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LES PARESSEUX ET LES ASSASSINS

Il semble que, chez l'Oiseau, l'activité et l'intelligence soient en raison inverse de la taille : les paresseux et les brigands de l'air appartiennent généralement aux plus robustes tribus.

Le Troglodyte couve amoureusement sa charmante petite famille sous un dôme de mousse et de duvet, construit avec une délicate intelligence, et ordinairement abrité par le rebord de nos toitures; c'est une véritable sphère matelassée dont la mère ose à peine sortir, tant elle affectionne sa couvée.

L'Autruche, vivant emblème de l'indolence unie à la force, ne se donne pas la peine de construire un nid. Après avoir simplement éparpillé le sable à l'aide de ses pattes, elle dépose ses œufs sur l'arène, et abandonne à l'ardent soleil du désert le soin de leur incubation. Ce n'est que durant les nuits froides

et humides qu'elle vient les réchauffer. Et encore, comme si cet effort maternel surpassait leur tendresse, on voit les femelles se partager le soin d'une maternité douteuse, car il

148. Nid de Troglodyte d'Europe. Troglodytes Europxui, Cuvier. Du Muséum de Rouen.

paraît avéré que plusieurs Autruches entremêlent leurs œufs dans la môme excavation de sable. Levaillant s'élant blotti toute une nuit dans un buisson pour y observer les manœuvres de ces oiseaux, vit quatre femelles se rendre sur le même tas

d'œufs; « elles se relevaient, dit ce voyageur, l'une après l'autre 40. » Le mâle est également appelé à suppléer à l'indolence de sa compagne ; il couve aussi : c'est une nourrice d'un autre sexe.

Les Ducs et les Hiboux ne se préoccupent guère plus de leur nidification. Presque tous ces nocturnes paresseux déposent simplement leurs œufs sur la poussière que le temps accumule dans les anfractuosités des rochers ou des cavernes; d'autres s'installent dans les églises ou les châteaux en ruine ; quelques-uns se contentent des trous qu'offrent les troncs cariés des arbres séculaires. Un peu moins nonchalante, l'Effraie, avant de pondre, tapisse d'un mince matelas de mousse la pierre nue de l'obscur souterrain dans le fond duquel elle élève une couvée qui craint tant la lumière.

Les oiseaux de la tribu des Cailles, des Perdrix et des Poules sont tous de très-maladroits ouvriers, se contentant d'étaler leurs couvées sur la plus misérable litière ou même sur le sol le plus aride. Les belles Colombes, elles-mêmes, ne prennent guère plus de soin de leur progéniture. Leurs nids négligemment suspendus sur les branches des arbres, ne sont formés que par une mince nappe de brindilles très-espacées : véritable claie en désordre, sans mousse et sans duvet, sur laquelle l'œuf aéré de tous côtés, semble à tout instant menacé de choir. C'est l'œuvre d'une imprévoyante beauté, dont la couche paraît plutôt devoir glacer que réchauffer la jeune famille.

On trouve plus d'ampleur, mais pas beaucoup plus d'intelligence dans les constructions des grands carnassiers, tels que les Aigles, les Autours et les Faucons, ces dominateurs de l'air. Farouches et solitaires, les premiers suspendent leur nid au milieu des plus horribles précipices, sans s'effrayer ni du mugissement des cataractes, ni du fracas des avalanches. La masse de l'œuvre et le poids des matériaux sont proportionnés à la force de l'architecte. L'aire de l'Aigle n'est qu'un amas de grosses branches d'arbres, véritable fagot enchevêtré et for-

raant un épais et rustique matelas de douze à quinze pieds de circonférence. Ce nid sert souvent toute la vie au couple qui l'a édifié, mais ses proportions augmentent avec le temps parce

149. IS'id de Chouette effraie. Sirix flammea, Linnée. Du Muséum de Rouen.

que tout autour s'entassent les ossements de tous les animaux apportés par les parents et dévorés par la famille affamée ; de manière qu'à un moment donné l'aire de ees Rapaces n'est plus qu'un infect charnier.

Les constructions de l'Autour ont un moindre développement ; il y emploie de simples petites bûchettes ; cependant son nid offre encore quatre pieds de circonférence.

