‹ L'UniversChapitre 103 sur 348 · LA LETTRÉE PAN-HOÉ1-PAN · texte numérisé non relu

LA LETTRÉE PAN-HOÉ1-PAN

C’est sous l’empereur Ho-ti que vécut la célèbre Pan-hoeï-pan (*), sreur du général Pan-tchao et de l’historien Pan-kou. Comme la condition des femmes en Chine, dans l’antiquité et même de nos jours, est tres-peu connue, et que l’on en porte généralement un jugement erroné, nous entrerons ici dans quelques détails sur la vie et les ouvrages de Panhoeï-pan, tirés de la longue notice que lui a consacrée le P. Ainyot (’*).

Elevée avec ses deux frères dans la maison paternelle, elle profita à la dérobée des leçons qu’on leur donnait; elle lisait leurs livres, écoutait leurs leçons, et devint avec le temps aussi instruite qu’eux. Mariée dès l'âge de quatorze ans à un jeune mandarin , elle voulut remplir assidûment ses devoirs de femme, en se livrant tout entière aux soins du ménage, excepté dans quelques instants que son mari voulait qu’elle consacrât aux lettres. Devenue veuve dans la fleur de l’âge, elle se retira chez son frère Pan-kou, pour y passer ses jours dans une austere viduité, et se consoler dans le sein des lettres d’une perte qu’elle était- bien résolue de ne jamais réparer.

Pan-kou était historiographe de l’empire, et s’occupait à revoir les an-

(*) Voyez son portrait, pl.

(“) Mém. sur les Chia., L III, p. 36 1 et suit.

CHINE

nales de Sse-ma-tstan (voy. ci-devant , pag. 24G), et à y ajouter une suite sous le titre de Han-chou ou Livres des Han. Il travaillait encore a deux autres ouvrages, dont l’un était intitulé les Huit Modèles, et l’autre Instructions sur l'Astronomie, lies ouvrages de cette nature demandaient de la part de celui qui les entreprenait une lecture immense, du goût, de la critique, et une application presque sans relâche. Il trouva que sa sœur réunissait dans sa personne toutes ces qualités, et qu’elle était très-disposée a en faire usage. Il n'hésita pas à partager avec elle un travail dont il était à présumer qu’il recueillerait seul les fruits. Il ne prétendit pas cependant la priver de sa part de gloire: il ne laissait échapper aucune occasion de faire l’éloge de sa sœur, et lorsqu’il lisait devant l’empereur ou en présence de quelques amis des morceaux des ouvrages auxquels il avait eu ordre de travailler, il ne manquait jamais de dire : cet article est de Pan-kou, cet autre est de Pan-hoeï-pan.

Pan-kou ayant été enveloppé dans la disgrâce au général Teou-hian, son ami, et étant mort de chagrin en prison , sa sœur fut chargée par l'empereur de revoir ses ouvrages et d’y mettre la dernière main. L’empereur lui assigna des revenus et lui donna même un appartement dans le palais,

Près de celui de ses bibliothèques, où on conservait les manuscrits et les livres rares, et dans l’intérieur duquel était une espèce de galerie qui tenait lieu de cabinet. Ce fut là que Panhoeï-pan lit porter les manuscrits de sou frère, et qu’elle les mit en état d’être donnés au public; elle les présenta à l’empereur, qui les lit imprimer.

Ces ouvrages, quoique donnés sous le nom de Pan-kou, son frère, la rendirent célèbre dans tout l’empire, parce qu’on n’ignorait pas la part qu’elle y avait eue. Le Livre des Han (. Han-chou ) lui lit surtout un honneur infini. Ce livre, un des meilleurs et des plus curieux qui soient sortis des presses chinoises, contenait l’histoire

de douze empereurs, depuis Kaotsou, fondateur de la dynastie, jusqu’à la mort de l’usurpateur YVangmang; c’est-à-dire, l'histoire de tout ce qui était arrivé de plus intéressant dans l’empire pendant l’espace de deux cent trente ans.

