‹ L'universChapitre 4 sur 212 · LE MONDE INVISIBLE · texte numérisé non relu

LE MONDE INVISIBLE

Notre imagination est également confondue par l'infiniment petit et par l'infiniment grand, disait Bonnet, l'un des plus zélés vulgarisateurs de l'histoire naturelle.

En effet, les phénomènes de la création nous frappent de stupeur, soit que nos regards, en s'élevant, scrutent le mécanisme des cieux, soit qu'ils s'abaissent vers les plus infimes créatures d'ici-bas.

L'immensité est partout! Elle se révèle, et sur ce dôme azuré où resplendit une poussière d'étoiles, et sur l'atome vivant qui nous dérobe les merveilles de son organisme.

« Quiconque contemple ce spectacle avec les yeux de l'âme, dit un illustre orateur, sent la petitesse de l'homme comparativement à la grandeur de l'univers.» Mais s'il est vrai qu'un sentiment d'humilité nous subjugue en présence de l'immensité dans l'espace et de l'éternité dans le temps; si chaque pas que l'homme fait dans la carrière, si chaque ride qui sillonne son front lui dévoile sa débilité, sa faiblesse; son génie, cette

émanation divine, le soutient dans sa marche en lui décelant et sa puissance et sa suprême origine.

Lorsqu'au début de nos études nous jetons un coup d'œil sur la création, son grandiose nous étonne, et nous reconnaissons qu'aucune de nos fictions n'atteint le sublime de ses proportions.

Les cosmogonies chinoises, par exemple, nous peignent le premier organisateur du chaos sous la figure d'un vieillard débile, énervé et chancelant, qu'on nomme le père Pan-kou- Ché. Celui-ci, enveloppé de rochers en désordre, tenant dans l'une de ses mains un ciseau et dans l'autre un marteau, tra vaille péniblement, et, tout couvert de sueur, sculpte l'écorce du globe, en se frayant un chemin à travers ses blocs amoncelés.

On gémit sur la faiblesse de l'ouvrier en présence de l'immensité de l'œuvre. On l'aperçoit à peine; il est presque perdu au milieu d'énormes amas de pierre en éclats qui l'environnent de toutes parts et encombrent le tableau : c'est un véritable Pygmée accomplissant un travail herculéen.

Au contraire, en présence de leur sol si vigoureusement tourmenté par les cataclysmes, les peuples du nord de l'Europe pensaient qu'un Dieu, dans sa terrible colère, en avait broyé la surface et entassé les débris. Pour les enfants de la ScaDdinavic, ce n'était plus un vieillard usé et tremblant; il leur fallait une divinité empreinte de leur sauvage énergie. Pour eux, c'est le Dieu des tempêtes, le redoutable et gigantesque Thorr, qui, armé d'un marteau de forgeron et suspendu sur l'abîme, brise à coups redoublés la croûte terrestre, et, avec ses éclats façonne les rochers et les montagnes.... C'est déjà un progrès sur le caduc Pan-kou-Ché ; la virilité est substituée à l'impuissance sénile. C'est une réminiscence de l'épopée antique : Thorr semble un géant révolté et en fureur, saccageant tout ce qui tombe sous sa main.

Mais pour nous, accoutumés à nous incliner devant la toute-

puissance créatrice, de semblables images paraissent bien puériles : au lieu de ces vieillards ou de ces géants, laborieusement occupés à marteler le globe, nous ne voyons partout que l'invisible main de Dieu. Là, d'une incompréhensible déliea-

1. Pan-kou-Clié, Dieu créateur. D'après les peintures des manuscrits chinois.

tesse, elle anime l'Iusecte d'un souffle de vie ; ailleurs, en s etendant largement, elle étreint les mondes dispersés dans l'espace ; elle les ébranle ou les anéantit. C'est alors qu'au milieu de ses convulsions notre sphère fend ses montagnes, entr'ouvre ses abîmes; et sur chacun de ses gigantesques débris, comme

sur chaque grain de poussière, le philosophe trouve écrite une belle page de la théologie naturelle.

En effet, chaque pic qui s'écroule étale à nos yeux les restes des générations ensevelies par les révolutions du globe. Leur nombre, leur taille et leurs formes inconnues nous étonnent.

2. Thorr, le Neptune dieu créateur des Scandinaves, retravaillant le globe.

Cependant, le doute devient impossible, car ces débris inanimés, dont la terre conserve fidèlement l'empreinte, semblent autant de médailles frappées par le Créateur et respectées par la main du temps, pour nous en révéler l'histoire accidentée !

Si nous passons en revue les forces vives de notre planète,

nous nous apercevons bientôt que leur puissance est sans bornes : quand elles se déchaînent dans ses entrailles, toute sa surface est ébranlée. Tantôt, elles font surgir les Alpes et l'Hymalaya, en suspendant leurs cimes dans la région des nuages. Et, à un autre instant, en fendant le globe presque d'un pôle à l'autre, lès Andes et l'Amérique sortent du sein de la mer; puis, les flots étonnés, en s'étalant tumultueusement sur l'ancien monde, produisent l'une de ses plus récentes catastrophes, le grand déluge : ainsi l'a voulu la suprême volonté !

