L'AIR ET SES CORPUSCULES
L'océan aérien qui enveloppe la terre présente urne hauteur de quinze à seize lieues. C'est lui qui y répand l'animation et la vie ; sa disparition serait immédiatement suivie d'une destruction générale des animaux et des plantes, et d'un silence de mort.
Le principe vital de l'air, ou l'Oxygène, entre dans sa composition pour ^. On a généralement cru que ses proportions étaient presque identiques sur toute la superficie du globe. Selon Martins, l'air du Faulhorn, l'une des plus hautes montagnes de la Suisse, offre la même richesse d'oxygène que celui de Paris.
Les paradoxes ont de tout temps eu du succès. Quelques chimistes prétendirent que l'atmosphère des hôpitaux, et même celle des égouts et des lieux les plus infects, y conservait toute sa pureté144. Nonobstant ces diverses assertions, comme dans les cités populeuses on consomme beaucoup d'oxygène, tandis que les plantes en émettent continuellement au sein de l'atmo-
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sphère, il semblait a priori que l'on dût trouver dans l'air des campagnes plus de gaz respirable que dans celui des villes. L'expérience commença par infirmer ce fait; ensuite on reconnut cependant que dans ces dernières le gaz respirable était un peu plus rare qu'au milieu des champs. L'un de nos habiles chimistes, M. Houzeau, a vu, dans des expériences exécutées en grand, qu'en effet l'oxygène est un peu plus abondant au milieu des forets, qui le distillent incessamment de toutes les porosités de leurs feuilles, que dans nos villes, où cent mille bouches l'absorbent et le consomment.
C'est là ce que nous connaissons de positif relativement à la composition chimique de l'air. Parlons maintenant de sa Micrographie, si facile à étudier, et qui cependant donne encore lieu à tant de fables puériles.
Les anciennes théogonies, pleines de mystère et de poésie, peuplaient l'espace d'une infinité de divinités invisibles et charmantes : elles animaient tout! Les Gnomes étaient disséminés dans les profondeurs de la terre ; le feu avait ses Salamandres ; les Naïades folâtraient sous le cristal des eaux ; et les Sylphes, légers et diaphanes comme les plaines de l'air, les animaient, de toutes parts, des longs et gracieux festons de leurs danses.
Les savants modernes, sans être plus précis que l'antiquité, ont été moins heureux. Au lieu de Sylphes, ils ont rempli, surchargé l'atmosphère d'une incalculable quantité de Germes, toujours prêts à répandre partout la fécondité et la vie. Fiction pour fiction, on aime mieux celle de nos devanciers ; elle est beaucoup plus séduisante et surtout moins indigeste.
A l'aide de ces germes disséminés en tous lieux, et pénétrant par myriades partout où leur véhicule a le moindre accès, les savants du dix-huitième siècle expliquaient l'apparition de ces innombrables populations d'animaux ou de plantes microscopiques, qui envahissent fatalement tous les êtres abandonnés à la désorganisation putride.
Rien ne pouvait être soustrait à leur terrible irruption. La prodigieuse ténuité de ces agents destructeurs leur permettait de franchir tous les obstacles, et de s'insinuer dans les cavités les mieux abritées! L'intelligence humaine échouait en voulant pénétrer le secret de leur transmigration à travers les tissus les plus serrés des animaux et des plantes.
Pour mieux étayer leurs systèmes, à une époque où le talent du rhéteur se substituait souvent à une science réelle, quelques philosophes prêtaient à ces germes les propriétés les plus paradoxales. C'était à peine si ]e verre leur paraissait capable d'en arrêter l'invasion ; si la fournaise la plus ardente pouvait les consumer! Rien n'entravait Bonnet au sujet de ces corps ; il les croyait réfractaires aux plus destructeurs agents chimiques, et prétendait même qu'à l'aide d'une circulation plus que merveilleuse, ils pénétraient toute l'économie des êtres animés I4r>.
Les fauteurs de l'hypothèse de la Dissémination illimitée ne s'arrêtaient pas là : une première excentricité en entraîne successivement d'autres. Quelques-uns d'entre eux, retombant clans les conceptions de la philosophie hermétique, firent de ces germes des espèces d'entités métaphysiques impérissables. Issus de la création mosaïque, selon eux, ils pouvaient sauter par-dessus les siècles et les cataclysmes, et parvenir jusqu'à notre époque pleins de fécondité et de vie.
Tout cela était une conséquence d'une idée fausse ; car si l'air était rempli de tous les éléments générateurs qu'il faudrait qu'il contînt pour son rôle de disséminateur universel, il serait tellement épais, que nous ne pourrions y circuler, et nous serions plongés dans les plus profondes ténèbres. En effet, si quelques globules de vapeur d'eau suffisent pour occasionner de sombres et suffocants brouillards, qui, comme à Londres, forcent parfois d'allumer des flambeaux au milieu du jour, que serait-ce donc si l'atmosphère était encombrée d'œufs et de semences?