Quelques-uns de nos paresseux, ne voulant absolument rien faire, deviennent de simples voleurs. D'autres, plus courageux, sont de véritables brigands attaquant de front l'ennemi qu'ils veulent dévorer, et jetant leur victime par la fenêtre pour envahir son domicile.

A cette légion, appartiennent les voraces Pies-grièches de nos bois, qui tuent tant de petits oiseaux, dont on les voit enfiler les cadavres sur les épines des buissons.

Au nombre des plus obstinés voleurs, il faut peut-être citer nos Moineaux. Linnée et Gmelin racontent comme un fait avéré, qu'avant le retour des Hirondelles, l'un de ceux-ci s'empare parfois du domicile abandonné par les voyageuses. Il s'y installe, et, lorsque reviennent les légitimes propriétaires, il menace de les écharper avec son robuste bec. Les Hirondelles spoliées appellent à leur secours leurs compagnes des environs. Alors commence le siège de la place; les unes retiennent l'ennemi prisonnier, tandis que les autres s'occupent à murer la porte avec force becquetées de terre ; et bientôt, l'usurpateur étroitement emprisonné dans le nid qu'il a envahi, y périt asphyxié 41 .

Mais de tous ces spoliateurs ailés, le plus cruel est le Coucou. Voici son histoire.

Ce paresseux et sauvage habitant de nos forêts ne veut ni édifier de nid, ni couver ses œufs, ni nourrir ses petits. Par ruse il transmet ce fatal soin à d'autres oiseaux, et c'est constamment aux espèces de la moindre taille qu'il impose la besogne dont il se délivre.

Les plus illustres naturalistes de l'antiquité et des temps modernes, tels qu'Aristote, Pline et Linnée, avaient déjà reconnu que le Coucou s'emparait d'un nid étranger, dont les légitimes possesseurs étaient sacrifiés au profit de la progéni-

ture de l'envahisseur. Mais ce n'est que récemment que ces odieuses menées ont été exactement dévoilées.

La nature, avare à l'égard du Coucou, ne lui a accordé que deux œufs. Cependant, on reconnaît là une sage prévoyance, car pour élever ses deux petits, un bon nombre d'autres sont barbarement massacrés.

C'est le nid d'un Roitelet ou d'un Troglodyte que cet oiseau choisit pour l'accomplissement de ses desseins, et il n'y place qu'un seul de ses œufs.

Déjà s'offre ici un curieux problème à résoudre. Les nids de ces charmants hôtes de nos bocages sont si exigus, qu'un oiseau de la taille du Coucou ne pourrait ni y entrer, ni s'y poser pour pondre; comment donc y introduit-il sa progéniture? Levaillant désespérait de pouvoir pénétrer ce mystère, lorsque le hasard lui en fournit l'occasion. Le célèbre voyageur, en tuant une femelle de Coucou doré, en Afrique, trouva dans sa gorge un œuf entier, qu'il reconnut pour être celui de l'oiseau ; et son nègre lui assura que souvent, en tuant de semblables Coucous au vol, il avait vu des œufs tomber de leur bec.

Un savant modeste, M. Florent Prévost, auquel on doit tant de curieuses observations, a reconnu que la même chose se passait à l'égard de notre Coucou commun. 11 a vu que la femelle pondait son œuf sur le sol, et qu'ensuite elle le prenait avec son bec, le plaçait dans sa gorge, et allait le déposer dans le nid de l'espèce insectivore dont elle a fait choix .

Pline raconte, au long, que lorsque le jeune Coucou est éclos au milieu de la petite famille de la Mésange, celle-ci, par un sentiment de vanité maternelle, en le voyant si fort et si beau, sacrifie tous ses autres petits, et les lui laisse dévorer sous ses yeux, jusqu'au moment où elle-même devient sa pâture.

Telle est la fiction; abandonnons-la pour la réalité, non moins extraordinaire, et qui nous fut révélée par un homme d'immortelle mémoire, Jenner, l'inventeur de la vaccine.

Ce n'est pas la mère qui se charge de l'assassinat, mais le petit Coucou. Voici comment le grand médecin raconte le fait dans les Transactions philosophiques : « Le jeune Coucou,

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