FIN DE LA DYNASTIE MONGOLE
Les généraux et les troupes de Chun-
(*) Gaubil , lieu cité.
CHINE
ti ayant été vaincus par les révoltés chinois dans plusieurs grandes batailles, et la plupart des villes et des provinces s’étant rangées du côté du nouveau pouvoir national, l’empereur mongol, se voyant sur le point d’étre investi dans sâ capitale, assembla les grands, les princes et princesses de sa cour, et leur déclara qu’il voulait se retirer en Tartarie. La nuit suivante, il prit la route du Nord et se rendit, avec sa cour, à Yng-tchang-fou, ville alors considérable, à vingt-cinq ou trente lieues au nord-est de Changtou, aujourd’hui Péking. Ainsi finit cette dynastie tartare, qui, presqu’un siècle auparavant, avait fait la conquête de la Chine avec des armées formidables, et avec toute l’impétuosité deconquérantsà moitié barbares, avides de se précipiter dans toutes les jouissances de la civilisation; cette même civilisation, en les dépouillant de leur rudesse, les avait aussi dépouillés de l’énergienécessaire pour conserver leur conquête. La plupart des pouvoirs périssent autant par l’abus de la force qu’ils ont en eux-mêmes, que par une cause étrangère. Il aurait fallu, pour prolonger la durée de la dynastie mongole en Chine, une longue suite de souverains, hommes supérieurs comme ceux qui l’avaient fondée. Mais il semble qu’il soit dans la destinée des races dynastiques, comme d’ailleurs dans la destinée de tout ce qui existe, de ne durer qu’un temps donné , et de dépérir en vieillissant, après avoir produit tout ce qu’il leur est donné de produire :
quelques hommes supérieurs qui suffisent pour légitimer leur élévation.
ÉTAT DE LA LITTÉRATURE ET DES LETTRES EN CHINE SOUS LA DYNASTIE MONGOLE.
L’état de la littérature en Chine, sous la dynastie mongole, ne peut se comparer qu’à celui qui se présente sous la dynastie tartare actuellement régnante. Ce n’est pas la littérature nationale qui brille par des ouvrages remarquables, comme lorsqu’un peuple éclairé est abandonné à son libre développement; mais c’est un grand
travail qui se fait pour mettre une grande et ancienne civilisation à la portée de ses conquérants barbares, qui ont voulu se l’assimiler autant par I instruction que par la conquête.
M. Abel Rémusat, dans ses Recherches sur les langues tartares (vol. I, p. 196 et suiv.), a présenté, d’après Gaubil et les historiens chinois, un aperçu fort curieux de ce travail intellectuel, et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de le reproduire ici en partie.
« Dans l’année 1289, dit-il , à la cinquième lune, on établit à Taï-tou, la capitale (*), un collège impérial pour les Hoebhou, c’est-à-dire, dans le langage des historiens de cette époque, pour ceux des Turcs occidentaux qui avaient embrassé l’islamisme. Une institution de ce genre, si contraire aux principes chinois qui commençaient à prévaloir chez les Mongols, est la meil leure preuve qu’on puisse souhaiter, pour montrer l’influence que les Occidentaux musulmans avaient prise à la cour de Khoubilal. Celle des lamas thibétains ne se manifesta pas moins clairement, l’année suivante, par l’achèvement d’une entreprise à laquelle ils devaient attacher beaucoup d’importance; je veux parler de la rédaction des livres sacrés de la religion de Bouddha , qu’on finit d’écrire en lettres d’or, et pour lesquels on employa plus de trois mille deux cents onces d’or.
Cette dépense, assez considérable (’*), ne paraîtra pas exorbitante, si l’on pense à la prodigieuse quantité de livres qui sont réputés sacrés par les bouddhistes. Nous ne pouvons guère nous faire une idée de cette littérature des peuples de la haute Asie, qui nous est encore entièrement inconnue; son immensité surpasse tout ce que l’on peut imaginer.
« Sous le règne de Khoubilaï un grand nombre d’étrangers vinrent en Chine, attirés par différents motifs. Les Thibétains et les Indiens y
(*) Voy. ci-devant p. 353.
(**) Elle revient à près de 400,000 fr. de notre monnaie.
apportèrent une grande quantité de ces livres religieux que les Mongols firent traduire dans leur langue. Le premier de ces ouvrages fut un résumé de la morale bouddhique , en cinq cents chapitres, qui fut traduit par le grand lama Pa-sae-pa lui-même , et répandu dans tout l’empire. Un-Ouigour, nommé Kia-lou-na-ta-sse , habile dans les doctrines de l’Hindoustan, et sachant plusieurs langues, fut ensuite employé pour rédiger en mongol des traductions des livres indiens et thibétains.
