LES ÉTOILES
Kepler, dont rien n'arrêtait le génie, avait déjà tracé les grandes lois de la physique des globes. Toutes les étoiles, selon lui, ne sont que des soleils comme le nôtre, dont chacun a son système planétaire. Et notre luminaire, avec tout son cortège de satellites, est lui-même jeté comme une étoile errante dans l'océan des mondes, où il forme le point central de cette poussière stellaire que l'on appelle Voie lactée.
Tout autour du soleil, disséminées dans l'immensité, les étoiles animent majestueusement la voûte céleste. Leur éclat, l'éblouissant spectacle qu'elles étalent à nos yeux, pénètrent l'âme d'humilité et d'anéantissement. C'est dans les vallées de l'ardente Thébaïde, que jamais une goutte d'eau n'arrose,
qu'il faut se livrer à de telles contemplations. On y jouit de nuits éternellement sereines ; et, sous leur magnifique dôme, les Astres, ces fleurs immortelles du ciel, comme les appelle saint Basile, élèvent l'esprit de l'homme du visible à l'invisible. Les cieux racontent la gloire de Dieu : C 'œli enarrant gloriam Dei.
Le nombre des étoiles connues et calculées est considérable. Les astrouomes évaluent à environ trois mille celles que l'on peut apercevoir à l'œil nu, au même instant, sur l'horizon. Pour le ciel entier, les vues les plus perçantes, favorisées par des nuits d'une extrême pureté, n'en comptent qu'à peu près 6000 147.
Cette richesse stellaire devenant embarrassante, de trèsbonne heure, pour mieux l'étudier, on sentit la nécessité de la partager en groupes distincts, auxquels on donna le nom de constellations. Presque tous ces assemblages représentent des êtres vivants, dessinés sur la sphère céleste.
Mais ce groupement des constellations, dont l'origine remonte à une haute antiquité, ne s'est fait que successivement. Suivant Clément d'Alexandrie, ce serait 1 420 ans avant notre ère que Chiron, précepteur de Jason, aurait le premier partagé le ciel étoilé en constellations distinctes, en dessinant celles-ci sur une sphère qu'il offrit aux Argonautes. Telle est aussi l'opinion de Newton148.
Cependant, la première preuve authentique de la division du Ciel ne remonte qu'à Hésiode, déjà beaucoup plus rapproché de nous. Dans son livre des Travaux et des Jours, écrit environ 800 ans avant Jésus-Christ, ce poëte parle des Pléiades, d'Arcturus, d'Orion et de Sirius 149 .
L'Odyssée et l'Iliade sontencore pauvres en allusions astronomiques. Cependant Homère y rapporte qu'Ulysse dirigeait son navire en se guidant sur les Pléiades et le Bouvier. Et lorsqu'il décrit le bouclier d'Achille, le prince des poètes mentionne encore un certain nombre de constellations, et en particu-
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lier la Grande-Ourse, qui seule ne se plonge jamais dans les vagues de l'Océan !
C'est aux Grecs qu'on attribue généralement l'invention de la presque totalité des constellations. Quant à celles qui se trouvent vers l'équateur et qu'on appelle zodiacales, les érudits les considèrent comme rappelant emblématiquement des divinités égyptiennes. La Vierge représente Isis, et le Capricorne, Mendès; le Bélier est consacré à Jupiter Àmmon ; le Taureau n'est que l'emblème du dieu Apis, et le Lion, celui d'Osiris150.
Cette division de la sphère céleste, quoique fort ancienne, a successivement été acceptée par les savants de toutes les époques, malgré les tentatives qui ont été faites pour la réformer. Vers le huitième siècle, quelques astronomes théologiens, scandalisés de voir toutes les divinités de l'Olympe éparpillées sur la voûte du ciel, essayèrent de les déposséder, en substituant aux souvenirs mythologiques des noms empruntés aux saintes Écritures. Mais cet essai, dont Bède fut le promoteur, échoua complètement. Cependant, les curieux citent des calendriers où saint Pierre remplace le Bélier; saint André, le Taureau; David, Salomon et les Bois mages y ont aussi leur place151.
J. Herschell, plus positif, en présence des difficultés qu'offre la délimitation des constellations, proposa tout simplement de tracer des quadrilatères sur la voûte céleste, et de classer les étoiles dans chacun d'eux. Mais ce système n'a eu aucun succès.
Guidé par des calculs et des instruments d'une admirable précision, de nos jours, l'astronome pénètre avec assurance jusqu'aux sphères disséminées vers les confins de l'immensité. Il les pèse et en apprécie le volume et la densité, comme si elles étaient venues se placer sur le plateau de sa balance.
