs cadavres jonchent le sol par milliers. Les nuits n'apportent aucun soulagement à de tels maux. D'affreuses Chauves-Souris attaquent les Mammifères affaissés et leur sucent le sang, à l'instar des Vampires des vieilles légendes allemandes ; seulement, au lieu de s'en prendre aux cadavres des cimetières, elles se ruent sur la chair vivante. L'homme lui-même n'est pas à l'a-