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LES MINEURS ET LES MAÇONS

Tous les voyageurs qui abordent les rivages des mers australes sont frappés de l'aspect des innombrables bandes de Manchots qui les animent.

Oiseaux par le fond de l'organisation, par les mœurs ce sont de véritables Poissons. Leurs ailes, transformées en nageoires, les rendent inhabiles au vol, et leurs pattes ne sont propres qu'à la natation. Aussi, ne pouvant ni s'élever dans l'air, ni se dérober par la course, quand ils veulent fuir leurs agresseurs, ils trébuchent et tombent à chaque pas sur la terre. Les marins comptent sur leurs chutes pour les assommer, et ils en font souvent un énorme carnage. Mais la scène change aussitôt que les Manchots ont gagné l'eau, leur élément de prédilection. Ils s'y précipitent du haut de rochers qui s'élèvent de dix à quinze pieds au-dessus des flots, et, arrivés dans la mer, pion-

gent et nagent avec une prestesse qui nargue les gros poissons, et fait le désespoir des petits, leur pâture habituelle.

Assis sur leur queue, et toujours debout sur les plages, ces Oiseaux éparpillés en bandes immobiles, par leur ventre blanc, et leur capuchon et leur manteau noirs, rappellent le costume de certaines corporations religieuses, ce qui les fait comparer par tous les marins à des processions de pénitents.

Grands nageurs, mais mauvais marcheurs, les Manchots ne pouvant nidifier ni dans les arbres, ni dans les terres, il leur a fallu s'accommoder du rivage. Trop bornés pour tisser un nid, ils se contentent de creuser un trou dans le sol : ce sont de simples mineurs.

C'est ordinairement sur les îlots déserts et couverts d'herbes que ces animaux établissent leur demeure souterraine. Ils la creusent à l'aide de leur bec et de leurs pattes, à fleur du sol, et lui donnent souvent jusqu'à trois pieds de profondeur. L'intérieur, par sa forme, rappelle un four, et l'entrée étroite et surbaissée en représente la gueule. De toutes les cavernes partent de véritables chemins dérobés, tracés au milieu des hautes herbes et recouverts de leurs cimes. C'est par ces routes tortueuses et ombragées que les Oiseaux se rendent de leurs nids au rivage.

Ces travaux souterrains sont si multipliés dans certains parages, qu'il arrive souvent aux marins de s'y enfoncer en marchant. Le Manchot, troublé par cet envahissement inattendu, se jette sur l'imprudent qui défonce sa demeure, et souvent la jambe du visiteur ne s'en retire qu'après avoir eu à subir de rudes coups de bec, de vives blessures. Plus d'un pantalon de matelot y abandonna quelque portion de son étoffe.

La tribu des Maçons est fort nombreuse, et ces architectes ailés emploient pour leurs constructions des matériaux assez variés. Beaucoup, ainsi que faisaient les anciens Germains, ne construisent leur demeure qu'avec de la terre ou de l'argile.

156. Nids de Grèbe castagneux. Colymbus minor, Gmelin, D'après le dessin original

de M. Noury.

D'autres emploient des végétaux, après les avoir gâchés comme une sorte de mortier ou de mastic.

Le plus robuste, mais en même temps le plus maladroit de toute notre lignée de maçons est le Flamant, auquel nous pardonnons ses rustiques constructions en faveur de son resplendissant plumage lavé de rose et de rouge éclatant. Ce grand Échassier, dont les troupes flamboyantes se plaisent sur tous les rivages des contrées chaudes, construit ordinairement ses nids non loin de la mer, et leur donne une disposition toute particulière, car ses jambes démesurément longues n'auraient pu s'accommoder à la nidification normale.

Les Flamants placent leurs nids sur le sol, et ne les édifient qu'avec de la vase grossièrement gâchée. Ceux-ci ont la forme d'un cône étroit, allongé, d'une hauteur d'environ un demimètre, et dont le sommet tronqué offre une concavité au fond de laquelle la femelle dépose deux ou trois œufs blancs. Pour les couver, elle pose son ventre dessus et laisse ses jambes pendre des deux côtés du cône élevé que forme sa construction.

Nos passagères Hirondelles sont déjà de plus habiles ouvrières que les Flamants. Les Chambrettes nuptiales qu'elles construisent sous la corniche de nos fenêtres ou dans les ogives gothiques des églises, ne sont maçonnées qu'avec de la terre pure, qu'elles vont chercher becquée par becquée, sur la berge de nos fleuves.... en combien de voyages?...

Les Hirondelles Salanganes, qui habitent la Chine et les îles qui l'avoisinent, façonnent des nids qui ressemblent à autant de petits bénitiers, qu'elles accolent par milliers sur les rochers inaccessibles ou dans les sombres cavernes, comme pour y dérober leurs chastes amours à tous les regards.

Ces nids sont formés d'une substance d'un blanc sale, absolument analogue, en apparence, à de la colle de poisson réduite en filaments agglutinés les uns aux autres; étrange aspect qui leur fit attribuer les plus diverses origines.

Ils semblaient si drôles à Kaempfer, qu'il n'y voulait pas croire; le célèbre explorateur du Japon prétendait même qu'on les fabriquait de toutes pièces avec de la chair de divers Polypes.

M. Poivre, qui au titre de gouverneur de l'Ile-de-France en réunissait un autre dont il tira beaucoup plus de renommée, celui de savant distingué, éclaira le premier l'histoire des

157. Nids comestibles de la Salangane. Hirundo esculenta, Lalliam.

Salanganes, et recueillit de sa propre main quelques-unes de leurs constructions; mais il se trompa en prétendant que ces Hirondelles les édifiaient avec du frai de poisson, opinion ayant eu longtemps cours.

Ce fut Lamouroux qui, pour la première fois, en 1821, nous donna d'exactes notions sur la composition de ces nids extraordinaires. Il reconnut que les oiseaux les construisaient avec diverses plantes marines qu'ils récoltaient dans les flots,

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