L'empereur employait dans le même temps un peintre du Nipol [Népal), nommé A-ni-ko, homme fort versé dans le sens mystérieux des livres de Bouddha , ainsi qu’un étranger, nommé Ai-sie , né dans les pays les plus reculés de l’Occident, dans le royaume de Fou-lin (empire romain), homme habile, non-seulement en astronomie et en médecine, mais dans les langues de l’Asie, et en particulier dans la littérature du Thibet. Une foule de Musulmans, de Thibétains, de Tartares, d’Hindous, occupaient des places, même littéraires , dans l’empire et jusque dans le collège des Han-lin.
Cet usage continua sous les successeurs de Khoubilaï , et ne contribua pas peu à enrichir la littérature des Mongols. Quant aux Chinois, dédaignant ces productions étrangères , iis ont ris le plus grand soin pour les exclure e leurs livres ; par ces derniers , on s’aperçoit, en effet, que les étrangers n’ont exercé qu’une influence bien légère sur les connaissances des lettrés, presque nulle sur leur manière de raisonner. La raison en est facile à concevoir, si l’on fait une remarque, qui a, je crois, échappé à Gaubil et à de Guignes : c’est que les livres d’Occidentne furent presque jamais traduits en chinois , mais mis immédiatement en mongol pour l’usage de ceux qui les Élisaient venir, et l’instruction d’hommes grossiers et ignorants, à la vérité , mais exempts de ces préventions et de cet orgueil , qui sont souvent plus nuisibles au progrès des scienees que l’ignorance et la grossièreté.
« Les livres chinois avaient pourtant
mérité l’estime de Khoubilaï, avant même qu’il montât sur le trône. Il s’était attaché un lettré de la ville de Hoaï-jin, nommé Tchao-pi, et l’avait établi dans son palais avec dix jeunes Mongols, auxquels il avait enjoint de recevoir les leçons du lettré sur les livres chinois. Tchao-pi apprenait en même temps la langue de scs élèves , et le fruit de ces leçons réciproques fut la traduction du Ta-hio et de son commentaire, et selon d’autres, du Lun-yu, du Tchoung-young, du Mengtseu , et de quelques autres ouvrages.
Khoubilaï avait aussi chargé le célèbre Hiu-heng (*) de traduire en mongol plusieurs ouvrages de sa composition.
L’éducation de celui de ses fils qu’il destinait à l’empire était toute chinoise, et ce prince même engageait ses officiers à lire les King en chinois, et à laisser là les livres mongols, qui, disait-il, étaient peu propres à les instruire. Khoubilaï savait donc apprécier les philosophes chinois ; mais il trouvait peut-être leur doctrine trop pure et trop dégagée de superstitions pour ses peuples deTartarie, puisqu’il fit tous ses efforts pour soumettre ceux-ci à cette secte naissante du bouddhisme, que nous appelons lamisme, parce qu’elle est fondée sur l’idée de l’incarnation durable de Bouddha dans la personne du grand lama.
« La protection que Khoubilaï avait en conséquence accordée aux étrangers , et en particulier aux bonzes indiens , l’attention qu’il donnait à la doctrine de ces derniers , ont été l’objet des déclamations des lettrés , qui , soumis une fois à un prince barbare, auraient voulu qu’il adoptât pleinement et sans restriction leurs principes de philosophie, et leur religion politique.
Son successeur Temour fut au contraire , à leurs yeux , un prince accompli, parce qu’il n’imita pas son aïeul dans son amour pour les lamas, et u’il fit rendre, dans toutes les parties e l’empire , les honneurs qui sont dus à Confucius. Un historien chinois va jusqu'à dire que, si Khoubilaï avait
(*) Voy. ci-devant p. 355, note.