La renommée que s’acquit Panhoeï-pan par la publication des ouvrages historiques de son frère, auxquels elle avait pris une si grande part, la lit choisir par l’empereur pour être maîtresse de poésie, d'éloquence et d'histoire de la jeune impératrice qui avait succédé à celle que les eunuques, devenus tout-puissants sous Ho-ti , avaient fait répudier. Pan-hoeï-pan ne laissa pas perdre son talent dans les honneurs et les frivolités de la cour; ayant eu toujours en vue le bonheur de son sexe, elle composa, pour l’éclairer sur ses véritables devoirs, un ouvrage en sept chapitres (en chinois , Niu-kié-tsi-pien ) , qui a été traduit du chinois par le P. Amyot(*), et que nous regrettons de ne pas pouvoir insérer ici en entier, pour que l’on voie comment les devoirs et la destinée de la femme ont été compris en Chine, par une femme, il y a presque deux mille ans. Nous nous contenterons d’en donner les extraits suivants :

LES SEPT ARTICLES SOUS LESQUELS SONT COMPRIS LES PRINCIPAUX DEVOIRS DES PERSONNES DU SEXE.

Abt. 1er. L'état d'une personne du sexe est un état d'abjection et de faiblesse.

« Noys tenons le dernier rang dans l’espèce humaine; nous sommes la partie faible du genre humain : les fonctions les moins relevées doivent être et sont en effet notre partage.

C’est une vérité dont il nous inqiorte d’être pénétrées, parce qu’elle doit influer sur toute notre conduite et devenir la source de notre bonheur, si nous agissons en conséquence.

(*) Mém. sur les Chin., L III, p. 368 et tuiv.

« Anciennement, lorsqu’une 011e venait au monde, on était trois jours entiers sans daigner presque penser à elle; on la couchait à terre sur quelques vieux lambeaux, près du lit de la mère, sans s’occuper d’elle; le troisième jour on visitait l’accouchée, on commençait à prendre soin de la petite fille , on se transportait à la salle des ancêtres. Le père, tenant sa lille entre ses bras, ceux de sa suite, ayant en main quelques briques et quelques tuiles, restaient debout pendant quelue temps devant la représentation es aïeux , auxquels ils offraient en silence, celui-là la nouvelle-née, ceux-ci les tuiles et les briques dont ils étaient chargés... Si les jeunes filles viennent à bout de se croire telles qu’elles sont en effet, elles n’auront garde de s’enorgueillir; elles se tiendront humblement à la place qui leur a été assignée par la nature; elles sauront que leur état étant un état de faiblesse, elles ne peuvent rien sans le secours d’autrui. Dans cette persuasion, elles rempliront exactement leurs devoirs, et ne trouveront rien de pénible dans ce qu’on exigera d’elles.

Abt. 2. Devoirs généraux des personnes du sexe quand elles sont sous la puissance d'un mari.

« Quand la jeune fille a atteint l’âge convenable, on la livre à une famille étrangère. Dans ce nouvel état elle a de nouveaux devoirs à remplir, et ces devoirs ne consistent pas tant à faire tout ce qu'on exige d’elle, qu’à prévenir tout ce qu’on serait en droit d’en exiger.

Abt. 3. Du respect sans bornes que la femme doit à son mari, et de l'attention continuelle qu’elle doit avoir sur elle-même.

« Il vous naît un garçon, dit le proverbe, vous croyez avoir en lui un loup que rien ne sera capable d’effrayer, il ne sera peut-être qu’un vil insecte, qui se laissera écraser par le premier venu; il vous naît une fille, vous ne voyez en elle qu’une timide

souris ; peut-être sera-t-elle une horrible tigresse, répandant partout la terreur.

« Vous qu’on est en droit de regarder comme une souris, voulez-vous ne point devenir tigresse? Conservez constamment la timidité qui vous est naturelle. Si de la maison paternelle vous avez passé dans celle d’un époux, quoi

ue ce soit qui puisse vous arriver,

ans quelque situation que vous puissiez être, ne vous relâchez jamais sur la pratique des deux vertus que je regarde comme le fondement de toutes les autres, et qui doivent être votre plus brillante parure. Ces deux vertus principales sont : un respect sans bornes pour celui dont vous portez le nom, et une attention continuelle sur vous-même.

«Le respect attire le respect; un respect sans bornes fait naître l’estime, et de l’estime il se forme une affection durable à l’épreuve de tous les événements. L’attention sur soimême fait éviter les fautes; une attention continuelle est comme le correctif des défauts auxquels nous ne sommes que trop sujettes.