La science moderne puise à pleines mains dans ses splendides arsenaux, tandis qu'à son berceau tout lui manquait, hors le génie ! Hipparque et Ptolémée n'avaient aucun instru -
ment pour contempler le ciel. Les astronomes de la Renaissance, tels que Regiomontanus, Copernic, Tycho-Rrahé et Kepler, ne furent guère plus favorisés ; cependant, combien d'immortelles découvertes ne leur doit-on pas? Ils semblent avoir presque tout vu avec leurs yeux de lynx, ou tout deviné !
Le premier télescope qui fut exécuté, le faible télescope de Galilée, ne grossissait que sept fois les objets ; et nonobstant, c'est avec lui qu'il découvrit les satellites de Jupiter152.
Aujourd'hui, W- Herschell explore les astres avec des grossissements de 6500 fois. Le comte de Ross sonde la profondeur du ciel avec un télescope de six pieds d'ouverture et ayant cinquante pieds de longueur. Aussi, par la puissance de cet immense tube optique, dans lequel un homme se promènerait à l'aise, voit-on se résoudre en essaims d'étoiles serrées diverses nébuleuses qui avaient jusqu'à ce jour résisté à tous nos instruments 153.
On voit qu'au moment où nous parlons, nos moyens d'investigation ont donné de gigantesques proportions au champ des sciences. Lorsque le monde sidéral n'était exploré qu'à l'œil nu, les catalogues d'étoiles dressés depuis l'antiquité jusqu'à la Renaissance, depuis Hipparque jusqu'à Tycho-Brahé, ne mentionnaient guère qu'un millier de ces astres. De nos jours, avec un télescope de 20 pieds de longueur, déjà la voûte céleste se peuple, selon M. Struve, de plus de 20 000 000 d'étoiles.
Mais sir W. Herschell sonde encore plus intimement les mystères des cieux. A l'aide de son télescope de 40 pieds de longueur, la Voie lactée, cette longue traînée blanche, que les Arabes appelaient le Fleuve céleste, se résout en une poussière stellaire, dans laquelle l'astronome anglais compte déjà 18 000 000 d'étoiles télescopiques.
Est-ce à dire, cependant, que ces chiffres inattendus, que ces chiffres qui confondent l'imagination, énoncent le dernier
terme de la science, et que celle-ci ait tracé les extrêmes limites de l'Univers sidéral? Probablement non. D'autres révélations, non moins merveilleuses, étonneront nos arrièreneveux !
L'aspect de cette poussière d'étoiles dispersées dans le firmament ne nous donne qu'une imparfaite idée du grandiose des espaces célestes. Le nombre et l'éloignement affaiblissent l'impression. Il semble que des astres si abondants, et en apparence si tassés, ne peuvent être que des points lumineux ! C'est la science qui donne aux objets leur importante réalité, en appelant ses calculs à notre secours. Pour préciser les dimensions de l'un de ces corps, laissons parler A. Guillemin : « Wollaston, dit-il, affirme que le diamètre apparent de la plus brillante étoile du ciel, de Sirius, ne vaut pas la cinquantième partie d'une seconde d'arc. Mais, hâtons-nous de dire que ce résultat laisse encore une belle marge aux dimensions réelles de cette étoile, puisqu'à la distance où elle se trouve de nous, un diamètre apparent aussi petit représenterait néanmoins un diamètre réel de 4500000 lieues : c'est encore 12 fois le diamètre de notre soleil. »
Cette simple citation ne démontre-t-elle pas que les phénomènes de la nature possèdent des proportions non moins extraordinaires qu'inattendues! Aussi, lorsque l'homme s'initie aux sciences modernes, est-ce avec un profond étonnement qu'il reconnaît que les merveilles qu'elles lui révèlent dépassent, même de beaucoup, les plus audacieuses fictions de la poésie antique.... 154.
Prouvons-le par quelques exemples.
Les philosophes anciens pensaient donner une grande et majestueuse idée du Soleil, en comparant ses dimensions à la superficie du Péloponèse. Quelle mesquine image!... Ce flambeau du monde, lucerna mundi, comme l'appelait Copernic, a des proportions telles, que si l'on supposait que la terre fût placée à son centre, le soleil étendrait sa masse au delà de l'or-
bite de la lune, et notre satellite n'accomplirait sa révolution qu'enseveli sous les épaisses couches incandescentes de l'astre qui nous éclaire155.
