LETTRÉS CONTRE LES ACTES DU GOÜ VER- SEMENT
Plusieurs des principaux lettrés qui vivaient sous Jin-tsoung, tels que Fou-pie, Han-ki, Fan-tchoung- Yen (dont il a été précédemment question), Ngf.ou-yang-sieou, censeur, Tchi-kiaï, etc., vivaient fort unis entre eux ; ce dernier était un homme désintéressé, droit et réglé, mais libre, hardi à exercer sa critique et à censurer les actions des autres dans des vers qu’il faisait très-bien. Cette société de lettrés et d’hommes d’esprit fut dénoncée à l’empereur par des
(*) On peut voir la traduction de quelques-
unes de ees remontrances dans la Descrip-
tion de la Chine, du P. Du Halde, t. II, p. 539. fol. et 648 in-4.
ens puissants qui avaient été blessés e leur critique. L’empereur s’adressant à ses ministres, leur dit : « J’ai souvent entendu parler de partis formés par des gens de rien (*) qui n’ont ni mérite ni vertus. Mais les honnêtes gens qui remplissent les emplois publics, qui ont du mérite et de la vertu, ne forment pas de partis. » Un des lettrés attaqués dans le discours de l’empereur, nommé Ngf.ou-yang-sieou, se défendit devant l’empereur par le discours suivant, qui a été conservé et recueilli avec un grand nombre d’autres du même élégant écrivain , dans le grand recueil ci-dessus cité et dans le A ou-wen-ping-tchou (**) :
«Prince, de tout temps on a vu confondre mal à propos les liaisons également honnêtes et utiles, avecd’ind ignés et de dangereuses cabales. De tout temps cette confusion a été le fondement de bien des accusations injustes... La vertu et le bien public constituent le principe qui unit les premiers ; l’union des méchants n’est fondée que sur l’intérêt..., chacun d’eux a quelques vues d'ambition ou de cupidité...
Ces intérêts cessent-ils, on voit aussitôt ces mêmes gens se nuire, s’abandonner, se trahir mutuellement... Il n’en est pas de même des hommes supérieurs; ce qu’ils se proposent de garder inviolablcment , ce sont les règles de la raison la plus droite et de la plus exacte équité. Ce qui fait leur occupation , c’est de donner chaque jour au prince qu’ils servent de nouvelles preuves de leur zèle(***). Tout cequ’ils crai-
(*) L’expression chinoise siao-j'm signifia littéralement petites gens.
(**) Autre petit recueil en 10 peu ou vol. chinois très-répandu. Ce discours se trouve au Kiouan 8, loi. 25. Nous donnons ici des fragments de la traduction qu’en a faite le P. Hervieu , traduction qui n’est qu’une paraphrase du texte , élégant et concis , mais qui en rend assez fidèlement le sens pour nous dispenser d’en faire une nouvelle. Voy. Du Halde, Description de la Chine, t. II.
(***) Cette phrase obséquieuse n’est pas dans le texte chinois. Voici le passage : Kiuntseu , tse pou jan ; so c/ieou tche : tao , i; so liing telle : tchoung sin; so si tche : ming;
gnent de perdre, c’est leur vertu et leur réputation. Voilà leurs maximes, voilà leurs exercices, voilà leurs intérêts. S’agit-il de travailler à devenir plus vertueux et de tendre à la perfection; ils tiennent la même route, ils vont de compagnie, pour ainsi dire, et s’entr’aident les uns les autres.
S’agit-il de servir le prince et l’État; ils s'y portent avec la même ardeur (*). Ils unissent pour cela tout ce que peut chacun d’eux , sans jamais se relâcher ou se démentir. Telle est l’union des gens d’honneur; telles sont leurs liaisons; tels sont les partis qu’ils forment...