On a donné le nom de panspermie à cette prétendue dissémination universelle des corps reproducteurs des animaux et des plantes. Mais cette hypothèse, purement gratuite, succombe aussitôt qu'elle est soumise au critérium de l'observation.
Il existe des végétaux qui n'apparaissent que dans des circonstances tellement exceptionnelles, tellement extraordinaires, que l'esprit se révolte à la pensée que leurs séminules encombrent de siècle en siècle l'atmosphère, pour ne féconder qu'à de rares intervalles quelque point imperceptible du globe : ce serait l'inutilité dans l'immensité.
On connaît un Champignon qui ne se développe jamais que sur les cadavres des Araignées ; un autre n'apparaît qu'à la surface des sabots des chevaux en putréfaction. Tel petit végétal de la même famille, Xlsaria du Sphinx, n'a encore été observé que sur certains papillons nocturnes. Les chrysalides et les larves de ces insectes n'en sont jamais affectées; ce sont d'autres espèces qui les envahissent. A moins d'avoir l'imagination de Bonnet, est-il possible de supposer que la nature encombre inutilement l'air de tout le globe, dans le simple but d'ensemencer quelques rares cadavres d'Araignées ou de Papillons; et que toujours il en ait en disponibilité pour l'insecte parfait, pour sa chrysalide et pour sa larve ?
On connaît encore des faits plus curieux : tel est ce Cordyceps, Champignon qui ne se rencontre jamais que sur le cou d'une chenille des contrées tropicales. Il est constamment unique sur l'animal, et énorme comparativement à lui, car sa hauteur dépasse souvent quatre à cinq pouces. Faut-il donc que, pour ce cas fortuit, l'air ait été bourré de semences, afin qu'il s'en implante une, de temps à autre, sur un site d'élection qui n'a pas un millimètre carré de surface ?
Comme un végétal particulier envahit chaque espèce de fermentation, il faut donc que ses germes, selon les panspermistes, errent vaguement dans l'atmosphère, depuis la création
jusqu'au moment où l'on produit une nouvelle liqueur fermentée. Ceux-ci sont-ils restés tant de siècles inoccupés, pour attendre l'instant où Osiris inventerait la bière ? Et aujourd'hui encore, l'atmosphère alourdie par ces séminules les promène-t-elle d'un pôle à l'autre, pour le moment où le
307. Graines microscopiques spontanées, se formant dans les fermentations, et constituant la levure. Cryptococcus cerevisiœ, Auct.
Groënlandais ou le Patagon se mettront à fabriquer quelques litres de cette boisson ; ou bien pour féconder les fermentations nouvelles que chaque chimiste peut inventer dans le silence de son laboratoire?
S'il en était ainsi, il faudrait réellement gémir sur le sort de l'atmosphère !
Bien plus encore ; les botanistes connaissent un végétal singulier, le racodium cellare, qui n'a jamais été rencontré que sur les futailles de nos celliers. Avant l'invention de cellesci, où donc en résidaient les germes, durant les longs siècles où nos pères n'employaient que des amphores ?
Un physiologiste de la Faculté de médecine, Bérard, parle même d'un végétal qui ne vit que sur les gouttes de suif que les mineurs en travaillant laissent tomber sur le sol. Lors de la création, s'est-il donc produit des semences de cette singulière espèce, dans la prévision de l'exploitation des mines à l'aide de nos vulgaires moyens d'éclairage ?
Enfin, tous les botanistes ne savent-ils pas que chaque plante malade ou mourante est fatalement envahie par un parasite spécial? Bien ne peut expliquer l'introduction des séminules
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de cet hôte funeste ; et l'on peut dire qu'il en existe autant de variétés qu'il y a d'espèces végétales ! Qui donc oserait professer que l'air suffit à fournir tant et tant de germes destructeurs ?
La raison se révolte en présence d'une si audacieuse supposition. En effet, si laPanspermie n'était autre chose qu'une fiction, l'atmosphère devrait être tellement obstruée d'œufs et de semences, que tout mouvement et toute respiration y deviendraient impossibles : nous péririons suffoqués.
La Micrographie, par un seul mot, a renversé, sans retour, cette étrange hypothèse. Elle a dit : Ces œufs et ces semences sont tangibles ; on peut ordinairement les palper et les voir ; quiconque en parlera est tenu de les montrer. Montrezles donc!... et personne n'a pu le faire encore.
J'ai en vain cherché ces germes atmosphériques, inventés pour venir en aide à certaines hypothèses, et n'ai jamais pu les trouver. Deux savants, également illustres par le savoir et l'éclat de la parole, P. Mantegazza de l'Université de Pavie, et N. Joly de la Faculté de Toulouse, n'ont pas été plus heureux que moi.
Mais si l'atmosphère n'est point surchargée, saturée de ces introuvables œufs, il faut cependant reconnaître que, malgré sa transparence et sa pénétrabilité, il y flotte une immense quantité de corpuscules invisibles. Est-ce que chacun ne l'a pas reconnu en entrant dans un endroit obscur que traverse un rayon de lumière ? On est tout surpris alors, en le regardant, de l'infinie variété de tout ce qui y voltige, s'abaisse ou monte, en formant des flots irisés et étincelants.
