L'ARCHITECTURE DE PLAISANCE
L'amour maternel, nous l'avons vu, opère des prodiges, et ne néglige rien pour le bien-être et la protection de la famille. Ici ce sont des Oiseaux qui sacrifient simplement au luxe et aux plaisirs; et, au lieu de nids ingénieux, édifient d'élégants bosquets de plaisance, destinés à la simple promenade, aux tendres ébats, aux rendez-vous d'amour.
Le plus habile de ces faiseurs de charmilles, véritables Le Nôtre de l'ornithologie, est le Chlamydère tacheté, qui ressemble beaucoup à notre perdrix. Cependant il s'en distingue, à première vue, par son plumage foncé relevé de gouttes claires, et par son cou orné d'un gracieux collet rose.
Le couple procède par ordre à l'édification de. son bosquet. C'est ordinairement dans un lieu découvert qu'il le place, pour mieux jouir du soleil et de la lumière. Son premier soin est de faire une chaussée de cailloux arrondis, d'un volume à peu près égal; et quand la surface et l'épaisseur de celle-ci lui semblent assez considérables, il commence par y planter une petite avenue de branches. On le voit, à cet effet, rapporter de la campagne de fines pousses d'arbres, à peu près de la même taille, qu'il enfonce solidement, par le gros bout, dans les interstices des cailloux. Ces Oiseaux disposent ces branches sur deux rangées parallèles, en les faisant toutes converger l'une vers l'autre, de manière à représenter une charmille en mi-
niature. Cette plantation improvisée a presque un mètre de long, et sa largeur est telle, que les deux amants peuvent se jouer ou se promener de face sous la protection de son ombrage.
Aussitôt que le bosquet est achevé, le couple amoureux songe à l'embellir. A cet effet, il erre de tous côtés dans la contrée, et butine chaque objet brillant qu'il y rencontre, afin d'en décorer l'entrée. Les coquilles à nacre resplendissante sont surtout l'objet de sa convoitise ; aussi les issues de la charmille en sont-elles pourvues d'une épaisse couche miroitante.
Si ces collectionneurs d'un nouveau genre trouvent dans la campagne de belles plumes d'oiseau, ils les recueillent et les suspendent, en guise de fleurs, aux ramilles fanées de leurs résidences. On est certain qu'aux environs de celles-ci, tout objet vivement coloré ou éclatant dont le sol est accidentellement jonché, en est immédiatement enlevé. Gould me racontait même que, dans les sites où ces oiseaux édifient, si quelque voyageur perd sa montre, son couteau, son cachet, il est inutile de les chercher sur le lieu où ils sont tombés ; ils en ont été emportés par les Chlamydères du canton, et on les retrouve toujours dans la plus voisine de leurs promenades.
La découverte de ce bosquet d'amour étant un fait ornithologique absolument inattendu, Gould craignit qu'en Europe sa narration ne fut suspectée : il voulut y joindre des pièces à l'appui. A cet effet, ayant enlevé du sol une de ces promenades extraordinaires, à l'aide de soins infinis, il parvint à la transporter au British Muséum, où l'on peut l'admirer aujourd'hui.
Lorsque l'on connut le travail, on voulut essayer l'ouvrier. L'un de ces champêtres architectes fut apporté vivant au Jardin zoologique de Londres. On l'avait mis dans une grande salle, environné de tous les matériaux nécessaires à ses constructions; mais le pauvre Oiseau n'a fait là que de bien mauvaise besogne : l'air et le soleil de la patrie lui manquaient,
et surtout la présence d'une compagne : le courage s'était énervé. C'était à peine, lorsque je le vis, s'il avait commencé à planter irrégulièrement quelques branchages dans un tas de pierres et de terre qu'il avait rassemblées.