fait brûler les livres des Tao-sse de la Chine, c’était uniquement par un effet de la confiance qu'il avait clans les folies des Sang-men, ou Chamans; il ajoute qu’il enveloppa dans le même ■ mépris (es deux sectes des Tao-sse et des lettrés, et que, regardant la doctrine des Sang-men comme véritable, il abaissait Confucius au rang des sages du -second ordre. L’auteur de Souhoung-kian-lou (histoire de la dynastie mongole en Chine ) rectifie ce que cette assertion peut avoir d’outré, et remarque qu’en faisant brûler les livres des Tao-sse, Khoubilaî ne donna aucune marque de ce prétendu mépris
Çour Confucius. Il n’en loue pas moins 'emour, pour avoir, 5 son avènement au trêne, ordonné de rendre à Confucius des hommages universels. Sous ce règne les traits caractéristiques des Mongols commencèrent à s’effacer, et leur histoire prend , si j’ose ainsi parler, une physionomie chinoise. Les mots mongols qui servent à désigner les dignités, les charges, les cérémonies , sont remplacés par des expressions chinoises. On peut, à partir de cette époque, étudier dans la partie biographique de l’histoire des Mongols un autre effet de cette révolution, propre à en augmenter encore l’influence. On y voit les familles chinoises rentrer successivement dans tous les emplois, et y remplacer les Tartares , dont les noms étrangers , sous les règnes des premiers successeurs de Tchinggis, rendaient en quelque sorte sensible le joug qu’ils avaient imposé à la Chine.
« La première année du règne de IVou-tsoung , Phoulo-temour , viceprésident et ministre de la droite, mit la dernière main à une traduction mongole du livre de l’obéissance filiale, et la fit imprimer sous l’autorité impériale. Elle fut offerte à l’empereur.
Le décret qui en ordonna'la publication , portait que cet ouvrage, qui contenait les préceptes admirables de Khoung-tseu, devait servir de règle aux actions des hommes , -depuis les rois et les princes jusqu’aux dernières classes du peuple. On fit graver la nouvelle traduction avec les préfaces et les
sceaux qui servaient à en attester la fidélité , et on en distribua les exemplaires aux princes, ainsi qu’à tous les officiers de l’empire. L’année suivante , le collège des Han-lin eut ordre de travailler à la composition de l'histoire des Mongols; et il rédigea en conséquence les annales du règne de Chun-tsoung et de Tching-tsoung. On composa aussi , en neuf mille articles , un code où se trouvaient rassemblés tous les règlements et dispositions, non - seulement des dynasties précédentes, mais des empereurs mongols, depuis Tchinggis khakan.
* Le règne de Jin-tsmng fut encore plus favorable aux lettrés que ne l’avaient été ceux de Temour et de Khaïsang ou IVou-tsoung. Peu après son avènement , le nouvel empereur fit revoir le code de lois qui avait été publié sous la dynastie des Thang, de 626 à 649 ; et , d’après le conseil d'un grand de sa cour, il résolut de le faire traduire en mongol , pour que ses su jets pussent le lire et en avoir une parfaite connaissance. Il augmenta ensuite de trois cents le nombre des élèves du collège impérial , y joignit une section supplémentaire de vingt élèves , et voulut que ceux qui sauraient expliquer l’un des livres classiques, fussent employés, suivant leurs talents, à des fonctions d’assistants ou de surnuméraires. Il régla aussi les rangs que devaient occuper les mandarins mongols et chinois. On lui dut le rétablissement du collège impérial dans son ancienne forme; et, ce qui est plus important , celui du système des examens pour l’admission aux charges; système qui devait être plus favorable aux Chinois qu’aux Mongols, et que, pour cette raison, un empereur tartaren’eüt peut-être pas dû remettre en vigueur.
Il fit transporter dans le collège les tambours de pierre de l’empereur Siouan-wang (*), donna des ordres pour la composition d’une histoire de sa dynastie, et voulut qu’on fît choix, pour cet objet , des docteurs les plus renommés pour leurs talents et leurs
(*) Yoy, ci-devant p, io4-io5.
ogle
vertus. Il fit , en outre , traduire en mongol le Ta-kio, le Hiao-king , et l’histoire des femmes célèbres; et, uand on avait imprimé ces sortes 'ouvrages , il les faisait distribuer aux officiers de sa cour. Il s’occupait sans cesse des examens et des autres affaires littéraires qui sont regardées par les Chinois comme la partie essentielle du gouvernement. Il fit aussi rétablir le collège des /loei-hou ■ et, à cette occasion, l’histoire remarque que les lettres de ces peuples sont singulièrement propres aux opérations d’arithmétique, et rappelle que la première institution d’une école musulmane eut lieu sous Khoubilaï. Enfin l'empereur lui-méme s’occupa à prendre, dans le Thoung-kian, ce qui pouvait éclairer sur les causes de l’élévation et de la chute des dynasties qui avaient précédé la sienne, "sur le bon et le mauvais gouvernement ; et il fit de ces extraits un recueil qui fut traduit et transcrit pour lui être présenté.