« Voulez-vous que votre mari vous respecté? Ayez pour lui un respect sans bornes. Voulez-vous qu’il vous honore de son estime et qu’il ait pour vous une affection constante? Veillez constamment sur vous-même, pour ne pas lui laisser apercevoir vos defauts, et pour tâcher de vous en corriger.

Une femme qui ne fait pas cas de ces deux vertus, ou qui n’en fait pas la base sur laquelle doit s’appuyer toute la tranquillité de scs jours, tombera bientôt dans les vices opposés, et sera la plus malheureuse des femmes.

Abt. 4. Des qualités qui rendent une femme aimable.

« Ces qualités se réduisent à quatre :

à savoir : la vertu, la parole, la Jigure, et les actions.

« La vertu d’une femme doit être solide, entière, constante, à l’abri de tout soupçon. Elle ne doit avoir rien de farouche, rien de rude ni de rebu-

CHINE

tant, rien de puéril ni de trop minutieux. Ses paroles doivent être toujours honnêtes , douces , mesurées ; elle ne doit pas être taciturne, mais elle, ne doit pas être babillarde; elle ne doit rien dire de trivial ni de bas, mais elle ne doit pas pour cela rechercher ses expressions, ni n’en employer que de peu communes , et vouloir paraître bel esprit. Si elle est assez instruite dans les lettres pour en parler pertinemment, elle ne doit point faire parade de son érudition. En général , on n’aime pas qu’une femme cite à tout moment l’histoire, les livres sacrés, les poètes, les ouvrages de littérature; mais on sera pénétré d’estime pour elle si, sachant qu’elle est savante, on ne lui entend tenir que des propos ordinaires , si on ne l’entend jamais parler de sjiences ou de littérature qu’en très -peu de mots et par pure condescendance pour ceux qui l’en prieraient.

« Aux agréments de la parole elle doit joindre ceux de la ligure. La régularité des traits, la finesse du teint, la beauté de la taille, la proportion des membres, et tout ce qui, dans l’opinion commune , constitue ce qu’on appelle la beauté, contribuent sans doute à rendre une femme aimable; mais ce n’est pas ce que j’entends par les agréments de la figure dont elle doit tirer parti pour sé faire aimer.

Il ne dépend pas de nous d’être belle, et je demande d’une femme une qualité qu’elle puisse acquérir, et des agréments qu’elle puisse se donner, si elle ne les a pas. Une femme est toujours assez belle aux yeux de son mari , quand elle a constamment de la douceur dans le regard et dans le son de la voix , de la propreté sur sa personne et dans ses habits, du choix et de l’arrangement dans sa parure, de la modestie dans ses discours et dans tout son maintien.

«Pour ce qui est des actions, elle n’en doit jamais foire aucune qui ne soit dans l’ordre et dans la décence, pour l’honnête satisfaction d’un mari sage, et le bon exemple des enfants et des domestiques; elle n’en doit faire

aucune qui n’ait directement le soin de sa maison pour objet; elle doit les faire toutes dans les temps réglés, de telle sorte néanmoins qu’elle ne soit point esclave du moment précis; elle doit les faire sansempressemeutcomme sans lenteur; avec application, mais sans inquiétude; avec grâce, mais sans affectation.

Abt. 5. De t attachement inviolable

que la femme doit avoir pour son

mari.

« Quand une fille passe de la maison paternelle dans celle de son mari; elle perd tout, jusqu’à son nom; elle n'a plus rien en propre; ce qu’elle porte, ce qu’elle est, sa personne, tout appartient à celui qu’on lui donne pour époux. C’est vers son époux que désormais doivent tendre toutes ses vues; c’est uniquement à son époux qu’elle doit chercher à plaire; vif ou mort, c’est à son époux qu’elle doit son cœur.

« Par les statuts consacrés dans notre cérémonial (le Livre des Hitcs), un homme, après la mort de sa femme, a le pouvoir de se remarier; il a le même pouvoir, du vivant mêmede sa femme, pour des raisons qui sont très-bien détaillées ailleurs; mais une femme, pour quelques raisons que ce puisse être, ni du vivant, ni apres la mort de son mari , ne peut passer à de secondes noces, sans enfreindre les règles du cérémonial et sans se déshonorer. L’époux est le ciel de l'épouse, dit une sentence contre laquelle on n’a jamais réclamé. Y a-t-il quelque endroit sur la terre où l’on puisse ne pas être sous le ciel? C’est donc, pour tout le temps qu’elle sera sur la terre, c’està-dire, pendant toute sa vie, qu’une femme est sous le ciel de son mari.

