‹ L'universChapitre 29 sur 212 · DE BOIS · texte numérisé non relu

DE BOIS

Nous venons de voir d'imperceptibles architectes hérisser de forêts de Corail ou d'assises de Madrépores les profondeurs de la mer : ici des ouvriers d'un autre genre vont nous occuper. Ce sont de véritables mineurs: ils n'édifient rien, mais se creusent des souterrains dans les rochers submergés. Leur

travail incessant et encore inexpliqué attaque les pierres les plus compactes et les perfore profondément. On s'étonne même, lorsqu'en fendant le marbre on trouve des coquilles vivantes au milieu de ses blocs, eux que le ciseau du sculpteur n'entame qu'avec effort.

Les plus célèbres rongeurs de pierre que l'on connaisse, les Pholades, creusent ordinairement leurs demeures dans les roches calcaires de nos rivages. Ce sont de minces coquilles blanches, ayant leurs valves élégamment ornées de lamelles saillantes ou de pointes disposées symétriquement. Leurs deux extrémités sont largement entre-bâillées. De l'une sortent les tubes respiratoires et nutritifs, qui, du fond du trou qu'habite le Mollusque, s'allongent pour pomper l'eau de la mer et ses myriades d'animalcules. Par l'autre, encore plus ouverte, surgit le pied , épaisse et robuste semelle vivante, appelée à jouer un grand rôle dans la vie du solitaire animal.

Il y a des chasseurs de Pholades comme il y a des pêcheurs de Salicoques. Les premiers se distinguent à merveille dans le plus extrême lointain, à la blancheur resplendissante de leur vêtement. Ce n'est pas que celui-ci ait réellement cette couleur; non, elle n'est due qu'au mastic que forment sur tout le corps de ces singuliers industriels les éclaboussures mouillées des rochers qu'ils fendent à grands coups de pic, pour trouver, dans leurs profondeurs, le Mollusque qu'ils vendent aux pêcheurs.

Quand, malgré les obstacles d'un sol rocailleux et glissant, vous êtes parvenu enfin aux environs du laborieux piocheur, si, après l'avoir invité à cesser tout travail, afin d'éviter l'ample rayon d'éclaboussure de sa cognée, vous examinez les Pholades gisant çà et là parmi les rochers fracassés, alors vous revenez bien persuadé qu'il existe des coquilles qui rongent les pierres, ce dont beaucoup de personnes doutaient encore naguère. Mais un autre problème reste à résoudre : il faut

savoir comment ces animaux peuvent exécuter un travail qui semble réellement au-dessus de leurs forces.

Quelques naturalistes ont supposé que les Pholades n'étaient que des espèces de limes vivantes, creusant mécaniquement leur habitation en râpant la roche à l'aide des fines pointes de leur coquille. Mais cette opinion n'est nullement soutenable, car, avant d'entamer la pierre dure, ces délicates saillies seraient elles-mêmes complètement usées.

32. Pholades dactyles dans leurs trous. Pholas dactylus. Lam.

D'autres savants pensent que ces Mollusques ont recours à des procédés chimiques, et qu'ils creusent leurs demeures en distillant un acide qui attaque la pierre. Cette théorie n'est pas plus admissible que l'autre; car il est certain que, le test calcaire de l'animal étant d'une composition analogue à la roche, serait le premier à subir l'influence de l'agent érosif, et se trouverait dissous bien avant la formation du trou 14.

Il est évident, cependant, que, pour les Pholades vivant

dans le calcaire de nos rivages, c'est leur robuste pied qui se charge du travail. Par ses mouvements incessants, cette semelle charnue use peu à peu la roche amollie par l'eau. En effet, celle-ci, qui, à l'état sec, offre tant de dureté, est, au contraire, fort tendre lorsque la mer l'imbibe ; et les frottements de l'un de nos doigts, en quelques minutes, suffisent pour Ja creuser assez profondément.

Mais si le problème est résolu pour les Lithophages, c'està-dire les mangeurs de pierre, qui vivent dans le calcaire mou, il semble laisser des doutes à l'égard de ceux que l'on rencontre dans les marbres les plus compactes ; car il est évident que là, le mouvement du pied ne suffit plus pour entamer des corps d'une telle résistance.

33. Modiole lithophage, Modiola lithophaga, Lam., qui a rongé les colonnes du temple de Jupiter. — D'après nature.

L'un de ces Marbriers a conquis une grande célébrité dans les annales de la géologie, en attaquant le temple de Jupiter Sérapis, situé sur les bords de la Méditerranée, presque au niveau de ses flots.

C'est une Modiole qui a creusé de nombreuses excavations dans les belles colonnes de ce sanctuaire, et les a même rongées d'une disgracieuse manière, dans l'étendue d'un mètre, à une hauteur de 6 à 7 pieds au-dessus du parvis. Les savants supposent qu'à une époque dont l'histoire ne fait aucune mention, par un de ces mouvements du sol si fréquents dans les contrées volcaniques, le temple célèbre s'est enfoncé dans la mer, et qu'alors il a été envahi par les Mollusques lithopliages; puis, qu'à un autre instant, soulevé comme un décor de

théâtre, par un mouvement contraire, le monument, eu sortant magiquement du sein des flots, est revenu se placer à l'air libre, en offrant à nos yeux étonnés les déprédations des animaux qui l'avaient rongé durant son séjour sous-marin.

Mais le travail du Mollusque et le double mouvement du temple fameux resteront peut-être encore longtemps enveloppés de mystère, quoique Schleiden rapporte qu'un vieux moine d'un couvent des environs racontait que, dans son enfance, il avait cueilli des raisins dans le pourtour du monument où se balancent aujourd'hui sur la mer les barques des pécheurs 1 '.

La mer possède encore d'autres artisans ; mais ceux-ci re-

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