GUERRE CONTRE LES F.LEÜTHS
En 1753, les princes descendus de ce Galdan (*) qui, tant de fois du temps de Khang- hi, avait troublé la tranquillité de l’empire, après s’être fait les uns aux autres une guerre continuelle , commencèrent à se rendre redoutables à leurs voisins. Beaucoup d’Oelets vinrent implorer les secours de l’empereur (**). Ce prince prit parti dans la querelle qu’un des chefs oelets, nommé Amour-sannn , avait avec Dawadji , autre chef de la même famille.
Les troupes impériales mirent Amoursanan sur le trône; mais l’empereur fit grâce de la vie à Dawadji, son prisonnier, peut-être moins par clémence que par politique , et pour pouvoir, au besoin, l'opposer à son rival. Ce dernier, devinant les motifs de la conduite de Khian-loung , et mécontent du peu d’autorité que les lieutenants de l’empereur lui laissaient en Tartarie , anima les peuples contre l’autorité chinoise , et leva , en 1755 , l’étendard de la révolte.
Tous les grands étaient d’avis d’abandonner les Tartares à leurs dissensions, et de ne point entreprendre une guerre
(*) M. Abel Rémusat , Vie de Kao-tsoung; Nouveaux mélanges asiatiques , t. Il , p. 4 fi.
(**) La planche 69 représente l'empereur Khiaw-loukg recevant à Gehol les hommages de ces Oelets ou Élcuthes , et leur donnant pour roi Amour-sakab, avec le titre de Thsing-wang , roi vassal des Thsing , (1754). Cette planche , ainsi que 1rs trois suivantes, sont des réductions de celles qui furent gravées à Paris dans le siècle précédent , d’après les dessins des missionnaires Attiret, de Dole, en Franche-Comté, Castiglione, etc., peintres de l’empereur de la Chine.
lointaine et hasardeuse; mais Khian-* loung pensa différemment. Ses généraux eurent ordre de pénétrer jusqu’au fond des pays habites par les Oelets , chez lesKhirgis-khasaks : mais, se laissant tromper par les chefs de ces peuples, qui inclinaient au fond pour le prince oelet, iis ne firent pas assez de diligence pour s’emparer d’Amoursanan , et furent même trahis par les Tartares, qui formaient une partie de leurs troupes.
Khi an - louwg , voyant ses armées presque détruites par l'effet d’une perfidie qui dérangeait tous ses desseins, hésita pour continuer la guerre; mais Tchao-hoeï et Fou-te (*), deux excellents officiers généraux, l’un Chinois, et l’autre IMantchou, firent changer la face des affaires. Les Oelets plièrent devant eux ; tout leur pays fut occupé. Amour-sanan, fugitif, se retira d’abord chez les Khasaks, ensuite dans la Sibérie, ou , comme disent les Chinois , dans les vastes solitudes de Locha. Il y mourut bientôt après de la petite vérole.
K.hian-loüng, n’ayant pu avoir son ennemi vivant, voulut au moins qu’on lui en envoyât les ossements pour en faire un exemple suivant l’usage. Ce fut l’objet d'une négociation qui n’eut aucun succès, parce que ja cour de Russie ne voulut pas consentir à l’extra-
(*) La pl. 70 représente Tcbao-hoiï recevant dans son camp sous les murs de Yerecliim les hommages des habitants de la ville et de la province, et nommant des officiers pour l’administration de cette partie de la Roukharie (juillet 1759.)
La pl. 7 1 représente la bataille d’AItchour, gagnee par Fou-t* contre les deux Ho-tchom ou princes mahométans , dont l’un commandait à Ycrkiyang et l’autre à Kachgar.
La pl. 7» représente le combat qui se donna le premier septembre 1759 dans la montagne de Poulokekol, près des lacs de Pouloungkol et d’isilkol , non loin de la ville de Radakchan. F'ou-tï commandait les troupes impériales contre les deux Ho-tchom.
Le combat eut lieu vers la fin du jour; le graud Ho-tchom y périt. L’armée chinoise y fit un butin considérable. C’est la fin de la conquête de la petite Boukharie.
CHINE
, dition du cadavre d'Amour-sanan. On se contenta de le faire voir aux officiers de Khian-loung, pour qu’ils pussent assurer leur maître de la mort du rebelle. Les armées chinoises parcoururent alors la Tartarie , en rassemblant tout ce qui restait des tribus oelètes ; les hommes du commun furent transportés dans des contrées lointaines, et les chefs envoyés pour la plupart à Péking, où l’empereur, qui les jugea lui - même , les condamna au supplice des rebelles, parce qu’ils avaient accepté des charges et des titres avant de se révolter contre lui. Le pays fut administré sous sa protection par des chefs qu’il institua , et qu’il rendit héréditaires , à la condition qu’ils tiendraient de lui leur autorité.
Les vastes contrées habitées par les Oelets ne furent pas les seules qui , par l’issue de cette guerre, se trouvaient soumises à Khian-loung. Toutes les villes des Hoeï-tseu ou Mahométans, c’est-à-dire, des Turcs de Kachgar, d’Aksou, de Yerkiyang, et jusqu’aux Khasaks, précédemment vassaux des Oelets , passèrent sous la domination chinoise. Le sultan de Badakchan, chez qui s’étaient réfugiés les princes de Kachgar et de Yerkiyang, fut contraint de les livrer. Ainsi la puissance chinoise s’exerça encore une fois à l’extrémité de la’ Tartarie , sur les confins de la Perse, comme au temps de la dynastie des Han, et de celle des Thang.
Khi an-loung, se voyant seul maître des régions centrales de l’Asie, voulut se conformer aux rites que les anciens empereurs pratiquaient à la fin d’une guerre glorieusememt terminée. Il se rendit à dix lieues de Péking, sur la route par où devait revenir le général TcHAO-HOEÏ,dans un lieu où l’on avait élevé un autel et plusieurs tentes, dont l’une était destinée à l’entrevue de l’empereur avec son général. Lorsqu’on fut près de l’autel, Khian-loung mit pied à terre et dit à Tchao-hoeï qui sortait de sa tente : « Vous voilà heureusement de retour après tant de fatigues et de glorieux exploits. Il est temps que vous jouissiez dans votre famille
d’un repos dont vous avez si grand besoin. Je veux être moi-même votre conducteur; mais il faut auparavant que nous rendions ensemble de solennelles actions de grâces à l’esprit de la victoire. » Il s’approcha de l’autel, fit les cérémonies , et rentra ensuite dans la tente avec Tchao-hoeï, Fou-te et d’autres officiers. Il s’assit et avant fait asseoir aussi Tchao-hoeï if lui présenta lui-même une tasse de thé.
Le général voulut la recevoir à genoux, comme c’est l’usage pour tout ce qui vient même indirectement de l’empereur; mais ce prince s’y opposa. On se mit ensuite en marche, au milieu d’une foule immense, avec un cortège magnifique. L’empereur était sous un dais , précédé d’un pas par Tchao-hoeï à cheval, le casque en tête et armé de sa cuirasse. Trente prisonniers turcs marchaient derrière, à pied et enchaînés. Ce triomphe eut lieu au mois d’avril 1760.