« Au nombre des savants qui travaillaient sous les ordres de Jin-tsoung , était un homme d’un rare mérite , né dans la ville de Balkh , et connu sous le nom de Tchagan, qui signifie en mongol blanc, parce que la nuit où il était né avait été remarquable par un clair de lune aussi brillant que le jour. Doué d’un esprit vaste et pénétrant, il possédait à fond les langues de tous les peuples connus des Chinois. Il avait commencé à être employé dans les armées de Khoubilaï, et s’était avancé par degrés sous le règne de ses successeurs. Dans l’année 131 1 , il prit le surnom chinois de Pe-yun (nuage blanc) , du nom d’une montagne où il s’était fixé, et pour faire en même temps allusion à son nom mongol de Tchagan. Ce fut alors qu’il se fit connaître à la cour, et que sa réputation littéraire devint plus étendue. Quand il eut offert à l’empereur le commencement de sa traduction mongole du code de la dynastie des Thang, Jintsoung, qui "en fut très-content, lui ordonna de l’achever, et la fit imprimer et distribuer à tous les grands. Il le chargea ensuite de traduire un ou-
vrage historique, qui contenait les belles actions des empereurs et les affaires des dynasties depuis l’ouverture du ciel, c’est-à-dire, depuis la création du inonde à l’époque de Phan-kou, jusqu’à la soumission de la dynastie des K in, par Tchinggis-khahan.Le livfe ue composa Tchagan portait le titre 'Abrégé chronologique de l'histoire des empereurs.
« Malgré tous ces travaux qui semblaient indiquer dans l’empereur régnant un goût décidé pour la littérature chinoise, ce prince n’en fit pas moins continuer avec ardeur la traduction des livres indiens, qui avait été commencée sous Khoubilaï. Le principal auteur qu’il chargea d’y travailler fut un Tartare natif du pays de Kan-mo-lou, dans la province de Pething. Dès sa plus tendre jeunesse, ce savant possédait à fond les livres ouigours et ceux de l’Inde; il était initié aux plus secrets mystères du bouddhisme, et entendait toutes les langues de l’Asie orientale. En 1301, il avait été attaché au grand lama ( qui avait alors le titre de Ti-sse , ou maître de l’empereur) , et employé dans le palais Kouang-han. Sous fe règne suivant, il embrassa la vie monastique, et ce fut alors qu’il se fit appeler d’un nom qui paraît d’origine indienne, Pilan-na-chi-li. Ensuite il eut ordre de traduire tous les livres indiens relatifs à la religion ou à la morale. On lui donna, pour prix de ce travail, des appointements considérables , un titre honorable, et un sceau d’argent. A cette époque, un grand nombre d’ambassadeurs étrangers vinrent payer le tribut à l’empereur. On cite de lui plusieurs autres traits qui tous tendent à prouver sa perspicacité et la vaste étendue de ses connaissances. Aussi sa réputation alla-t-elle toujours en augmentant, et il reçut, en 1332, le sceau de pierre de iu, et le titre fastueux de Maître de l’empire pour les trois sciences mystérieuses ; il étaitdouéd’un savoir universel , de lumières parfaites, d’une intelligence immense, d’un discernement sans bornes. Les livres dont on doit la traduction mongole à
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ce savant tartare , sont : 1» le Livre révélé à Lankha (Ceylan ) , en sanskrit : Lankâvatara ; 2“ l’Histoire du personnage majestueux et souverainement précieux ; etc.
« Dans l’année 1316, un docteur du collège des Han-lin, nommé Lieoukheng, offrit à l’empereur une traduction du Taï-hio, et de son grand commentaire intitulé: Yan-i. En le recevant , l’empereur dit que ce livre était un répertoire d’excellents conseils pour ceux qui gouvernent, et ordonna qu’on le distribuât aux officiers de sa cour. Jin-tsoung répétait souvent que la parfaite connaissance de notre entendement et des opérations de la nature, était ce qu’il y avait de plus profond dans la secte de Bouddha , et que la philosophie morale et politique était la base de celle des lettrés. L’année suivante ( 1317), il ordonna la publication d’une nouvelle édition des livres sacrés de Bouddha , en lettres d’or, édition pour laquelle on employa trois mille neuf cents onces de ce métal. On ne dit pas en quelle langue ces livres furent écrits; mais l’histoire fait entendre ailleurs qu’ils étaient en caractères fan, ou sanskrits.
