ÉTAT DE L’EMPIRE CHINOIS
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Avant de continuer cet aperçu de l’histoire de la Chine , il peut être utile de résumer en quelques mots l’état du gouvernement chinois à l'époque où commence la première dynastie, pour bien lixer son point de départ et pour déterminer son développement.
Les origines de la nation et des institutions chinoises ont un caractère particulier qui les distingue de toutes les autres. Le merveilleux inévitable que l’on y trouve à l’époque anté-historique, diffère totalement du merveilleux poétique des autres peuples.
A partir de l’époque historique , on ne rencontre plus que ce que l’on pourrait appeler de la prose et du sens commun. Plus rien d’extraordinaire ni de surnaturel. Un dieu spécial ne révèle point au peuple chinois, ou à quelques hommes se disant inspirés, une religion et des institutions spéciales. Il y a bien une action providentielle qui se fait sentir, mais c'est seulement en inspirant les paroles des sages; et même le ciel, ou le Souverain suprême, qui sont les deux dénominations données le plus communément à la sagesse éternelle et divine, ne manifeste sa volonté par aucun
heur dans son empire , pensant qu'il n’y avait qu’un petit nombre de ses sujets qui eussent l’habitude de lui pm-ler , et que le grand nombre ne pouvait faire parvenir jusqu’à lui leurs plaintes, ou lui donner les avis qu'ils jugeaient convenables , fit placer en dehors, à la polie du palais, cinq sortes d'instruments de musique, dont le son s'enteudail de loin, et il fit expliquer au peuple, par les mandarins, l’intention dt l’empereur : que, selon les affaires sur lesquelles on voudrait lui parler, on frapperait sur un des instruments de musique qui était à la porte du palais. Yü, de l'intérieur du palais , entendait frapper sur l'un desdits instruments, distinguait sur quelle affaire 011 voulait l’entretenir, et donnait ordre qu’on fil entrer les personnes qui demandaient audience. (Voyez la planche 0, tirée des Faits mémorables des Enip. ch.)
interprète spécial; mais on pose en principe que le cœur de tout homme, avant d’être corrompu par les passions, renferme en lui toutes 1 s inspirations de la sagesse divine. Les sacrifices que les premiers empereurs chinois accomplissent en l’honneur de cet Être suprême, sont des témoignages de reconnaissance et de respect , et non des actes expiatoires pour obtenir de lui des faveurs exceptionnelles ou des changements aux lois régulières de la nature. Le chef de l’état, qui a la mission de maintenir l’ordre et le bienêtre dans la société qu’il gouverne, se donne aussi la mission sainte d’offrir des actions de grâces à l'Être suprême, une fois par an. Ainsi la société chinoise aurait commencé par où (missent ordinairement les autres sociétés : par l’absence de ce que l’on a coutume de nommer « les superstitions religieuses. » Il est vrai que le culte d’un Être suprême (mêlé quelquefois au culte des esprits des montagnes, etc.), que l’on rencontre déjà du temps des premiers empereurs chinois , et que l’autorité de Confucius a consacré de son nom impérissable, peut être considéré comme une réforme d'un culte antérieur; réforme qui aurait eu lieu près de trois mille ans avant notre ère. Ce culte était celui de toutes les premières sociétés, le culte des puissances visibles de la nature ou des astres , au-dessus desquels la pensée de rhonune, dès l’instant qu’elle peut s’élever à la puissance de l’aDstraction, place bientôt une intelligence suprême régulatrice. Avant les trois premiers empereurs chinois , le culte des astres avait des prêtres qui formaient un collège puissant sous le nom de Tribunal ou Ministère des affaires célestes.
C’était dans les connaissances astronomiques que ces prêtres puisaient leur autorité religieuse. Ils formaient un véritable sacerdoce , dont les tendances furent surprises et combattues par les trois premiers empereurs chinois, qui leur opposèrent un dieu et un culte sans mystères , et , par conséquent , pouvant se passer de sacerdoce. Il est probable que la politique
ne fut pas étrangère à cette réforme puissante , car, lorsque la lutte qui s’établit entre les deux pouvoirs fut terminée, le pouvoir civil posséda sans partage l’autorité souveraine (*). La vérité de ces faits n’est guère fondée ue sur des inductions logiques tirées ’un très-petit nombre de passages de l’histoire chinoise , tant le culte primitif et le sacerdoce qui le soutenait ont laissé peu de traces dans l’histoire et les institutions des Chinois !
