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LES ERREURS

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Terminons cette esquisse des magnificences de la nature en lui opposant les ridicules fictions que, trop souvent, nos devanciers se complurent à leur substituer. Ainsi nous aurons complété le tableau de la marche des sciences.

Les anciens peuples ont eu leurs superstitions et leurs fabuleuses légendes, mais celles-ci ne furent jamais si répandues qu'elles le devinrent au Moyen âge, temps de naïve ignorance et de foi ardente. « Alors, comme le dit L. Figuier, dans son excellent livre sur cette époque, toutes les classes du peuple, et même en grande partie la noblesse, la magistrature et le clergé, croyaient à la magie. »

La Renaissance elle-même ne secoua pas cette défaillance de l'esprit humain; au contraire, ses savants semblent à l'envi collecter toutes les fables de leurs devanciers et les inscrire dans leurs ouvrages. Ils trouvent des Monstres dans tous les règnes de la nature, et aussi bien dans les profondeurs de la mer que parmi les cieux. Ambroise Paré consa-

cre même l'un de ses paragraphes aux Monstres Célestes, dans lequel il décrit les fabuleuses comètes dont nous avons parlé.

Tout ce que l'imagination en délire put enfanter, tout ce que des esprits malades découvrirent de traditions bizarres ou de légendes terribles, durant plusieurs siècles, fut considéré

316. Comète de 1528. Fac-similé tiré du livre d'Ambroise Paré.

comme l'expression de vérités occultes. Des fous succombaient en s'accusant eux-mêmes d'actes inouïs, et les juges ne s'apercevaient pas de leur délire !

Au Moyen âge, la magie se confondait avec la science ; on ne l'attaquait pas ; mais la Renaissance plus sévère alluma des

bûchers. Ce qu'il y eut de victimes pour tant de crimes imaginaires ne peut se dénombrer.

Mais si tant et tant d'erreurs s'infiltrèrent parmi le vulgaire, nous sommes attristés d'avouer qu'elles sont en grande partie l'œuvre des savants des derniers siècles. Dominés par on ne sait quel vertige, on voit, au Moyen âge et pendant la Renaissance, les hommes les plus éminents disserter avec une lucidité parfaite sur toutes les connaissances humaines d'alors, tandis que leur esprit se trouve subitement frappé d'aveuglement toutes les fois qu'il est question de Monstres : au lieu de dissiper l'erreur, ils la consacrent de tout le poids de leur autorité. Et ce déplorable amas de superstitions ne s'échappe ni du laboratoire enfumé de l'alchimiste, ni de l'antre mystérieux de la Cabale : il trouve sa source dans les ouvrages des savants les plus respectables et les plus religieux de leur époque.

En effet, toutes ces fabuleuses traditions que la crédulité recueille encore avec avidité, ont été exposées comme autant de réalités par les principaux naturalistes des siècles qui ont précédé le nôtre. C'est ce qu'on peut voir dans les écrits d'Albert le Grand, d'Olaus Magnus, d'Aldrovande, de Gesner et de Scheuchzer. Et, ne se contentant même pas de leurs simples récits, ils les ornent de figures représentant toutes ces créatures fantastiques, comme si on les eût dessinées d'après nature. Qui donc après cela eût osé douter ?

En compulsant les œuvres de tous ces écrivains, on est réellement étonné d'y trouver, côte à côte, tant de science et de crédulité, tant d'exactitude et tant d'erreurs ! Ainsi, dans son itinéraire de la Suisse, Scheuchzer, naturaliste chez lequel la religion abonde, décrit avec une minutieuse précision tous les sites des Alpes, tous les animaux qu'on y trouve et toutes les plantes qui s'épanouissent dans leurs vallées. Chaque être y est figuré avec une rare perfection, et la moindre mousse s'y reconnaît, tant il y a de délicatesse dans son dessin. Puis,

en regard de ces fidèles images de la nature, se trouvent représentés d'affreux monstres aériens ; des dragons ailés qui pullulent dans les obscurs détours des routes et y arrêtent les voyageurs épouvantés.... La lecture de l'œuvre de ce savant

317. Dragon des cavernes du mont Pilate. Fac-similé tiré du Mundus subtcrraneus

du R. P. Kircher.

n'était-elle pas suffisante pour empêcher nos crédules aïeux de s'aventurer dans les gorges des Alpes ou d'en sonder les ténébreuses cavernes ?

