Griffe du Lion
Lorsque, dans leurs courses, deux de ces intelligents Insectes se rencontrent, on remarque qu'ils se touchent diversement l'un et l'autre avec leurs antennes, et qu'après cela ils semblent
61 Griffe d'Araignée, vue au microscope.
prendre une nouvelle détermination, résultant d'une sorte de communication tactile, qu'IIuber nomme langage antennal.
L'expérience suivante, entreprise par ce savant, donne à ce fait une incontestable évidence. Ayant jeté une peuplade de Fourmis dans une chambre fermée et plongée dans l'obscurité, il remarqua d'abord que toutes se disséminaient en désordre. Mais bientôt il reconnut que si, dans ses pérégrinations, un seul individu parvenait à découvrir quelque issue, il revenait au milieu des autres ; là il en palpait un certain nombre, et, après cette communication mimique, toute la population se
rassemblait en files régulières, qui s'acheminaient au dehors sous l'impression d'une pensée désormais commune, la liberté retrouvée.
Chez tous les grands animaux, il n'existe que deux yeux; le moindre Insecte est, sous ce rapport, infiniment mieux doté qu'eux. La Fourmi, dont l'appareil visuel est l'un des moins parfaits, en possède déjà une cinquantaine. La Mouche commune en a huit mille, et l'on en compte jusqu'à vingt-cinq mille sur certains Papillons. Chacun de ces organes présente môme, dans des proportions microscopiques, la plupart des parties qui entrent dans la composition de notre globe oculaire. Intimement agglomérés entre eux, ces yeux suppléent à leur immobilité par leur masse. Celle-ci est telle, que sur certaines Mouches elle envahit la presque totalité de la tête et forme même le quart du poids du corps.
Ces puissants appareils optiques offrent de curieuses modifications, qui révèlent les mœurs des Insectes.
Ceux qui cherchent leur nourriture la nuit les ont plus foncés, pour mieux absorber les moindres rayons lumineux. Chez les Insectes carnassiers, ils sont plus grands. La tête des espèces aquatiques en offre parfois plusieurs paires : les uns sont dirigés en haut, les autres en bas; de manière qu'en nageant à la surface de l'eau, l'animal voit le poisson qui le menace dans sa profondeur, ou l'oiseau qui, du haut de l'air, va fondre sur lui : il échappe au premier en s'envolant, et à l'autre en plongeant22.
L'Insecte jouit d'une exquise finesse olfactive; les moindres odeurs le frappent aux plus grandes distances. Dans l'atmosphère embaumée qui s'exhale des mille plantes d'une prairie ou d'un jardin, il débrouille celle qu'il aime, et s'abat sur elle pour la dépecer ou lui confier sa progéniture.
Aux plus grandes distances, l'Insecte carnassier sent l'animal dont la chair le nourrit. Si un morceau de viande est totalement caché sous une cloche noire, ses exhalaisons attirent ra-
pidement les Mouches dans un lieu où l'on n'en voyait précédemment aucune.
Jamais l'animal ailé ne commet d'erreur, et si, dans de rares circonstances, il se méprend, c'est qu'il y a une parfaite identité entre les émanations odorantes. Ainsi, les exhalaisons cadavériques des fleurs des Stapélias ou des Arums attirent certains Insectes, à l'instar de la viande pourrie ; et ceux-ci, trompés par cette fausse apparence, déposent sur la plante une progéniture qui doit infailliblement y périr d'inanition.
Mais où réside un sens si délicat? L'analogie fit penser à Réaumur et à de Blainville qu'il devait être placé dans les
Antennes diversiformes.
