LA LUNE
Cet unique et fidèle satellite de la Terre, formé de l'une de ses éclaboussures, aujourd'hui froid et blême, à son originelle roulait sur nos flancs qu'une sphère rouge et embrasée, vomissant des torrents de feu sur toute sa surface. Pendant que la gravitation régularisait sa forme et sa marche, la Lune, en traversant des millénaires d'années, éteignait peu à peu son incendie pour ne nous présenter enfin que cette face pâle et argentée, devenue le mélancolique luminaire de nos nuits; le splendide miroir nocturne qui nous renvoie, affaiblis et froids, les rayons divergents du Soleil.
Comparativement à l'incommensurable distance des Nébuleuses et des Étoiles, l'espace qui nous sépare de notre satellite est vraiment insignifiant; celui-ci est notre voisin, porte à porte ; il semble presque nous toucher, tant nos yeux en discernent nettement la forme et les détails. Mais cette distance insignifiante, abstractivement considérée, est cependant encore assez notable. Le trajet de la Terre à la Lune est de 96 720 lieues environ. Et, si l'on supposait qu'on pût s'y rendre à l'aide de la vapeur, il ne faudrait guère moins d'un an, 322 jours environ, à une locomotive partie de notre globe et lancée à grande vitesse, pour y aller déposer ses voyageurs. Un corps pesant, projeté de l'orbite lunaire, parviendrait à nous, il est vrai, infiniment plus vite. Dans son charmant ouvrage sur les
merveilles célestes, Camille Flammarion dit qu'il viendrait tomber à la surface de la terre en 3 jours, 1 heure, 45 minutes et 13 secondes.
La Lune est partout hérissée d'aspérités diversiformes; mais celles-ci ne s'y groupent que fort rarement en chaînes de montagnes comparables à celles de notre globe. Les Alpes, le Caucase, les Apennins représentent les principales. Les sommets isolés ont, en partie, reçu des noms d'hommes célèbres, mais on a choisi ceux des morts, afin de n'exciter dans le monde savant aucune jalousie; on y voyage du mont d'Aristote à celui d'Hipparque, du mont de Ptolémée à celui de Copernic. Les astronomes, comme de raison, ne se sont pas oubliés.
Les plus hautes montagnes lunaires parviennent à une altitude qui dépasse la plupart des aspérités terrestres; ce qui a lieu de nous étonner. Généralement cependant elles ne s'élèvent guère au delà de 7000 mètres. Mais, proportionnellement à ses dimensions, on peut dire que les montagnes de la Lune sont beaucoup plus élevées que celles de la Terre. Les sommets du mont Dœrfel se trouvent à 7000 mètres au-dessus des vallées qui l'environnent, tandis que le plateau du Mont-Blanc ne domine que de 4810 mètres le niveau de la mer.
La plupart des montagnes de notre pâle compagne sont d'origine vulcanienne, et sa surface a été tellement retravaillée par les feux souterrains, que dans beaucoup d'endroits ses cratères se trouvent entassés les uns près des autres. Aucun astre peut-être n'a jamais été aussi horriblement dilacéré par la fureur des volcans. Ces volcans ont eu môme des proportions que ceux de notre globe sont loin d'atteindre. Quelques-uns des cratères lunaires offrent de quatre à cinq lieues de diamètre; et la gueule béante du volcan d'Aristillus, encore plus prodigieuse, en présente dix d'un bord à l'autre! Nos lunettes nous font apercevoir ces cratères éteints avec de telles proportions, qu'aucun de leurs détails ne nous échappe; tandis que de
la Lune, selon de Humboldt, nos télescopes ne nous permettraient qu'à peine de reconnaître les volcans terrestres.
Vus de la terre, beaucoup de volcans lunaires paraissent très-surbaissés, et les bords de leurs cratères ressemblent à autant d'anneaux aplatis faisant peu de saillie au-dessus des plaines; certaines régions en sont tellement criblées que leurs bouches se touchent. D'autres terminent des sommets élevés, et leurs remparts crénelés entourent d'énormes excavations qui creusent profondément les montagnes jusqu'au-dessous du niveau des plaines.
Aujourd'hui, ce crible volcanique est absolument éteint, et notre satellite n'est véritablement qu'un astre mort. Cette opinion, que professent Beer et Arago, a été développée d'une manière savante par Stanislas Meunier dans sa remarquable conférence sur la géologie de la Lune. L'évidence de ce fait semble démontrée par les grandes fentes ou rainures que l'on remarque à la surface de cet astre, et qui ont parfois plus d'un kilomètre de largeur sur deux cents de long; fentes qui, selon Lecoq de Clermont, ne sont que la conséquence du refroidissement absolu de la masse de la planète.
Anciennement, on considérait comme représentant les mers de la Lune, les espaces noirs qui occupent une partie de sa surface; mais aujourd'hui on est porté à les regarder comme n'étant que d'immenses plaines. Les premiers astronomes leur avaient imposé des noms pleins de poésie. Il y a la mer de la Tranquillité, la mer des Nuées, la mer du Nectar, l'océan des Tempêtes et la mer de la Sérénité.
Le sol rocailleux et dilacéré de notre satellite est absolument nu ; pas un brin d'herbe n'y pousse ; pas une fleur ne s'y épanouit. Actuellement privé d'eau et d'atmosphère, la vie y est tout à fait impossible. Une triple mort frapperait le moindre animal qui viendrait à y choir : un écureuil y périrait de faim, de soif et d'asphyxie! Au milieu de ces froids et horribles paysages lunaires, tout est plongé dans la torpeur et le
L'UNIVERS SIDERAL.
silence; les échos sont muets; rien n'altère la triste monotonie du ciel, et jamais l'haleine du zéphir n'effleure les sommets de leurs montagnes déchirées!
A l'aide de nos instruments astronomiques, qui sont aujourd'hui si perfectionnés, nous pouvons fouiller les plus infimes détails de notre satellite, et nous le faisons avec autant de perfection que s'il s'agissait de l'un de nos horizons lointains ; aussi peut-on jusqu'à un certain point en reconnaître la disposition géologique. La précision des lunettes est telle, qu'avec celles-ci on discernerait parfaitement de grands monuments s'il eu existait à la surface lunaire. On pourrait même distinguer des troupeaux d'animaux qui s'y promèneraient. Il serait impossible encore, il est vrai, d'apercevoir l'un de ses habitants, cheminant dans les vallées de son croissant d'argent; seulement, si les trop fameux Sélénites existaient, on en reconnaîtrait assurément les mouvements lorsqu'ils se trouveraient rassemblés en masses compactes. Mais, selon l'expression de de Humboldt : il n'y a là qu'un désert silencieux et muet.