De ces faits incontestés on peut tirer une conséquence incontestable : c’est qu’environ deux mille deux cents ans avant notre ère, époque où cette lutte entre l’ancien sacerdoce et le culte nouveau eut lieu, et où le premier succomba, le peuple chinois possédait une antiquité très-reculée. En effet , pour qu’une telle révolution soit possible , il faut que le peuple soit déjà
(*) Le culte primitif de l’Asie parait avoir été le culte des astres; les prêtres étaieul des astronomes qui furent du plus grand secours pour la formation et la conservation des premières sociétés ; car 1 homme, arrivant sur une terre soumise à toutes les perturbations atmosphériques, à toutes les influences sidérales dont aucune loi ne lui était connue, dut, pour prévenir les unes et connaître les autres, se livrer long-temps à des observations attentives pour déterminer ce qu’il y avait de régulier dans les événements célestes, dans le nombre et la marche des saisons , afin de diriger les travaux agricoles d’après ces observations répétées. Aussi, dans l’Inde primitive, représentée par les Vidas , dans l'ancienne Perse, dans la Chaldée, dans l'antique Babylone , en Egypte même, on retrouve le culte des astres, et des collèges de prêtres astronomes, qui faisaient de leur science un sacerdoce politique et religieux. Et chez ces mêmes peuples on retrouve aussi, à une certaine époque , la même lutte entre ce sacerdoce et un nouveau culte introduit ar le pouvoir politique; le même triomphe e ce nouveau culte et des conséquences plus ou moins semblables, selon la nature de ce dernier. Une analogie frappante et qui n’aura pas échappé au lecteur attentif , est celle du culte rendu en Chine sur les montagnes , par les anciens Chinois, comme en Perse par les anciens Persans.
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arrivé à l’indifférence pour l’ancien culte; et pour arriver ainsi à l’indifférence , il faut un nombre de siècles calculé sur les aptitudes religieuses d'un peuple et sur sa constance dans sa foi. Or, nous avouerons que ces dispositions religieuses ne nous paraissent pas exister à un haut degré chez je peuple chinois, et que l’enthousiasme en tout genre , qui n'est que l’exaltation des sentiments, n’est pas son caractère distinctif, à l'exception peut-être de son enthousiasme pour Confucius. Mais cependant , tout en teuant compte de ces données, on ne peut échapper à la conclusion posée ci-dessus.
Cette opinion est partagée par l'auteur d'un mémoire sur l’état politique et religieux de la Chine, 2,300 ans ayant notre ère , que nous avons déjà cité. M. Kurz cite à l'appui un passage du Livre des Annales (le Cnou- /cing), où il est dit : « Yao et Chun, " après avoir examiné F Antiquité , « créèrent cent officiers. » Il y avait donc déjà une antiquité pour dès empereurs qui régnaient plus de 2,300 ans avant l'ère vulgaire.
Nous avons vu, à cette époque reculée où les autres nations du monde n'ont pas encore de place dans l'histoire, l'empire chinois posséder un gouvernement régulier. Outre les membres du Tribunal des affaires célestes, nui formaient le sacerdoce ancien, et dont une partie des attributions était d'observer le mouvement des asires, de régler le calendrier et d’enseigner aux hommes la connaissance des temps (*),après les quatre grands préposés ou gouverneurs généraux des quatre parties cardinales de l’empire, venaient, au troisième degré de la hiérarchie, les douze Gouverneurs des douze Proif) Quatre membres de ce Tribunal étaient préposés aux quatre grandes divisions des quatre points cardinaux de l’empire chinois, et réunissaient en leurs mains, aux pouvoirs religieux , des pouvoirs politiques, qui leur furent enlevés dans la suite, parce qu'ils avaient voulu s’en servir contre le pouvoir central de l'empereur ; ce qui causa leur ruine.
rinces dans lesquelles l’empire fut divisée par Chun. Ces douze gouverneurs étaient nommés Mou ( pasteurs). !
