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LES CONSTRUCTEURS D'ILES

Sans que nous nous en doutions, des myriades d'animaux, plus nombreux que la poussière d'étoiles de la voie lactée, travaillent silencieusement dans les profondeurs de la mer, et y accomplissent des travaux dont la masse nous stupéfie. Leurs constructions, auxquelles les navigateurs donnent vulgairement le nom de bancs de coraux, s'élèvent parfois avec une rapidité étonnante, en rendant impraticables des parages de

l'Océan que les vaisseaux traversaient précédemment à pleines voiles.

Ces bancs sous-marins ne sont autres que des Polypiers calcaires, que construisent de frêles animaux assez semblables à de toutes petites fleurs, et qui habitent les nombreux trous dont leur surface est constellée. Mais ces obscurs ouvriers, aussi modestes que laborieux, se dérobent fréquemment à l'œil ; pour les voir, il faut appeler la loupe à son secours.

C'est principalement dans la mer du Sud et dans la mer Rouge que ces polypiers abondent. Aux abords des îles Maldives, ils forment des masses extraordinaires, qui, au rapport des voyageurs, n'ont pas moins d'étendue que les Alpes.

D'après le voyageur américain Dana, le nombre des grandes îles coralligènes de l'océan Pacifique s'élève aujourd'hui à 290 ; et leur ensemble atteint une superficie de 50 000 kilomètres carrés. Énorme travail, qui équivaut peut-être à la huitième partie de la surface des autres îles de cette vaste mer.

Après avoir décrit avec soin les procédés par lesquels les Polypes élèvent ces dangereux récifs, si funestes aux navigateurs, R. Owen résume ainsi l'importance de leur œuvre : « La prodigieuse étendue du travail combiné et incessant de ces petits architectes doit être envisagée pour concevoir leur rôle important dans la nature. Ils ont bâti une barrière de récifs de 400 milles de longueur autour de la Nouvelle-Calédonie, et une autre, qui va le long de la côte nord-est de l'Australie, de 1000 milles de longueur. Cela représente, ajoute l'illustre zoologiste, une masse près de laquelle les murs de Rabylone et les pyramides d'Egypte ne sont que des jouets d'enfant. Et ces constructions des Polypes ont été exécutées au milieu des flots de l'Océan, et en dépit des tempêtes qui anéantissent si rapidement les travaux les plus solides de l'homme12.»

Malgré leur infinie petitesse, les Polypes, par leurs constructions calcaires, n'en ont pas moins réagi d'une manière puissante sur la structure de l'écorce terrestre. Ils ont modifié

celle-ci au moyen de deux procédés : soit en exhaussant le fond des mers, par leur développement incessant; soit eo produisant d'imposantes montagnes calcaires, à l'aide de leurs détritus. Et, en effet, lorsqu'on examine les assises de ces dernières, on s'aperçoit qu'elles ne sont uniquement formées que de Polypiers et de Coquilles, qui pullulaient dans les anciens océans du globe.

Broyés en poussière par leurs vagues furieuses, ces êtres ont seulement laissé de place en place quelques vestiges révélateurs, comme pour servir de flambeau aux modernes investigateurs des sciences.

Telle est l'opinion de M. Lyell et de la plupart des géologues modernes. A l'appui de cette opinion, on a récemment remarqué que certaines lagunes étaient remplies d'un limon calcaire blanc, évidemment dû aux détritus des Polypiers; et qu'aussitôt que celui-ci était desséché, il ressemblait absolument à la Craie de nos anciennes montagnes.

A cette action capitale des vagues, transformant en strates calcaires les Polypiers et les coquilles, il s'en joint une autre beaucoup moins énergique, il est vrai, mais infiniment curieuse. Un observateur ingénieux, M. Darwin, rapporte que tout autour des îles madréporiques, la transparence de la mer permet d'apercevoir des bandes de poissons, appartenant surtout au genre Spare, qui broutent les sommités des Polypiers branchus, absolument comme les troupeaux de moutons le font de l'herbe de nos prairies. Pour se nourrir de l'ouvrier, ils mangent avec lui certaines portions de ses constructions. Et comme celles-ci sont absolument réfractaires à la digestion, il en résulte, selon le savant anglais, qu'une partie de la substance crayeuse qui encombre le fond de la mer aux abords des récifs madréporiques, est due aux déjections de ces poissons. En disséquant des Spares, on reconnaît même que leur tube digestif est rempli de craie pure.

Les îles madréporiques reposent ordinairement sur un sou-

lèvement du fond de la mer. L'action volcanique a commencé la besogne, et les Polypes l'achèvent : ils rehaussent l'œuvre jusqu'au niveau des vagues. Ces îles offrent toujours une configuration spéciale; presque toutes sont circulaires et présentent à leur centre une dépression cratériforme. Cette particularité paraît tenir à ce que l'animation des petits ouvriers s'entretient mieux là où l'eau agitée leur apporte une plus ample nourriture. Les animaux du centre, placés dans des circonstances opposées, exténués et languissants, n'élèvent leur rempart vivant qu'avec plus de lenteur.