62. Pentaplatarthrus paussoides. 63. Platyrhopalus denticornis. 64. Lebioderus Goryi.
Antennes, petites cornes mobiles qui se trouvent au devant de la tête, où elles offrent la plus grande diversité de formes ; tantôt allongées comme des fils articulés, tantôt lamellcuses ou extraordinairement renflées comme des massues ou des vessies. En effet, les antennes, ainsi que les narines des grands animaux, reçoivent la première paire de nerfs qui sort du cerveau. Des expériences exécutées par Dugès tendent à démontrer que ce sont bien elles qui représentent l'organe de l'olfaction. Après les avoir coupées sur des Papillons et des Mouches, ce physiologiste vit que ceux-ci ne pouvaient plus vaquer à la recherche de leur nourriture ou de leur femelle. Mais l'extrême finesse de l'odorat qu'offrent quelques
Insectes De s'obtient qu'à l'aide d'organes d'une merveilleuse délicatesse, et d'une complication qui dépasse parfois toutes nos prévisions. L'homme et les grands animaux n'ont jamais que deux cavités olfactives ; dans les Poissons, celles-ci se réduisent même à une paire de petits sacs à peine apparents. Chez le Hanneton, les odeurs sont perçues à l'aide de poches microscopiques; mais, au lieu d'être réduites à deux, ces poches s'élèvent au nombre de plusieurs millions. Ici encore l'infiniment petit l'emporte sur l'infiniment grand, l'Insecte sur l'Éléphant.
Il faut bien qu'il existe des organes de l'ouïe chez les Insectes, puisqu'ils s'attirent entre eux à l'aide de certains sons, et qu'ils possèdent même pour les produire une instrumentation fort variée. Mais où est exactement leur appareil auditif? c'est ce que l'on ignore encore 23.
Ce qu'il y a de vraiment extraordinaire , c'est que ces animaux ne semblent percevoir que les bruits qui leur sont utiles, tandis que les autres, quelle qu'en soit l'intensité, ne les affectent nullement. La reine des Abeilles, à l'aide d'un bourdonnement à peine sensible, met tout son peuple en émoi, et se fait suivre d'une armée de combattants. Mais si, au contraire, vous produisez des détonations d'armes à feu tout auprès d'une colonie de ces Hyménoptères, pas un seul ne bouge : il semble que le bruit n'en est nullement perçu par eux.
Le Cheval n'a qu'un estomac: souvent l'Insecte en a trois. Chez le premier, celui-ci n'occupe qu'une fraction assez restreinte du corps; chez l'autre, il l'envahit parfois entièrement : l'animal ressemble à un sac digestif ambulant. L'activité dévorante de plusieurs Orthoptères est même secondée par de grosses dents placées à l'intérieur de l'estomac, qui fonctionnent comme une deuxième bouche et achèvent de broyer tout ce qui a échappé à l'action des mâchoires.
La puissance digestive est telle chez certaines Chenilles,
qu'elles engouffrent chaque jour trois à quatre fois leur poids de nourriture. Si l'alimentation acquérait de semblables proportions chez l'Éléphant ou le Rhinocéros, et que ceux-ci fussent aussi communs à la surface du globe, il ne leur faudrait qu'un temps fort court pour en dévorer toute la végétation.
La première période de la vie de l'Insecte est consacrée au
65. Tête et mâchoires de la Chenille. D'après Lyonet, Traité anatomique de la chenille qui ronge le bois du saule.
développement, à la nutrition ; et c'est souvent tandis qu'elle dure que celui-ci mange avec la gloutonnerie dont il vient d'être question. Devenu adulte, toute son existence semble n'avoir d'autre but que la reproduction ; parfois même alors, le canal alimentaire s'oblitère, et l'animal ne prend aucune nourriture. La Chenille aux destructives mâchoires, la perdition de nos récoltes, se métamorphose en Papillon dont la trompe inoffensive ne pompe que le nectar des fleurs. Sous son dernier état, l'Éphémère ne vit plus que d'amour ; son appareil digestif est totalement anéanti !
Quelques Hémiptères sont cependant toute leur vie d'une
grande sobriété, et ne se nourrissent que du suc des plantes. Ils ne le sucent pas, quoiqu'on le dise généralement ; leur organisation s'y refuse. N'ayant aucun appareil pour faire le vide et aspirer des fluides, ils les soutirent simplement à l'aide de leur bouche, qui se trouve, à cet effet, transformée en la plus délicate petite pompe aspirante que l'on puisse imaginer. La lèvre inférieure représente un tube terminé en pointe, sur le dessus duquel règne une gouttière. Dans celle-ci, quatre fines soies se meuvent comme un piston, et, dans leurs mouvements de va-et-vient, aspirent les liquides des plantes et des animaux, aussitôt qu'avec le stylet de son bec l'insecte en a piqué l'enveloppe. Ainsi, quand le fatal Cousin s'est arrêté sur notre peau et se gorge de notre sang, il ne le suce pas, il le pompe avec des pistons d'une merveilleuse ténuité.
Notre cœur, dont la structure est tant admirée et si admirable, n'est cependant lui-même qu'une bien grossière pompe