Ces corpuscules légers représentent des vestiges, des détritus de tous les corps qui se trouvent à la surface de la terre, et qui en sont enlevés par l'agitation de l'atmosphère.
En pleine mer et en temps calme, un rayon de lumière ne laisse apercevoir presque rien ; il n'y flotte que quelques débris du navire.
Sur le sommet des hautes montagnes, on remarque la même pénurie de corpuscules. Près du cratère de l'Etna, la brise ne nous apportait que quelques parcelles de cendre et de soufre vomies par le volcan.
Mais aussitôt qu'on abandonne les solitudes de la mer ou des montagnes, plus on se rapproche des cités populeuses, et plus l'air se surcharge d'invisibles particules. Le catalogue de celles-ci n'est, en réalité, que le sommaire de tout ce dont l'homme se sert pour ses besoins ou ses plaisirs ! Débris d'aliments, débris de vêtements, débris de nos meubles et de nos demeures; tout s'y trouve représenté.
La Farine de blé, qui constitue la base de notre alimentation, partout employée, est partout disséminée par l'air. A l'aide de ce fluide, elle pénètre dans les milieux les plus retirés de nos demeures et de nos monuments. J'en ai découvert dans les plus inaccessibles réduits de nos vieilles églises gothiques, mêlée à de la poussière noircie par six à huit siècles d'ancienneté. J'en ai rencontré aussi dans les palais et les hypogées de la Thébaïde, où elle datait peut-être de l'époque des Pharaons !
Dans nos villes, c'est un des plus abondants corpuscules de l'air; en le traversant, la neige qui tombe et l'insecte qui voltige en recueillent énormément. J'en ai compté jusqu'à quarante et cinquante grains sur les ailes de certaines Mouches. Elle s'attache aussi à la surface du corps de l'homme et des grands animaux.
On découvre aussi dans l'air des squelettes de différents Infusoires ; et, ce qui est plus extraordinaire, on y rencontre même des Animalcules parfaitement vivants. On y observe fréquemment des débris d'Insectes, des filaments de laine, de soie ou de coton teints des couleurs les plus variées; puis beaucoup de débris du sol, et même des parcelles de fumée rejetées par nos fabriques ou nos foyers. Tout s'y trouve, et, avec une certaine habitude, s'y reconnaît facilement; il n'y a que
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ces œufs et ces semences dont les panspermistes l'encombrent, que l'on n'y rencontre pas ou qui y sont d'une prodigieuse rareté.
Tous les corpuscules atmosphériques pénètrent avec l'air dans nos organes respiratoires. Aussi, nos poumons renferment-ils toujours une certaine quantité de fécule. J'ai même découvert des Crustacés microscopiques vivants dans ceux d'un homme mort.
On sait que les os des Oiseaux, au lieu d'être remplis de moelle, sont ordinairement creux; et qu'à l'aide d'une curieuse structure ils communiquent avec les poumons et servent à la respiration ; aussi ces os pneumatiques sont-ils très-propres à retenir les corpuscules aériens qui parviennent dans leurs cavités. Un Paon, élevé dans un château, offrait dans ses os de nombreux filaments de laine et de soie, teints des plus magnifiques couleurs; c'étaient d'évidents vestiges des riches parures des nobles châtelaines du lieu ou de quelques ouvrages tissés par leurs délicates mains. Au contraire, des Poules de l'humble maison d'un boulanger avaient leurs cavités pneumatiques presque uniquement bourrées de farine et de débris de quelques vêtements grossiers ; celles d'un charbonnier y offraient de nombreuses parcelles de charbon.
Des Pics, qui n'habitent que les sites les plus solitaires des forêts, n'ont leurs voies respiratoires envahies que par des débris de feuilles et d'écorces. A l'opposé de cela, certaines Corneilles, dont la vie se passe en partie sur les toits de nos demeures et en partie dans les campagnes, ont leurs os remplis de tout ce qui voltige dans les lieux variés qu'elles fréquentent. On y découvre des filaments de laine et de coton diversicolores, de la fécule et de la fumée, qu'elles hument sur le faîte de nos demeures; puis de fines parcelles végétales, qu'elles aspirent au milieu des bois.
Il est curieux de voir ainsi les mœurs des animaux se traduire par l'examen de leurs voies respiratoires.
Mais partout, soit en explorant l'air, soit en fouillant intimement les plus profonds organes des animaux, on ne rencontre qu'une insignifiante quantité de ces œufs ou de ces semences dont les panspermistes, nous le répétons, prétendent cependant que l'atmosphère est encombrée1'6.
On a sondé ces régions voilées ;
Les bornes du possible ont été reculées Un mortel a pu voir, armé d'un œil géant, Osciller des lueurs aux confins du néant !...
J. J. Ampère.