Le Mirage dans le désert
les vêtements. Cela dura cinq ou six minutes; c'est effroyable. Le ciel redevint clair et mes yeux furent surpris comme par une lumière subitement apportée au milieu de l'obscurité. » C'est dans les déserts de sable que le phénomène du Mirage
se manifeste le plus fréquemment. J'eus l'occasion de l'y observer une fois dans tout son éclat.
Le capitaine ou Rays de notre équipage nous avait demandé la permission de relâcher dans un parage du Nil , où se trouvait l'un de ses harems, pour y passer la journée avec ses femmes et sa famille. Je dis l'un de ses harems, car il en avait plusieurs, ingénieusement disséminés le long du fleuve , théâtre de ses continuels voyages. Il s'arrêtait successivement, par étapes, dans chacun de ses ménages, de manière à n'exciter la jalousie d'aucune des sultanes qu'il y entretenait.
J'avais profité de cette halte pour faire une excursion au désert. Je m'y acheminais, lorsque le Rays m'ayant aperçu dans le lointain, vint, avec quelques Arabes de sa tribu, me prier d'accepter l'hospitalité sous son toit. En Orient, refuser une telle offre serait presque une offense. Je me dirigeai vers l'Oasis qu'il habitait. C'était une délicieuse bourgade, couronnée de Dattiers, et dont l'entrée était pittoresquement décorée de quelques tombeaux du plus charmant aspect.
Après le frugal repas de dattes et de laitage qui me fut offert, je m'enfonçai dans le désert, et j'étais déjà loin, quand me vint l'idée de saluer une dernière fois ce lieu hospitalier. Mais tout s'était transformé. Le gracieux village semblait totalement enveloppé d'une magnifique nappe d'eau des plus transparentes, dans laquelle se miraient à l'envi les habitations, les palmiers et les tombeaux. Le phénomène se produisait avec une telle exactitude, et cette nappe d'eau était si belle et si limpide, que si, quelques instants auparavant, je n'avais moi-même parcouru, sur le sable brûlant, le lieu qu'elle occupait, j'aurais cru à sa réalité. Tel est ce Mirage qui trompa si souvent et si douloureusement nos soldats exténués, lorsqu'ils traversaient ces mêmes régions. Épuisés de fatigue et mourant de soif, ils croyaient voir dans le
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lointain l'eau si ardemment désirée ; ce n'était qu'une amère illusion !
D'autres phénomènes séduisent encore les yeux de ceux qui parcourent les déserts de l'Afrique. Parmi eux est le lever de l'aurore, dont, ainsi que le dit Byron, rien n'égale la pompe !
Après avoir franchi la grande cataracte du Nil, nous résolûmes de nous reposer quelques jours dans l'île de Philœ, située à l'entrée de la Nubie. Aussitôt que nous eûmes fait amarrer notre embarcation au rivage oriental de l'ile sacrée, tout encombrée de monuments religieux, nous allâmes placer notre tente sur la plate-forme d'un des grands pylônes du temple d'Isis. Alors se trouvait là, par hasard, une véritable réunion d'hommes de science : M. Grimaux, mon ami et mon compagnon de voyage, que Rouen comptait parmi ses savants d'élite; le capitaine Tuifort, commandant l'avant-garde de l'expédition aux sources du Nil, que nous venions de rejoindre; et mes fils Georges et James Pouchet, l'un son naturaliste et l'autre ingénieur au canal de Suez. Là, chaque soir, plongé dans une mélancolique méditation et tranquillement accoudé sur l'antique balustrade du monument, j'assistais au coucher du soleil s'enfonçant derrière des rochers aussi noirs que l'ébène. Et là aussi, couché sous le ciel, lorsque les premières lueurs du jour allaient dissiper la nuit, je me levais pour m'asseoir sur la haute rampe du pylône afin de jouir de l'indescriptible spectacle de l'aurore.
Le coucher du soleil est chaque jour uniformément le même. Roulant dans un ciel dont ses rayons ont dévoré toutes les vapeurs, il se plonge dans la mer de sable, semblable à un immense globe de feu suspendu sur un horizon embrasé. Après sa disparition, l'incendie ne laisse plus qu'une teinte ardente qui s'étend sur un immense espace de la plane surface du lointain. Et si alors quelque caravane vient à passer dans le désert, du côté du couchant, ses hommes et ses chameaux se des-
sinent sur la teinte rougeâtre du ciel comme autant de petites silhouettes animées, absolument noires ; on croirait voir une de nos ombres chinoises. Puis, subitement, arrive la nuit profonde, car le crépuscule, sous ces zones brûlantes, n'a qu'une fort courte durée.
L'aurore, au contraire, varie à l'infini et présente tour à tour le plus majestueux spectacle que l'on puisse imaginer. La fraîcheur de la nuit a condensé toutes les vapeurs à la surface du désert, et il faut qu'à son lever le lumineux flambeau qui nous éclaire en disperse la couche ténébreuse, pour apparaître enfin dans tout son éclat.
Dans notre brumeuse patrie, la nuit disparaît avec une tranquille majesté. Lorsque l'aurore commence à poindre derrière les forêts ou sur le diadème glacé des montagnes, les premières clartés du jour illuminent à peine le pâle azur du ciel. Et, s'il nous était permis d'apercevoir notre blonde Aurore à travers les derniers replis de la tunique de Morphée, elle nous apparaîtrait avec ce gracieux et frais visage que lui donne la poésie antique.
Mais, en Orient, ce palais de la lumière, le phénomène se manifeste avec des formes aussi variées que merveilleuses : la richesse de nos plus féeriques décorations reste au-dessous de la réalité. Lorsque l'éclat pâlissant des constellations annonce l'aube du jour, la région d'où le soleil va bientôt s'élancer dans les cieux s'enveloppe d'un immense et épais rideau noir. Puis, bientôt après, ce sombre voile de nuages se déchire irrégulièrement, comme si, dans leurs danses aériennes, les Sylphes joyeux le perçaient de place en place, pour nous découvrir l'éblouissant incendie de l'horizon. Enfin, l'Aurore nubienne apparaît, et semble sortir des fournaises de l'Etna. Ce n'est plus la déesse fraîche et timide, dont les larmes se distillent en perles transparentes sur nos fleurs du matin; c'est une bacchante enivrée, à l'œil ardent, au visage empourpré, dont la noire chevelure s'éparpille sur la voûte azurée, et qui,
avec des doigts de feu, ouvre les portes embrasées de l'Orient ! Enfin, des gerbes étincelantes s'élancent de tous les lambeaux de ce manteau de la nuit qui se disperse de toutes parts, tandis que tous les festons du haut laissent entrevoir de célestes perspectives de saphir et d'opale.