Si, après avoir scruté les imposants phénomènes qui s'accomplissent à la surface de la terre, nous abaissons nos regards vers ses êtres les plus infimes, là nous voyons encore se révéler, avec une magnificence inattendue, toute la sagesse de la Providence; bientôt même, le spectacle de l'immensité dans les infiniment petits ne nous étonne pas moins que l'incommensurable puissance des grandes scènes de la création. La nature animée semble imiter ce panthéisme antique, qui plaçait des parcelles de la divinité dans chacune des molécules des corps; elle aussi se décèle partout : armé du microscope, l'œil en découvre des indices dans chaque interstice de la matière !

Fontenelle blâmait souvent cette ancienne et verbeuse scolastique, qu'il appelait, avec raison, la philosophie des mots; le savant secrétaire de l'Académie voulait que l'intelligence ne s'exerçât que sur les faits, sur la philosophie des choses. Nous allons nous montrer docile à ses préceptes en ne nous occupant que des conquêtes de l'observation.

Rien ne donne une plus splendide idée de l'universelle diffusion de la vie dans l'espace, que le nombre prodigieux d'Organismes qu'on rencontre partout, et dans tous les corps de la nature : démonstration qui est l'une des plus récentes et des plus magnifiques conquêtes de la science.

Nous la devons au microscope, découvert il y a environ un

siècle et demi. Tout d'abord, cet instrument nous initia à des choses si saisissantes et si inattendues, que partout on convint qu'il nous avait révélé un monde nouveau, en nous ajoutant, en quelque sorte, un sixième sens pour scruter l'invisible.

A la lecture des œuvres des naturalistes, quand on les voit pénétrer si profondément les plus intimes secrets de l'anatomie et saisir sur le fait les mœurs de milliers d'êtres dont l'œil ne peut même nous faire soupçonner l'existence, on se demande si l'orgueil du génie ne s'est pas substitué aux simples réalités de la nature. Aussi, pendant longtemps, les assertions des micrographes furent-elles taxées de fables par quelques esprits retardataires. Mais à l'aspect de leurs instruments d'une si grande précision, on devine que, quelque merveilleuses que paraissent leurs investigations, les observateurs n'ont pas dû s'égarer.

Le microscope fut découvert en Hollande, presque en même temps, par deux savants, Leuwenhoeck et Hartzœker, qui s'en disputèrent vivement l'invention. Le premier, cependant, fut réellement le père de la micrographie ; l'autre était essentiellement physicien.

Entre eux souvent même la discussion était acerbe et malséante. Leuwenhoeck vivait isolé et solitaire, ne voulant laisser pénétrer à personne aucun de ses secrets ; sa femme et sa fille y étaient seules initiées, et sa porte restait absolument close pour son jeune et turbulent rival.

Sensible à cet outrage, celui-ci s'en vengeait de son mieux; il admonestait vertement son antagoniste en prétendant que , pour le plus grand nombre, ses découvertes, publiées dans un style bas et rampant, étaient absolument chimériques. L'insulte suivait la polémique. Cependant, n'y tenant plus, et voulant à tout prix fouiller les travaux de son émule, Hartzœker, à l'aide du bourgmestre de Leyde, et sous un nom supposé, s'introduisit un jour chez Leuwenhoeck pour piller ses procédés ;

mais le vieux micrographe Tayaut reconnu, le congédia brusquement.

L'oeuvre de Leuwenhoeck surpasse réellement ses moyens d'investigation; la perspicacité du savant a débordé la puissance de ses instruments. On se demande encore comment il a pu deviner tant et tant de choses, que ceux-ci n'ont pas dû lui révéler.

En effet, le célèbre Hollandais n'a jamais possédé de micro-

3. Investigateur des infiniment petits. Microscope achromatique de M. Nachet.

scope qu'on puisse comparer à la remarquable perfection de ceux dont on se sert aujourd'hui. Il n'employait que de simples lentilles, qu'il confectionnait lui-même ; et c'est avec de tels instruments qu'il fit ses plus importantes découvertes. On peut vérifier cette assertion dans les collections de la Société royale de Londres, à laquelle, en mourant, il légua les principaux verres grossissants qui lui avaient fait conquérir tant de gloire,

Les plus fortes lentilles de Leuwenhoeck n'amplifiaient les objets que cent soixante fois en diamètre; tandis qu'aujourd'hui nous possédons des microscopes achromatiques qui les grossissent de douze à quinze cents fois.

Tout dernièrement, on assurait même, dans les journaux scientifiques, que deux opticiens de Londres avaient réussi à confectionner des lentilles objectives qui augmentent de 7500 diamètres, ce qui équivaut à un grossissement de surface égal à 56 000 000 de fois. On ajoutait que, malgré ce résultat extraordinaire, tout se voyait avec une grande netteté1.

La mensuration des moindres détails microscopiques a même

Page 1