« Ou temps du grand empereur Yao , les officiers de la cour Se trouvèrent comme divisés en deux partis : l’un était de quatre méchants hommes, l’autreétait des huit youan et des huit kl, c’est-à-dire, de seize personnes également sages et vertueuses , parfaitement unies entre elles. Yao éloigna ces quatre méchants hommes, entretint avec joie l’union des seize. Tout fut dans l’ordre et jamais gouvernement ne fut plus parfait... »
tsieï i tchi sieou chin : tse thoung tao, eulh siang i. Littéralement : Les sages ou tes hommes supérieurs n'agissent pas ainsi p ce qu'ils conservent précieusement, c'est la raison et la justice; ce qu'ils pratiquent , c'est la droiture et la fidéfité (tchoung, sin);. ce qu'ils craignent le plus de perdre , c'est leur réputation ; ils s’appliquent à améliorer et à perfectionner leur personne; alors Us s'identifient avec la droite raison et .ils s’entr’aident les uns tes autres.
(*) Nous ferons encore ici la même observation. Voici le texte chinois : I tchi ssc koué ; tse thoung sin euih ko un g tchai ; S'agit-il de servir l'État ( kouë ) , alors ils unissent leurs cœurs , ( ils réunissent tous leurs efforts) et se portent tn foule où ils peuvent être utiles. Le Iraducleur français est plus monarchique dans sa traduction que le texte chinois original. On voit par ces deux exemples comment l’époque où l’on vit et ses propres opinions influent sur les choses en apparence les plus indifférentes. Le P. Hervieu vivait sous Louis XIV, et quoique écrivant en Chine , son style rappelle celui de l’époque du grand roi.
Le Chou -Ring dit : « Le tyran Chéou (*) avait sous lui des millions d’hommes; mais autant d’hommes, autant de cœurs; Wou-wang en allant le combattre n’était suivi que de trois mille hommes; mais ces trois mille hommes n’avaient qu’un cœur.
Sous le tyran Chéou, autant de cœurs qu’il y avait d’hommes ; par conséquent point d’unions, point de partis; cependant Chéou périt et perdit l’empire.
Ce fut à ce prétendu parti que Wouwang dut ses succès.
« Du temps des derniers Han, sous le règne de Hian-ti , sous ce beau prétexte de parti et de cabale, on vit rechercher, saisir et jeter dans les prisons tous les lettrés de réputation.
Survint la révolte des bonnets jaunes.
Tous ceux dont le zèle et la sagesse auraient pu la prévenir ou v réinédier étant en prison , le trouble, fut extrême dans tout l’empire. La cour ouvrit les yeux, se repentit, mit en liberté ces prétendus conspirateurs. Mais ce repentir vint trop tard. Le mal était trop avancé, et il se trouva sans remède.
« Sur la fin de la dynastie des Thang, on vit recommencer de semblables accusations. Cet abus ne fit que croître , et sous l’empereur Tchao-tsoung il fut extrême. Ce prince , pour ce prétendu crime, fit mourir dans les supplices tout ce qu’il y avait de meilleur a la cour (le Chinois dit : de docteurs renommés). L’on vit ceux qui animaient ce prince crédule taire précipiter dans le tleuve Jaune un grand nombre d’hommes de mérite; et joignant à cette cruauté une froide raillerie, dire qu’il fallait faire boire cette eau trouble et bourbeuse à ces hommes qui se piquaient si fort d’être purs et nets (c’est-à-dire intègres). Les conséquences d’une telle action furent la ruine de la dynastie des Thang... »
Jin-tsoung n’ayant point eu d’enfant, choisit pour lui succéder un de ses neveux qui régna quatre ans sous le nom de Yng-tsoung (1064-1067).
Après sa mort prématurée, son fils
(*) Voy. ci-devanl pag. 70 el suiv.
CHINE
Chin-tsoung régna dix-huit ans (1068-1085). L’histoire lui attribue plus de valeur et de grandeur d’âme que de sagesse. Il avait un extrême désir de porter la guerre dans les provinces septentrionales de l’empire et de les délivrer du joug des Tartares; mais il en fut détourné, dit-on, par le souvenir du conseil que sa mère lui avait donné en mourant de sacrifier tout au bien de la paix.
II favorisa beaucoup les gens de lettres; il honora d’un titre posthume équivalent à celui de duc, le célèbre philosophe Meng-tseu, le second en rang dans l’estime des. Chinois après Kiioung-tseu dont il professa la doctrine, et qui avait déjà été honoré du titre posthume de roi par un autre empereur.