« Sous le règne de Yng-tsoung, la faveur du prince resta encore partagée entre les lettrés et les bouddhistes; aussi nous voyons publier en mongol, et sous l’autorité impériale, les ouvrages de ces deux sectes , en nombre à peu près égal. On acheva , dans le collège des Han-lin, la traduction du Taï-hio et de son commentaire, que l'empereur reçut en donnant de grands éloges à la doctrine de ce livre , et qu’il fit imprimer pour en faire présent à tous les mandarins; mais en même temps il comblait de ses largesses les sectateurs de Fo. II envoya aux bonzes du pays de Va-sse-kia plusieurs milliers d'onces d’or et d’argent, et vingt mille kia-cha , sorte de manteaux qui font l’habillement ordinaire des lamas.
Il fit partir en même temps un prêtre nommé Tordji, qui avait le titre de maître des prières, et le chargea de recueillir, dans.les pays qu’il allait par-
courir, tous les livres bouddhiques qu’il pourrait se procurer. Il fit ensuite placer dans un temple qu'il venait d’élever à Fo , une grande quantité dechapelets, de kia-cha, ou manteaux de lamas, et le livre de Bouddha, intitulé : Pho-jo, en langue du Thibet, et en caractères d’or.
« En 1321 , le tribunal des historiens donna une nouvelle édition de l’histoire des Mongols, et, en particulier, de celle du règne de Khoubilaï. A la sixième lune, l’empereur avait ordonné la rédaction d’un grand corps d’ouvrage sur le gouvernement de la dynastie des Youan (Mongols). Il fut fait sous le titre de La sainte science du gouvernement sous la grande dynastie Youan [Tai youan ching tching tian).
Cet ouvrage eut soixante kiouan ou livres. A la même époque, on publia le grand ouvrage de Ma-touan-lin de Phoyang sous le titre de M'en hian thoung khao, ou Recherches approfondies des monuments laissés par les savants, en trois cent quarante-huit kiouan ou livres.
« Ma-touan-lin mit vingt ans à achever cet ouvrage; la préface qu’il a placée au commencement est un chefd’œuvre de raison et de critique (*).
Il examine et juge avec impartialité les travaux du memegenre qui ontété faits avant lui, et il expose les motifs qui l’ont dirigé dans la composition de son ouvrage. Les historiens qui ont le mieux réussi à tracer le tableau des révolutions qui ont causé la chute ou l’élévation des différentes dynasties laissent beaucoup à désirer sur les détails des événements , les faits relatifs à la littérature, à l’histoire physique, et à celle des mœurs et de l’administration.
Confucius se plaignait déjà du défaut de monuments authentiques, qui l’empêchait de connaître à fond les usages des deux dynasties de Hia et de Chang. Il est donc bien important de recueillir et de conserver tous ceux que le temps a épargnés, et dont la substance n’a
(*) Il en a paru une traduction tronquée et souvent peu intelligible dans le Nouveau journal asiatique, juillet et août i83a.
pu entrer en entier dans les livres et dans les mémoires historiques des différentes dynasties.
« Par cês considérations , que Matouan-iin développe dans sa préface, on juge déjà de quel intérêt-doit être sa collection; mais il faut l’avoir parcourue et en avoir fait usage, pour apprécier le plan de l’auteur et le mérite de l’exécution. Sous le rapport de l'étendue, du nombre et de la diversité des matières , on ne saurait mieux comparer les Recherches approfondies qu’avec les Mémoires de l’Académiedes Inscriptions; mais on y trouve de plus un arrangement et une méthode que ne comporte pas la nature de nos collée- .. tions academiques. En effet, l’auteur y a réuni, suivant l’ordre des matières, une suite d’extraits des livres les plus curieux sur toutes sortes de sujets, des mémoires, des dissertations dans lesquelles il a conservé, autant que cela lui était possible, les termes mêmes des écrivains originaux, et, par-dessus tout, la bibliographie la plus exacte et la plus étendue.
