LES MIGRATIONS DES ANIMAUX
Beaucoup d'animaux, entraînés par d'impérieux besoins ou par une force instinctive irrésistible, à un moment donné, abandonnent en masses leur résidence habituelle et se dirigent vers des régions éloignées. De telles Migrations, dont le but se dérobe souvent à notre pénétration, s'observent dans presque toutes les classes du règne animal. Le plus ordinairement on les voit se produire à des époques fixes; mais d'autres fois aussi elles ne se montrent qu'accidentellement, et viennent tout à coup étonner les populations des contrées qui en sont le théâtre, et où ces envahisseurs inattendus apportent la dévastation, la famine ou la mort.
Dans d'autres cas enfin, c'est la violence qui force des légions d'animaux à déserter les lieux où ils se sont établis. Dans les contrées où l'homme ne les décime pas, ils pullulent en si grande abondance, et s'y trouvent tellement entassés, qu'on a peine à comprendre comment ils y peuvent subsister : on est effrayé de leur nombre. Les tableaux que Livingstone nous a
tracés de l'exubérance du gibier dans les sites sauvages de l'Afrique centrale, et en particulier sur les bords du Zambèze, suffiraient pour nous donner une idée de la fécondité de la nature. Mais cette fécondité est elle-même funeste aux espèces débiles; les plus fortes, en venant à dominer, les chassent ou les anéantissent, il n'y a pas de choix pour elles. Ce sont des migrations forcées.
La civilisation procède de la môme manière. Les animaux disparaissent à mesure que celle-ci s'avance; elle les refoule devant elle ou les détruit radicalement. Beaucoup de grosses espèces qui s'abritaient dans les anciennes forêts de la Gaule, l'Aurochs et d'autres, ont aujourd'hui disparu de nos contrées. Nous n'y retrouvons plus que les ossements altérés de ces Mammifères sauvages que nos robustes aïeux y chassaient.
Lorsque les animaux opèrent annuellement de lointains voyages, on observe un ordre et une prévoyance qui n'ont point lieu lors de leurs migrations erratiques. Durant ces dernières, parfois toute la colonne expire vaincue par les éléments ou la faim : partie du lieu natal en bandes innombrables, pas un seul individu ne le revoit. Durant les autres, au contraire, instruite sans doute par une expérience dont tous profitent, le voyage s'accomplit avec un ordre qui nous étonne.
L'arrangement qu'affectent les Oies en traversant le ciel, lorsqu'elles se rendent dans une patrie éloignée, décèle chez elles certaines combinaisons mentales. Toutes se trouvent placées à la suite les unes des autres, sur deux longues lignes obliques qui forment un angle aigu en avant, disposition la plus favorable pour fendre l'air. Et comme l'individu placé à la tête de la phalange déploie plus d'efforts pour ouvrir la route, quand il se trouve fatigué, on le voit s'abaisser, prendre le dernier rang, tandis qu'un autre lui succède.
J'avais pensé qu'il y avait peut-être plus de poésie que de véracité dans ce qu'ont dit sur cela les naturalistes anciens ;
mais ayant fréquemment vu, le long du Nil, des bandes d'Oies traverser le ciel en se dirigeant vers la Nubie, j'ai pu vérifier l'exactitude de leurs récits.
J'ai reconnu aussi que, lorsque ces voyageurs exténués de fatigue se reposaient sur les bords du fleuve, de place en place, tout autour de leurs masses tassées et endormies, il y avait d'immobiles sentinelles qui, l'œil au guet et l'oreille attentive, observaient les environs, et donnaient l'éveil à tout le camp, aussitôt que quelque ennemi s'en approchait. Nos chasseurs tentèrent, mais toujours en vain, de les surprendre.
167. Chasse aux Oies. Tirée des peintures des temples souterrains de Beni-Hassan. D'après Lepsius, Monuments d'Égypte et d'Éthiopie.