Trois étaient sous l’autorité d’un Gouverneur général de la division quaternaire. Ils furent conservés par les trois premières dynasties, mais après avoir été rédutsà ncti/'par Yu, comme les douze provinces de l’empire. Voilà pour l’administration provinciale. Le pouvoir exécutif était représenté comme il suit. Il y avait Neuf ministères établis près du chef de l’état, pour diriger, selon leurs attributions respectives , l’administration de l’empire. Ils furent organisés par l’empereur Ch un dans l’ordre suivant :
1“ La présidence du conseil des ministres , ou l’emploi d 'instigateur des autres ministres, comme s’exprime le texte chinois. Yu, qui devint ensuite empereur, fut nommé à ces fonctions par l’empereur Chun ;
2° Le ministère , ou l’intendance de l’agriculture ( Hèou-tsi ) ;
3“ Le ministère , ou l’intendance de ^'instruction publique {Sse-t/iou);
4° Le ministère de Injustice (S se) ;
5° Le ministère des travaux publics {Koimg-tcoung), ou des ouvrages pour la terre et pour l'eau;
6° Le ministère, ou l’intendance des domaines (ï«), compronant les montagnes, les forêts, les étangs, les lacs , etc.;
7° Le ministère des cérémonies et des rites ( Tchi-tsoung) , ou le ministère des cultes ;
8° Le ministère ou l’intendance de la musique ( Tian-yo ) ;
9° Le ministère de la censure publique ( Na-yan ) (*).
(*) Voici comment s’exprime le texte chinois sur ces nominations. Elles sont faites dans un esprit que I on ne peut trop admirer de nos jours.
« Clics parla ainsi aux grands : Si quel- « qu’un de vous est capable de bien gérer les affaires publiques, je le mettrai à la « tète des ministres, afin que l’ordre et la " subordination régnent en tous lieux. Tous ■< lui présentèrent Pr.-YU , qui était Se1'
« tioung ( ou intendant des ouvrages pu- • blirs, des digues, dos canaux, etc. ) Alors
Ngus verrous plus tard que cette organisation antique, contemporaine du déluge de Noë, subsiste encore en grande partie dans l'organisation actuelle du gouvernement chinois. Nous ne ferons qu’une observation dont clia-
« l'empereur adressa la parole à Yu , el dit : « Ea conséquence de ce que les grands nro- « posent, je veux, qu'après avoir eu Viu-
• tendance des ouvrages pour la terre et « pour l’eau, vous soyez, le Premier ministre « de l’empire. Yu s’inclina en disant que « ce poste convenait mieux à Tsi , ou à
• Su , etc. L'empereur lui dit : Allez, obéis- « sez.
« L'empereur dit : Ki, vous voyez la « misère et la famine que les peuples souf- •> fient : eu qualité de lieou-tsi ( intendant « de l’agriculture ) , faites semer toutes sor- « les de grains, suivant la saison.
•• Il s'adressa en ces termes à Six : L'u- « niou n’est pas parmi les peuples , et dans « les cinq états il y a des désordres ; en « qualité de Sse-thou ( ministre des eusei- « gneinenls ), publiez avec soin les cinq « instructions; soyez doux ut indulgent.
• Il parla ainsi à Kao-yao : Les élran-
• gers excitent des troubles. Si parmi les « habitants de l’empire , il se trouve des
■ voleurs , des homicides et des hommes de « mauvaises mœurs, vous , Kao-yao, en « qualité de grand-juge , employez les cinq
■ régies pour punir les crimes par autant de « peines qui leur soient proportionnées. Ces « peiues proportionnées aux crimes ont « trois lieux pour cire mises en œuvre. U y « a des lieux pour les cinq sortes d’exil ; el « dans res lieux, il y a trois sortes de de-
• meures; mais il faut avoir beaucoup dedis- « cernenient el être parfaitement instruit.