« Le mérite de ce plan est rapporté, par Ma-touau-lin ,àl’auteurdu Thoungiian, nommé Thou-yeou, lequel écrivait au huitième siècle; quelques autres auteurs avaient déjà essayé de le remplir. Thou-yeou avait traité, dans autant de parties séparées, des contributions et des redevances des terres, des monnaies métalliques et autres moyens d’échange, de la population, de l'administration civile , de la justice , des foires et du commerce des grains, des tributs payés par chaque province, de l’emploi des fonds publics, du choix et de l’avancement des magistrats, des études et des examens , des attributions de tous les officiers de l’État, des sacrifices et rites solennels en l’honneur des dieux, du culte des ancêtres des différentes dynasties impériales, des rites de la cour, de la musique, de la guerre , des supplices , de la géographie, et des différentes divisions et subdivisions du territoire de l’empire, de la éographie et de l’histoire des peuples trangers ; mais ce bel ouvrage unissait en l’au 7S5. Ma-touan-lin entreprit de
le revoir, de le corriger, de l’amplifier, de le compléter pour l’espace de temps qu’il embrassait, et de le continuer, pour toutes les parties dont il était formé, jusqu’en 1224 ; de sorte qu’il y enferma tout ce qui est relatif à ces différents sujets, depuis Yao et Chun, jusqu’à la dynastie des Soung méridionaux, c’est-à-dire, depuis le vingtuatrième siècle avant J. C. jusqu’au ouzièmé siècle de notre ère.
« Non content de cet immense amas de matériaux, il y ajouta, d’après le même plan , et pour le même espace de temps, une série complète d’extraits et de mémoires sur les livres classiques et autres, sur la succession et la généalogie des empereurs, sur l’institution des principautés et des terres féodales, sur les phénomènes célestes, et sur les singularités remarquables' de toute espece. Avec cette addition , l’ouvrage forme vingt-quatre classes, précédées d'autant de dissertations ou préfacés particulières à chaque classe, et trois cent quarante-huit livres, qui sont reliés à la manière chinoise, en cent volumes , dans les deux exemplaires que possède la Bibliothèque du roi , et qui contiennentlamatièred’au moins vingt à vingt-cinq volumes in-4° ordinaires.
« La lecture des titres de ces livres est seule un sujet d’admiration, et ins-
fiire le plus vif intérêt. Il serait trop ong de les rapporter ici , et l’on aime mieux renvoyer à la table sommaire qui en a été donnée (*). Il faut seule-
(*) Mémoires sur les livres chinois de la Bibliothèque du roi , p. 48 et suiv. , et Mélanges asiatiques, t. II, p. 486. Nous pensons que le lecteur verra ici avec plaisir cette table sommaire :
i1'* sEOTion. Du partage des terres et de leur produit sous les différentes dynasties , 7 livres.
2*. Des monnaies , soit métalliques , soit fictives, des papiers-monnaies, etc., 2 livres.
3”. De la population et de ses variations, a livres.
4*. De l’administration , * livres.
5*. Des péages et des douanes, et en général de tous les droits que l’on perçoit pour les lacs et étangs poissonneux , le»
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ment observer que l’arrangement des matières n’est pas le seul auquel l’auteur se soit attaché, et qu’il ne suit pas avec moins de rigueur l’ordre des temps pour toutes les parties ; de sorte qu’on est certain de trouver, sous chaque matière, les faits qui y sont relatifs, disposés chronologiquement, suivant l’ordre des dynasties et des règnes,
plantations de thé , les salines , les mines et les usines , ainsi qu'aux barrières, foires , etc. , 6 livres.
6*. Du commerce et des échanges , a livres.
7*. Des impositions territoriales, ou tributs sur les terres , i livre.
8*. Des dépenses de l’État , 5 livres.
9e. De l’élévation aux charges , et du rang des magistrats, xa livres.
io'. Des études et des examens des lettrés, 7 livres.
xi*. Des fonctions des magistrats, at liv.
xa*. Des sacrifices, a3 livres.
x3*. Des temples, des ancêtres, xa livres.
x4*. Du cérémonial de la cour, aa livres.
i5*. De la musique, i5 livres.
i6*. De la guerre, i3 livres.
1 7'. Des châtiments et des supplices , xa livres.
i8*. Des livres classiques et autres, 76 livres.
Nota. L’étendue de cette section vient de ce qu’on y a fait entrer l’analyse d’une foule de traités curieux sur toutes sortes de sujets et d’ouvrages de toutes les sectes : c’est une véritable histoire littéraire.