C’est pour cette raison que le Livre des lois pour le sexe ( Niu-hien-chou ) s'exprime en ces termes : Si une femme a un mari selon son cœur, c’est pour toute sa vie; si elle a un mari contre son cœur, c’est pour toute sa vie.

Dans le premier cas une femme, est heureuse et l’est pour toujours; dans le second cas, elle est malheureuse, et

son -malheur ne finira que lorsqu’elle cessera de vivre.

« Tant que par une répudiation dans les formes un mari n’aura pas rejeté loin de lui une femme dont les défauts n’auront pu être corrigés, il conserve tous ses droits sur elle; il peut et il doit en exiger l'attachement le plus inviolable; tant qu’une femme sera sous l’autorité du mari, son cœur n’est pas un bien dont elle puisse disposer, puisqu’il appartient tout entier à l’homme dont elle porte le nom.

Abt. 6. De l'obéissance que doit une femme à son mari, au père et à la mère de son mari.

Une obéissance qui, sans exception de temps ni de circonstances, sans égard aux difficultés ni aux aversions que l’on pourrait avoir, s’étend à tout et s’exerce sur tout, dans l’enceinte d’une famille, pour les affaires purement domestiques, est l’obéissance dont je veux parler ici. Une femme qui n’aurait pas cette vertu dans sa totalité serait indigne du beau nom d’épouse; une femme qui ne l'aurait qu’en partie n’aurait point à se plaindre si l’on agissait envers elle dans toute la rigueur de la loi.

« Il n’est aucune chose sur la terre qui ne puisse être unie à une autre; il n’en n’est point de si fortement unies qu’on ne puisse diviser. Une femme qui aime son mari et qui en est aimée lui obéit sans peine, tant parce qu’elle suit en cela son inclination , que parce qu’elle est comme sdre qu’elle ne fera après tout que ce qu’elle voudra, et que, quoi qirelle fasse, elle saura bien obtenir l’approbation de celui à qui elle plaît. Une femme ainsi obéissante n’a pas fait la moitié de sa tâche. Une obéissance absolue, tant envers son mari qu’envers son beau-père et sa belle-mère, peut seule mettre à couvert de tout reproche une femme qui remplra d’ailleurs toutes ses autres obligations. « Une femme, dit le Niuhien-chou, doit être dans la maison comme une pure ombre et un simple écho. » L’ombre n’a de forme apparente que celle que lui donne le corps;

l’écho ne dit précisément que ce qu’on veut qu’il dise.

Abt. 7. De la bonne intelligence qu'une femme doit toujours entre tenir avec ses beaux-frères et bellessœurs.

« Une femme qui a du bon sens et qui veut vivre tranquille doit commencer par se mettre au-dessus de toutes les petites peines inséparables de sa condition; elle doit tâcher de se convaincre que, quoi qu’elle puisse faire, elle aura toujours quelque chose à souffrir de la part de ceux avec qui elle a à vivre; elle doit se convaincre que sa tranquillité au dedans et sa réputation au dehors dépendent uniquement de l’estime qu’elle aura su se concilier de la part de son beau-père et de sa belle-mère, de ses beaux-frères et de ses belles-sœurs; or le moyen de se concilier cette estime est tout à fait simple : qu'elle ne contrarie jamais les autres; qu’elle souffre en paix d’être contrariée; qu’elle ne réponde jamais aux paroles dures ou piquantes qu’on pourrait lui dire; qu’elle ne s’en plaigne jamais à son mari; qu’elle ne désapprouve jamais ce qu’elle voit ni ce qu’elLe entend, à moins que ce ne soit des choses évidemment mauvaises; qu’elle soit pleine de déférence pour les volontés d’autrui , dans tout ce qui ne sera pas contraire à l’honnêteté ou à son devoir. Son beau-père et sa bellemère, ses beaux-frères et ses bellessœurs, fussent-ils des tigres et des tigresses, ne pourront qu’être pénétrés d’estime pour une femme qui se conduira si bien à l’égard d’eux tous. Ils feront en tout temps et en tous lieux l’éloge de sa vertu et de son bon caractère. Un tel éloge souvent répété ne saurait manquer de lui gagner le cœur de son mari, de la faire respecter de toute la parenté, et d’établir si bien sa réputation dans toute la ville, qu’elle deviendra l’objet de l’estime universelle; on la citera pour exemple aux autres femmes , et on la leur proposera sans cesse comme le modèle sur lequel elles doivent se former. »