Le jésuite Kircher, qui fut un des hommes les plus progressifs de son époque, tombe dans d'aussi regrettables erreurs. Il

représente d'effrayants dragons gardant les richesses de la terre, et qu'il faut vaincre avant d'en faire la conquête. Et comme parfois on découvre dans les cavernes des ossements d'ours, d'hyènes ou d'autres mammifères, en a-t-il fallu davantage pour qu'à des époques de crédulité on ait attribué à des reptiles fabuleux les débris fossilisés de ces anciens animaux, ce qui avait lieu en particulier dans la Franconie?

Ce fut surtout en pleine Renaissance qu'on vit déborder cet amour de la monstruosité ; chaque auteur se croyait obligé de lui consacrer quelques chapitres de son œuvre. Aldrovande, naturaliste de Bologne, homme profondément érudit, a même écrit un gros volume sur les Monstres, où il en a figuré de la plus fantastique espèce. Ambroise Paré, chirurgien de Henri III, quoique ayant longtemps erré avec les armées, n'en est pas moins aussi crédule que les autres. Dans son livre célèbre, il représente des sirènes, des moines et des gendarmes de mer, tout couverts d'écaillés et aussi frais que si on venait de les extraire des gouffres de Neptune.... Mais on se demande comment le vieux huguenot a pu croire de telles niaiseries. Je ne parle pas du traité des Monstres de Licetus ; c'est un livre sérieux dans lequel l'anatomiste a seulement exagéré quelques détails pour donner de l'intérêt à son sujet.

Mais si quelque chose peut surprendre, c'est que, à deux époques fort éloignées l'une de l'autre, l'histoire des Monstres se présente avec toutes ses exagérations. Nous la trouvons avec toute sa fantaisie dans les Bestiaires du Moyen âge et dans les livres de la Renaissance ; puis, c'est au commencement de notre siècle qu'elle revient nous étonner par l'audace de ses conceptions.

Au Moyen âge, ce sont les sombres contrées de l'Europe septentrionale qui lui donnent asile. Et c'est dans l'œuvre d'Olaus Magnus, ce véritable Albert le Grand du Nord, que nous en trouvons les plus incroyables exhibitions. C'est de là

que nos modernes ont extrait leur horrible Serpent de mer. L'écrivain ne se contente pas d'en donner la description, il le

318. Serpent de mer. Fac-similé tiré du livre d'Olaus Magnus : De Gentibus septentrionalibus , 1555.

figure ; et dans ses planches on voit le reptile sortir des flots et s'élancer sur les navires pour en dévorer l'équipage.

319. Cétacé attaquant un navire. Fac-similé tiré du livre d'Olaus Magnus : De Gentibus septentrionalibus, 1555.

Ailleurs l'évêque d'Upsal représente des Cétacés qui broient des embarcations entre leurs redoutables mâchoires !

Cependant, chose incroyable, en fait d'histoire de Monstres marins, notre époque laisse loin en arrière les vieilles légendes du Moyen âge et de la Renaissance. En effet, il est impossible de rien rêver de plus fabuleux que ce que Denis de Montfort a récemment jeté à la pâture de la crédulité. Il fallait qu'il eût réellement l'esprit malade.

Les élucubrations de ce naturaliste ont trouvé place dans la grande édition de Buffon. Là, il professe, sans la moindre hésitation, que, dans les mers du Nord, il existe des Poulpes d'une telle taille que près d'eux une baleine n'est qu'un véritable pygmée. Selon lui, ces Mollusques ont même de si prodi-

20. Monstre marin. Fac-similé tiré de l'œuvre d'Olaus Magnus : De Gent. sept.

gieuses dimensions que, lorsqu'ils se reposent immobiles et à demi sortis de l'eau, leur corps, que les siècles ont recouverts de touffes d'herbes marines, ont quelquefois été pris pour des îles flottant à la surface des vagues. On rapporte même, dans quelques vieilles chroniques Scandinaves, que des matelots trompés par cette insidieuse apparence, ont ancré leurs navires sur les flancs de ces monstres endormis et sont descendus sur leur dos.

Durant les époques de crédulité, où la vie du marin était si pleine d'anxiété et de terreur, un tel fait passait pour avéré. Aussi voit-on Olaus Magnus représenter dans ses œuvres une compagnie de pêcheurs se chauffant et faisant leur cuisine

autour d'un brasier ardent, allumé sur le corps d'un de ces animaux fantastiques ; mais l'auteur y a dessiné un Cétacé et non un Poulpe. Gesner, zoologiste de la Renaissance, paraît croire une telle fable, puisqu'il reproduit la figure du savant suédois.