Longtemps avant qu'elles se trouvassent à portée de fusil, on voyait ces vedettes vigilantes élever le cou , observer l'approche, hésiter quelques instants en battant des ailes, puis enfin s'envoler en jetant un léger cri; alors toute la troupe émigrante les suivait.
Cependant, il est probable que les anciens Égyptiens , plus habiles que nous, parvenaient à surprendre ces bandes voyageuses. En effet, parmi les peintures ou les hiéroglyphes des monuments des Pharaons, on a fréquemment représenté des
chasses d'Oies au filet et des gens portant de ces oiseaux dans des paniers, allant les vendre sur les marchés. Lepsius a reproduit, dans son bel ouvrage sur l'Égypte, plusieurs de ces scènes cynégétiques, d'après les peintures et les bas-reliefs de Beni-Hassan et des grandes pyramides de Gizeh.
Certains Insectes n'offrent^ pas un ordre moins remarquable quand ils s'éloignent de leur demeure. Une espèce de Lépidoptère est même devenue célèbre à cause de la règle que ses larves affectent constamment durant leurs pérégrinations. En sortant du repaire ou sac dans lequel s'abrite et
169. Égyptien portant des Oies au marché. D'après Lepsius. Tiré des pyramides.
s'entasse toute leur famille, une chenille marche en tête de la bande ; puis en viennent deux ; ensuite un rang de trois ; après un de quatre ; et toujours les escouades s'augmentent et marchent régulièrement à la suite les unes des autres. Leurs files, qui s'étendent parfois sur une longueur de trente à quarante pieds, font ainsi de nombreux détours sur les pelouses et les chemins, en imitant l'ordre d'une procession en mouvement. C'est ce qui a valu le nom de Bombyce processionnaire au Papillon qui donne naissance à cette funeste cohorte, qu'il faut laisser en repos lorsqu'on la rencontre, car, sous peine d'un rigoureux châtiment, il est défendu à l'homme
et aux animaux d'en troubler la marche ou même d'en approcher. Les poils qui recouvrent ces chenilles, se détachant pendant leurs évolutions et voltigeant tout autour de leur armée, sont extrêmement dangereux à respirer; aussitôt qu'il en entre avec l'air dans la poitrine, on se trouve subitement pris d'une toux opiniâtre et douloureuse, qui va presque jusqu'à la suffocation.
Le besoin impérieux, irrésistible, de changer de site ou de patrie, ne se manifeste ordinairement que chez les individus jouissant de toute la plénitude de leurs forces. Cependant, on l'observe aussi pour quelques jeunes à peine éclos. C'est ce qui a lieu, au printemps, à l'égard des Anguilles. La progéniture de ces poissons, dont la mystérieuse origine n'est point encore débrouillée, remonte alors nos fleuves par bandes tellement serrées, que tous les voyageurs se touchent, et que tout dénombrement en serait impossible.
Ces jeunes Anguilles forment près des berges de la Seine un cordon d'un mètre de largeur, qui met parfois plus d'une semaine à traverser les environs de Rouen ; et, après ce temps, ces myriades d'animaux disparaissent subitement sans laisser aucune trace. D'où nous arrive cette voie lactée vivante, et que devient enfin cette progéniture diaphane, à peine ébauchée? C'est encore un impénétrable secret44.
Nos relations commerciales avec les régions éloignées favorisent aussi les migrations de certains animaux, mais pas autant cependant qu'on serait tenté de le croire. Transportés sous un climat étranger, ceux-ci y meurent le plus souvent : le froid glace les uns, la chaleur étouffe les autres. Il n'est pas rare de voir errer dans les ports de l'Europe quelque Serpent ou quelque Araignée des contrées tropicales, que nos navires y ont débarqués avec leurs cargaisons de bois de teinture. Mais, engourdis par notre soleil avare, bientôt ces exilés expirent en regrettant une plus heureuse patrie.