Dans sa Théogonie, Hésiode, en voulant donner une idée de l'élévation du firmament, suppose qu'une enclume d'airain, en tombant du haut du ciel, roulerait neuf jours et neuf nuits dans l'espace avant d'arriver jusqu'à la terre 156.
Oh! combien l'imagination du poëte de l'Hellénie est restée au-dessous de la vérité , vérité qui donne le vertige ! En effet, d'un côté, la physique nous démontre qu'un corps solide, emporté par la gravitation pendant ce laps de temps, ne parcourrait guère que cent quarante-trois mille lieues. Et, de l'autre, l'astronomie du dix-neuvième siècle nous apprend qu'un rayon lumineux, parti d'Alcyone, la plus brillante des Pléiades, met cinq ans à traverser l'espace avant de venir frapper notre œil. Et cependant, la lumière est si rapide qu'en un dixième de seconde, une de ses ondes fait le tour du globe !... Mais la profondeur du ciel ne s'arrête pas au groupe des Pléiades; celles-ci appartiennent, au contraire, à ses couches superficielles 157 .
L'espace étant infini, et notre esprit restreint, nous ne pouvons en embrasser que quelques parcelles ; nonobstant, cellesci, quoique fort limitées dans le champ de l'immensité, n'en confondent pas moins la compréhension humaine. Pour les énumérer, il y aurait de la puérilité d'essayer des nombres ; dans cette tentative, toutes les ressources de notre intellect échoueraient. L'espace que parcourt la lumière pendant une seule année dépasse déjà la portée de nos facultés d'intuition ; on n'en est pas surpris, en se rappelant qu'elle franchit la distance qui nous sépare du soleil, c'est-à-dire 38 millions de lieues, en 8 minutes 18 secondes ; et cependant c'est cette lumière, dans sa marche éblouissante, qui sert à mesurer les incommensurables distances des globes, et à nous donner l'idée grandiose de quelques parcelles de l'infini !
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La lumière franchissant 77 000 lieues par seconde, combien est mesquine la marche de tout ce que nous pouvons lui opposer. Près d'elle, le son lui-même ne se propage qu'avec une ridicule lenteur.
En supposant que l'immense abîme interposé entre la Terre et le Soleil soit susceptible de transmettre les ondes sonores, on a calculé qu'un son, qui serait produit à la surface du resplendissant flambeau du monde, mettrait quatorze ans et deux mois pour arriver jusqu'à notre oreille.
Lorsque, par une curieuse investigation, on veut supputer combien de temps, à l'aide de nos plus rapides moyens de locomotion, il nous faudrait pour accomplir un voyage jusqu'à l'astre qui nous éclaire, on est tout étonné du résultat. D'après les calculs de Guillemin, un train express de chemin de fer, qui serait parti de la terre le 1er janvier 1865, n'arriverait au soleil qu'en l'année 2212, en marchant à raison de 50 kilomètres par heure. C'est-à-dire en 347 ans ; ce que la lumière fait en quelques minutes.
Nous venons de rappeler quel temps considérable un rayon lumineux, parti des Pléiades, mettait pour parvenir jusqu'à la terre. Mais ce que le génie de l'homme a pu s'approprier de l'infini ne se borne pas à ces constellations : l'astronomie sidérale, éclairée par les instruments de précision de notre époque, nous révèle, comme nous l'avons vu, que la Voie lactée n'est qu'un composé d'étoiles téleseopiques. Eh bien ! d'après ses appréciations photométriques, sir J. Herschell a pensé que ces étoiles étaient si prodigieusement distantes de la Terre, qu'un rayon parti de l'une d'elles met deux mille ans pour parvenir jusqu'à nous.
Cependant l'investigation humaine pénètre encore bien au delà. Quand l'observateur plonge plus profondément ses regards dans l'immensité, lorsqu'il atteint enfin ces Nébuleuses qui résident sur les confins du néant, la distance devient telle qu'elle confond l'imagination, et que les chiffres ne suffisent
plus pour la représenter. D'après des calculs qui ne sont point hors de vraisemblance, dit de Humboldt, la lumière, malgré sa foudroyante rapidité, emploie plus de deux millions d'années à traverser l'incommensurable distance qui nous sépare de ces astres. Conséquemment, lorsque le télescope révèle encore à nos yeux l'éclat lumineux de l'une de ces Nébuleuses, il peut cependant y avoir plus de deux millions d'années que ce corps mystérieux s'est éteint dans l'espace. Ainsi donc l'histoire des cieux, franchissant la nuit des temps, passe à travers les siècles et vient nous apparaître comme autant d'événements contemporains ! C'est là, comme on l'a dit, la plus authentique preuve de l'immense ancienneté de la matière.