Dans l'océan Pacifique, où l'on observe un certain nombre d'îles de cette nature, les Polypiers arrivent jusqu'au niveau des basses marées, et ensuite les grandes lames en exhaussent le centre, en y refoulant sans cesse les fragments qu'elles arrachent à la ceinture. Quand, par la succession des années, le terrain est mis à découvert, les détritus des plantes marines l' élèvent encore; et bientôt ce sol vierge se trouve fécondé par les graines qu'apportent les vents, les oiseaux et les courants. Bientôt après, l'homme couronne l'œuvre de la nature, en venant lui-même élever ses habitations sur les ruines de celles de tant d'êtres inaperçus. Puis arrive un roi, qui assied orgueilleusement son trône sur cet amas de squelettes de Polypes abandonnés par la mer !

Deux des plus célèbres voyageurs de notre époque, Forster et Péron, pensaient que ces récifs et ces îles madréporiques se formaient avec une extraordinaire rapidité, et que peu d'années leur suffisaient pour transformer notablement les profondeurs de la mer, et hérisser de rochers dangereux ou de barrières infranchissables certains parages où naguère les navigateurs voguaient en sécurité. Ces terres nouvelles pullulent parfois avec tant de prestesse, que cela bouleverse toute la science nautique. Un des détroits des abords de l'Australie, qui ne comptait, il y a peu d'années, que vingtsix îlots madréporiques, en offre aujourd'hui cent cinquante.

Les géologues ont eux-mêmes insisté sur la puissance de ces faiseurs de mondes, — comme les appelle notre illustre Michelet, — qui ont remanié, modifié la surface du globe à certaines périodes antédiluviennes. Ils pullulaient alors dans l'immensité de ces mers qui promenaient tumultueusement leurs vagues sur presque toutes les terres aujourd'hui couvertes par nos campagnes et nos paisibles demeures. Quelques contrées de l'Europe en présentent des bancs d'une remarquable fécondité ; la vieille Germanie et ses sombres forêts reposent sur un ossuaire de Coraux et de Madrépores.

Si, dans leur infinie petitesse, les Polypes nous étonnent par les puissantes forteresses dont ils entravent l'Océan, nous devons reconnaître qu'ils ne sont pas moins dignes de notre admiration par le rôle qui leur est confié au milieu de leurs solitudes liquides. Leur nourriture ne consiste que dans les imperceptibles débris d'animaux, partout éparpillés a travers les flots; aussi Buckland fait-il remarquer qu'ils ont une mission importante à remplir dans l'harmonie de la nature. C'est à eux qu'elle a départi l'office de nettoyer les eaux de la mer, et de les purger de toutes les impuretés les plus déliées qui échappent aux poissons voraces. Ainsi, dit-il, nous trouvons là un nouveau sujet de nous incliner devant la sagesse providentielle !

Non moins étonné de toutes les magnificences qui se sont déroulées devant ses yeux, pendant ses longues et incessantes veilles, Ellis, en terminant son Histoire des Polypes, dépose sa plume et se prosterne en adressant un hymne à la gloire du créateur de tant de merveilles l3.

Dans les contrées où ils abondent, ces funestes constructeurs de récifs vivants, comme une faible compensation, rendent quelques services à l'homme. Les Polypiers encroûtants forment parfois des couches épaisses et très-compactes, dont on se sert en guise de pierre à bâtir. Forskal, qui a exploré les rivages de la mer Rouge, dit que les habitants de Suez et

de Djidda enlèvent sur ces rivages des masses madréporiques ayant jusqu'à vingt-cinq pieds de longueur, et que c'est avec elles qu'ils construisent toutes leurs maisons. Mon savant ami, P. E. Botta, m'a rapporté que les habitations de certaines bourgades des îles Sandwich n'avaient pas d'autres matériaux.

Ainsi, c'est avec l'œuvre des Polypes, ces frêles architectes, que l'homme construit ses demeures.

A chaque espèce sa mission et sa forme. Près de nos constructeurs de récifs vivent d'autres Polypiers qui, au lieu d'encroûter les rochers, s'étalent à leur surface comme une véritable forêt, dont les rameaux pétrifiés bravent la fureur des vagues. Les uns ont tellement la physionomie de nos plantes, que les anciens botanistes les classèrent sans hésitation parmi les êtres de leur domaine. D'autres s'évasent en vastes cupules superposées les unes au-dessus des autres : c'est le char de Neptune, le dominateur des mers.

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