Mais dans le vaste champ de l'absurde, c'est surtout Denis de Montfort qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Il assure avec un vif sentiment de conviction, qu'au milieu des grandes mers il existe des Poulpes gigantesques qui, à l'aide de leurs immenses bras, tout garnis de ventouses aspirantes, enlacent les vaisseaux et les font sombrer en les plongeant dans l'abîme.

C'est même à ces formidables hôtes de l'océan que le naturaliste prête l'inexplicable disparition de quelques vaisseaux de notre marine. Il est si convaincu de la véracité de ce fait, qu'il consacre à le reproduire l'une des planches de l'œuvre de Buffon. On y voit un Poulpe monstrueux, à l'œil flamboyant, dont les horribles bras enlacent la mâture d'un navire de guerre, qu'ils étreignent fortement, tandis que l'animal semble vouloir le dévorer.

Les végétaux eux-mêmes, malgré le calme de leur vie qui se passe à la face du soleil, n'en ont pas moins leur histoire légendaire et leurs superstitieuses traditions. Les uns sont devenus célèbres par l'étrange progéniture animée qu'on attribuait à leur cime touffue; d'autres par leur puissance médicale ou cabalistique. Rousseau se plaignait que l'on avait souillé les plantes en les transformant en dégoûtants remèdes; nous aurions bien plus de raison d'accuser ceux qui leur attribuent de ridicules vertus.

Plusieurs Oiseaux de rivage ont longtemps passé pour être le produit de quelques arbres qui habitent les marécages ou les bords de la mer. Nos crédules devanciers étaient persuadés qu'il existait un de ceux-ci en Écosse ou dans les Orcades, dont les fruits, gros comme des œufs et en ayant tout à fait la

forme, s'ouvraient à la maturité et laissaient chacun s'échapper un petit canard.

Le vulgaire n'aurait pas osé douter d'un tel fait, car il se trouvait mentionné par les savants les plus en renom. Sébastien Munster l'atteste lui-même dans son grand ouvrage de Cosmographie.

« On trouve des arbres en Ecosse, dit-il, qui produisent un « fruit enveloppé dedans des feuilles, et quand il tombe dans « l'eau en temps convenable, il prend vie et se tourne en un

321. L'arbre aux oiseaux. Fac-similé de la figure de Séb. Munster. Cosmographie.

« oiseau vivant qu'on appelle un oiseau d'arbre. » Pour plus ample preuve, l'écrivain en donne même un dessin! On y voit les jeunes canards ouvrant les fruits pour s'en échapper ; tandis que d'autres, nouvellement éclos, nagent dans l'eau voisine !

Mais ce qui est encore beaucoup plus grave, c'est de voir le plus savant ornithologiste de la Renaissance, Aldrovande, propager d'aussi ridicules fables dans son grand ouvrage. Là, il prétend que les Macreuses sont le produit de

certains arbres, et il représente même ceux-ci avec les fruits qu'ils portent. Mais, par une impardonnable erreur pour un naturaliste, les prétendus fruits d'où sortent les Oiseaux, ne sont que des Anatifes, crustacés qui vivent au fond de la mer, et dont cependant il surcharge les rameaux de sou arbre miraculeux !

Après de tels faits on se demande qui est le plus coupable du savant qui transcrit de semblables absurdités ou du vulgaire qui y croit?

Quelques plantes aussi sont devenues célèbres dans les an-

322. L'arbre produisant les Macreuses. Fac-similé tiré de l'œuvre d'Aldrovande.

nales du charlatanisme. Il y avait des végétaux salutaires et des herbes aux maléfices; des plantes médicales et des plantes magiques. L'antiquité citait une longue série de ces dernières ; nous ne sommes pas restés en arrière d'elle.

Là, c'est une herbe révérée, Y Artemisia vulgaris, l'Herbe saint Jean, qui, cueillie au moment indiqué par la légende, préserve les habitations de la foudre, quand on l'a suspendue à leur porte d'entrée. A l'opposé vient la longue liste des plantes cabalistiques, parmi lesquelles la Pomme épineuse, Datura

stramonium., doit être citée au premier rang ; c'était de ce poison affreux que les sorciers se servaient pour fasciner leurs sens et se donner le spectacle du sabbat.

Mais aucune herbe magique n'a jamais eu plus de célébrité que la Mandragore, devenue l'indispensable ingrédient de tous les philtres employés par les vieux sorciers. L'antiquité nous avait elle-même entraînés dans cette voie ténébreuse, en prétendant que les racines de cette plante offraient des formes humaines, ce qu'indique le nom & Antropomorphos que lui

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