« Quel est celui , dit l’empereur , qui est « en état d’être à la tête des ouvrages pua ]>ics ? Tous répondirent que célailTcHOui. a L’empereur dit à celui-ci : Soyez Kounga koung ( intendant des travaux publics ). a Tchoiji, en s’inclinant , dit que Choua Tsiamg et Pe-yo étaient plus dignes que a lui, mais l'empereur, en le louant de ce a qu'il disait, lui ordonna d'obéir.
a Quel est celui, continua l’empereur, a qui peut avoir l’intendance des montaa gnes, des forêts, des lacs, des étangs, a des plantes , des arbres , des oiseaux et a autres animaux ? On lui présenta Y.
« Alors , il dit à celui-ci ; Il faut que vous a soyez mon Yu ( intendant des objets meu-
cun pourra saisir la portée : c’est que si , au temps de l’empereur Choit , 2,300 avant notre ère, (a création d'un ministère de censure publique ou de rapport-sur des paroles était déjà nécessaire , on doitprésumer que la civi-
a lionnes ci-dessus ). Y s’inclina , et dit que a Tenon , lion , Hiouxu et Pi eu étaient s plus capables. L’empereur lui répliqua • a Allez et obéissez.
a II dit encore aux grands : Y a-t-il a quelqu’un qui puisse présider aux trois a cérémonies ? Tous nommèrent Pe-y ; et a l’empereur dit à Pe-y : Il faut que vous a soyez Tchi-tsoung ( ministre des cultes ).
« Depuis le matin jusqu'au soir, pénétré de a crainte el de respect , soyez sur vos gara des ; ayez le cœur droit et sans passions, a Ps-y s'inclina , et proposa Koueï el a Louhu, comme plus capables. L'empea reur ajouta : Vous êtes louable de vous a excuser , mais obéissez. — Koueï, dit l’em- » pereur , je vous nomme surintendant de a la musique; je veux que vous l'enseigniez a aux enfants des princes et des grands ; a faites en sorte qu’ils soient sincères, afa fables, indulgents, complaisants et graves ; a apprenez-leur à être fermes, sans être durs ni a cruels; donnez-leur le discernement, mais a qu’ils ne soient point orgueilleux ; cxpli- « quez-leur vos pensées dans des vers , et a composez-en des chansons entremêlées de a divers tons et de divers sons , et accora dez-les aux instruments de musique. Si a les huit modulations sont gardées, el s'il a n’y a aucune confusion dans les différents a accords, les esprits et les hommes seront a unis. Kouiï répondit : Quand je frappe « mon instrument de pierre , soit fortement, a soit doucement, les animaux les plus fé- « roces sautent de joie.
« L’empereur dit à Louito : J'ai une ex- « tréme aversion pour ceux qui ont une a mauvaise langue ; leurs discours sèment la a discorde et nuisent beaucoup à ce que « font les gens de bien ; par les mouvea menls et les craintes qu’ils excitent, ils a mettent le désordre dans le peuple. Ve- « nez donc , Lounc , je vous nomme JVa- « fan ( qui rapporte les paroles ); soit que a vous rapportiez mes ordres ou mes réso- « lutions, soit que vous me fassiez le rapa port de ce que les autres disent : depuis « le matin jusqu’au soir, n’ayez en vue que « la droiture et la vérité. »
( Chou-king , L. i , ch. a.)
CHINE
lisation de cette époque était déjà fort avancée, et que la langue chinoise était déjà assez formée pour paraître dangereuse.
Les grands travaux entrepris et exécutés par Yu, comme ministre de Chun, et comme empereur, ne sont pas bien distingués dans les anciennes Annales chinoises; comme son autorité , dans ces deux positions, ne l’est également guère. Cependant les Tableaux chronologiques ( Li-taï-ki-sse ) placent la première année des travaux de Yu à la 72" du règne de Yao (2,28G ans avant J.-C. ). La description qui suit se rapporte donc à l'époque de la jeunesse de Yu , dans laquelle il fut chargé par Chun , premier ministre de Yao , de faire écouler les eaux de la grande inondation. Ces travaux , assurément bien plus grands que ceux du fabuleux Hercule, tiennent du prodige. En voici l’aperçu d’après le Chou-king , qui est toujours notre autorité principale. C’est sansdoute la topographie la plus ancienne du monde.