19*. De la chronologie des empereurs et de la généalogie des familles qui ont possédé le trône, 10 livres.
ao*. Des principautés tributaires et des fiefs érigés sous les différentes dynasties , 18 livres.
ai*. Des corps célestes et de^eurs accidents , comme les éclipses , les conjonctions, etc., 17 livres.
aa*. Des prodiges et des calamités, comme les inondations, les incendies, les tremblements de terre , les aérolithes , les pluies de sauterelles, etc., ao livres.
a3*. De la géographie de la Chine et de toutes les divisions de l’empire, aux différentes époques de la monarchie , ao livres.
a4* et dernière section. De la géographie étrangère, et de tous les peuples qui ont été connus des Chinois, a5 livres. En tout 348 livres, distribués en xoo volumes.
année par année et jour par jour. On ne peut se lasser d’admirer l’immensité des recherches qu’il a fallu à l’auteur pour recueillir tous ces matériaux, la sagacité qu’il a mise à les classer, la clarté et la précision avec lesquelles il a su présenter cette multitude d’objets dans tout leur jour. On peut dire que cet excellent ouvrage vaut à lui seul toute une bibliothèque, et que, quand la littérature chinoise n’en offrirait pas d’autres, il vaudrait la peine que l’on apprît le chinois pour le lire. Ce n’est pas la Chine seule qu’on apprendrait à y bien connaître, mais une très-grande
Iiartie de l’Asie, sous tous les rapports es plus importants, et dans tout cc qui est relatif aux religions, à la législation , à l’économie rurale et politique, au commerce, à l’agriculture, à l’histoire naturelle, à l’histoire, à la géographie physique et à l’ethnographie.
Ôn n’a qu’a choisir le sujet qu’on veut ^tudier, et traduire ce qu’en dit Matouan-lin; tous les faits sont rapportés et classés , toutes les sources indiquées, toutes les autorités citées et discutées; ce sont autant de dissertations toutes faites qu’il suffit de faire passer dans nos langues européennes, et avec lesquelles on peut s’épargner bien des recherches et se donner, si l’on veut, un grand air d’érudition.
« On peut juger de l’importance des mémoires qui sont contenus dans les Recherches approfondies , par divers échantillons qui en ont été tirés. Ce livre est un de ceux sur lesquels le petit nombre d’Européens qui se sont occupés de la Chine ont le plus travaillé. Visdelou y a pris les notices sur différents peuples ne la Tartarie, lesquelles font partie du Supplément à la bibliothèque orientale de d’Herbelot, et c’est aussi l’ouvrage qui a fourni à de Guignes le plus grand nombre des matériaux qu’il a mis en œuvre dans son Histoire des Huns. On a tiré de la même source le catalogue des comètes observées à la Chine, que Pingre a inséré dans sa Cométographie , celui des bolides et des aérolithes (*); les frag- (*) Journal de physique de mai 1819, et Mélanges asiatiques , t. I , p-i 84.
ments de géographie et d’ethnographie contenus dans le premier volume de ce recueil même (*), et beaucoup d’autres documents précieux. Les missionnaires les plus instruits y ont puisé abondamment, et quelques-uns, tels que le P. Cibot, se sont procuré l’apparence d’une lecture prodigieuse en fait de livres chinois, seulement en rapportant les noms des auteurs et les titres des ouvrages que cite Ma-touanlin, et en oubliant ae le nommer; de sorte qu’à vrai dire, c’est à ce lettré seul qu’on doit rapporter l’origine de la plupart des connaissances positives qu'on possède en Europe sur l’antiquité chinoise; et l’on ne saurait trop regretter qu’au lieu de tant de recherches mal dirigées, entreprises par des écrivains malhabiles, de tant de compilations, où les notions les plus oiseuses sont répétées jusqu’à satiété, de tant de relations insignifiantes, telles que sont la plupart de celles qui ont la Chine pour objet, on ne se soit pas encore occupé d’exploiter cette mine précieuse, où toutes les questions qui peuvent concerner l’Asie orientale trouveraient les réponses les plus satisfaisantes (**).
«L’année 1 322 vit paraître leTraitédes Institutions de la dynastie Youan (**), intitulé Taï-youan-thoung-tcki, en deux mille cinq cent trente-neuf articles, compris sous trois chefs. La première partie contenait les sentences et arrêts ; la seconde , les lois et règlements; et la troisième, les décrets et ordonnances. Quelques mois après on publia le rituel impérial ou le recueil ae toutes les cérémonies en usage sous la dynastie des Youan. L’empereur voulut aussi qu’il y eût dans tout l’empire des bonzes chargés de réciter les cent mille classes de prières usitées dans leur culte.
« On remarque , comme une chose contraire à l’usage, que Yesoun-temour, à son avènement , publia dans
(*) Nouveaux mélanges asiatiques, t. II.
(**) M. Abel Réimisat,ViedeMa-louan.|in.