L’ouvrage de Pan-boeï-pan , que

CHINE

Ton pourrait nommer le Code des femmes, fut reçu avec beaucoup de faveur par la cour et les mandarins ; le savant Ma-young, président des lettrés qui allaient travailler chaque jour dans la bibliothèque du palais de l’empereur, en lit une copie de sa propre main , et ordonna à sa femme d'apprendre par cœur cet ouvrage, fait, disait-il , /aotrr la perfection des personnes du sexe.

Cette femme illustre , l’honneur de son sexe, mourut à l’âge de 70 ans, et fut pleurée de tous ceux qui avaient eu l’avantage de la connaître. L’empereur lui fit rendre des honneurs funèbres avec une magnificence extraordinaire. De tous les éloges que les poètes et les lettrés du temps composèrent en son honneur, on n’a conservé que l'inscription lapidaire qu’une autre femme célèbre, épouse d’un des fils de Pan-hoeï-pan, fit graver sur sa tombe ; en voici le contenu :

« Pan-hoeï-pan , surnommée Tsao, la grande dame, femme de Tsao, fille de Pang-cre, sœur de Pan-kou, a mis la dernière main aux ouvrages de son père et de son frère , qu’elle a expliqués et embellis.

« Elle a été maîtresse de l’impératrice et des dames du palais. F.n donnant à ses illustres élevés des leçons sur la poésie , l’éloquence et l’histoire, elle leur apprit à parer l’érudition des ornements de la littérature, et à enrichir la littérature des trésors de l’érudition.

« Par un bienfait dont aucune femme n’avait encore joui, l’empereur lui donna la surintendance de celle de ses bibliothèques qui renfermait le dépôt précieux des manuscrits anciens et modernes non encore débrouillés.

« A la tête d’un nombre de savants choisis , elle travailla dans cette bibliothèque avec un succès qui fit l’adiniration de tous les lettrés, et qui surpassa ses propres espérances. Elle tira du profond oubli dans lequel elles étaient ensevelies, quelques productions utiles des savants des siècles passés ; elle expliqua avec une clarté qui ne laissa rien à désirer, quelques bons

ouvrages des savants modernes, qu’une trop grande obscurité et un goût tout à fait bizarre rendaient presque inintelligibles.

« Elle s’éleva, sans y prétendre, au rang des plus sublimes auteurs, parmi lesquels la finesse de son goût, la beauté de son style, la profondeur de son érudition, et la justesse de sa critique, lui firent décerner une place distinguée. Elle s’abaissa , le voulant bien , jusqu'au niveau des femmes les plus ordinaires, auxquelles, par la simplicité de ses mœurs, par son assiduité à vaquer aux affaires domestiques, et par son attention scrupuleuse à ne négliger aucun des petits détails du ménagé, elle ne dédaigna pas de se rendre semblable , pour leur apprendre que , dans quelque poste qu’elles puissent se trouver , quel que soit le rang qu’elles occupent, les devoirs particuliers du sexe doivent toujours être remplis avec préférence , el être regardés comme les plus essentiels et les premiers de leurs devoirs.

« Jouissant de tous les honneurs qu’on accorde aux talents et au vrai mérite, quand ils sont reconnus; estimée des gens de lettres, dont elle était l’oracle ; respectée des personnes de son sexe, auxquelles néanmoins elle n’avait pas craint de dire les plus humiliantes vérités, elle vécut jusqu’à une extrême vieillesse , dans le sein du travail et de la vertu, toujours en paix avec elle-même et avec les autres.

« Puisse le précieux souvenir de ses vertus et de son mérite la faire vivre dans les siècles à venir, jusque chez les plus reculés de nos descendants. »

Page 1