(*") Le même, Recherches sur les langues tartares, t. I, p. aog.
tout l’empire un manifeste en langue mongole. L’année 1324, il fit traduire en cette langue le recueil des institutions et des instructions des anciens, ainsi que celui des institutions de sa dynastie. Ces ouvrages furent, comme à l’ordinaire, imprimés et distribués aux mandarins. On ouvrit devant l’empereur une de ces conférences littéraires, que les Chinois nomment Kingyan, et où les hommes les plus instruits sont admis à discuter les endroits les plus difficiles des livres classiques. Une assemblée pareille eut lieu l’année suivante.
« L’empereur ff'en-tsoung rendit son règne recommandable aux yeux des lettrés, en instituant, aussitôt après son avènement, un nouveau tribunal sous le titre de Koueï-tchangko, dans les attributions du collège des Han-lin. Les lettrés qui y étaient admis avaient pour fonction d’expliquer les King et les livres historiques, et d’examiner les ouvrages soumis à leur approbation. L’édifice qu’on assigna à ce tribunal était composé de trois corps de logis : un au midi, pour les livres, les peintures et les objets d'antiquité qu’on y devait réunir; un au milieu pour les mandarins, et le dernier au nord, où se trouvait le trône impérial , et où le prince pouvait se placer pour y donner les leçons que les Chinois regardent comme l’exercice d’une des prérogatives du pouvoir suprême. Un des premiers travaux dont fVen-tsoung chargea cette académie naissante, fut la rédaction d’un ouvrage sur les Mongols , d’après le modèle de ceux qu’on avait déjà pour les dynasties des Tchang et des Sovng.
On ne laissait pas en même temps de continuer les travaux dont les livres sacrés des Bouddhistes étaient l’objet.
On mit au jour vingt-sept volumes de théologie, et l’on fit passer dans la ville de Hang-tcheou deux mille onces d’or pour y être employées à écrire les livres de Fo.
« Eu 1331, on acheva la composition des annales du règne de l’empereur Yng-tsoung. En 1332, les savants du tribunal Aoueï-tchang-ko demandé-
CHINE
rent qu'on leur communiquât, du eollége des Han-lin et du tribunal des historiens, les mémoires secrets recueillis pour servir de matériaux aux annales de la dynastie présente. L’un des principaux docteurs et historiens, nommé Ya-bouga, s’y opposa, en déclarant que ces mémoires devaient rester secrets, et qu’il était impossible de les mêler avec les ouvrages historiques des auteurs étrangers au tribunal. A la même époque, un décret de l’empereur ordonna que l’on écrirait en lettres d’or et en caractères ouigours un livre bouddhique en mille sections sur la longévité de Bouddha, ainsi qu’un autre ouvrage de théologie intitulé la Grande histoire. En 1333, on traduisit en mongol le code de la dynastie des Thang. et l’édition fut distribuée aux mandarins. Il en avait déjà été fait une traduction sous le règne de Jin-tsowng.
« Le règne du dernier empereur mongol fut troublé par trop de révoltes , et l’attention du gouvernement distraite par trop de soins étrangers aux lettres, pour que nous puissions espérer de recueillir dans les annales de cette époque beaucoup de faits de la nature de ceux qui attirent en ce moment notre attention. Cependant Chun-ti, en 1335, chargea le collège des Han-lin de composer une histoire des Mongols et des autres dynasties, en y joignant les vies des reines et des impératrices, celles des hommes célèbres, et tout ce que l’on pourrait réunir de l’histoire des peuples étrangers.
A la fin de la même année on acheva la reconstruction du collège impérial mongol.
« En 1345, l’histoire des dynasties Soung, Liao et Kin fut achevée, et l’empereur, en la recevant, adressa aux mandarins un discours sur les avantages que les princes et les sujets peuvent se procurer chacun de leur côté en étudiant les actions des hommes et les annales des temps passés.
On termina aussi le code des Mongols.
L’année suivante.J’empereur enjoignit à tous les grands de sa cour, aux magistrats et officiers de toute espèce,
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de s’appliquer à faire chaque jour une explication tirée des King ou des livres historiques. En 1347 on fit par ordre de Chun-ti une collection de jurisprudence , intitulée : Lou thiao cning louï, ou Collection sur l’administration d'après les six codes. En 1 350 , les arrêts de la cour suprême, nommée Li-pou, s’étant beaucoup multipliés, on fit un choix de ceux qui devaient avoir force de lois, et on les publia avec des commentaires destinés à en faire saisir l’esprit. »