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ÉNUMÉRATION DES BIENFAITS ACCORDÉS

PAR L'EMPEREUR A L'OCCASION DE L’AN- NIVERSAIRE DÉCENNAL DE SA NAISSANCE.

Après avoir ainsi défendu aux premiers fonctionnaires publics de faire célébrer le soixante-dixième anniversaire de sa naissance par des dépenses inutiles et mensongères , le même empereur voulut le célébrer plus dignement par un grand nombre de bienfaits qu’il répandit dans tout l’empire. Nous pensons que, malgré son étendue, on verra ici avec plaisir la proclamation qu’il fit à ce sujet, et qui fut publiée parle Tribunal qui reçoit les ordres du ciel; proclamation qui renferme plus d’un enseignement utile.

«RHiAN-LOUNO,quarant&<;inquième année, le premier de la première lune (1780).

«Depuis que, par les bienfaits du ciel, je suis monté sur le trône, je puis me rendre cette justice, que je n’ai rien oublié de tout ce qui dépendait de moi, pour pouvoir porter dignement le pesant fardeau dont j’étais chargé. J’ai mis tous mes soins a pro-

(*) Amiot, Mémoires sur les Chinois, t. IX., p. J.

curer le bonheur des peuples dont le gouvernement m’est conlié. Quoique tout m’ait réussi jusqu’à présent, je ne laisse pas que d’être dans une appréhension continuelle de quelques revers. L’espérance dans laquelle je vis, que le ciel , qui m’a favorisé ci-devant en faveur de mes ancêtres , ne me refusera pas les secours qu’il m’a toujours prodigués, me soutient au milieu de mes craintes , et dissipe mes inquiétudes.

« Tout est en paix aujourd’hui sur terre comme sur mer; j’ai reculé bien loin les bornes de ma domination , et j’ai redoublé d’attentions et de soins en proportion de l’étendue que j’ai donnée à mon empire. Je m’occupe nuit et jour des affaires du gouvernement. Je suis sur le trône depuis quarante-cinq ans, et je touche à la soixante-dixieme année de mon âge.

Kang-hi , mou auguste aïeul, m’a servi de modèle; et j’ai tout lieu d’être persuadé que c’est à l’attention que |’ai eu de marcher sur ses traces que je dois toutes les prospérités de mon règne. Ce grand prince, n’ayant luimême que lé ciel pour modèle, ne s’écarta jamais de ses intentions : aussi en a-t-il été récompensé par un règne des plus heureux, des plus brillants et des plus longs. Ché-tsouny-hien-hoamjty (Yong-tcheng) , mon pere, m’a laissé les meilleures instructions pour le gouvernement de mes sujets. J’ai mis a profit l’exemple de l’un, et les leçons de l’autre; et en conséquence je’ regarde mes sujets comme ne faisant qu’un même corps avec ma propre personne. Je les chéris comme je me chéris moi-même. Je n’oserais me livrer à la joie, si j’avais lieu de soupçonner qu’ils fussent dans la tristesse; et j’imagine tous les moyens pour pouvoir leur procurer, sinon un bonheur parfait, celui du moins dont je voudrais jouir, et après lequel je sou-

Ïiire. Ce que je dis ici est conforme à a plus exacte vérité, et c’est dans toute la sincérité de mon coeur que je parle. Qu’on n’en prenne pas cependant occasion de me louer sur cet article, dans les compliments de félicitation

que l’on me fera lors de mon wentcheou : je ledéfends expressément aux grands et aux madarins de tous les ordres. Je les préviens que tous les billets qui coutiendroid des éloges, seront mis au rebut; ils ne parviendront pas même jusqu’à moi. Ainsi, qu’on ne s’expose pas à recevoir un affront, en m’en offrant de pareils.

Qu’on s’en tienne aux compliments , et aux souhaits consacrés par l’usage en pareille occasion. Je ne doute pas que mes grands, mes mandarins et tous mes autres sujets ne soient bien aises de me voir en bonne santé continuer tranquillement le cours de ma vie. Les uns et les autres voudraient me témoigner les sentiments dont ils sont pénétrés pour moi dans le fond de leurs cœurs, et ils s’attendent avec raison que je ne manquerai pas de mon côté à leur témoigner, par de nouveaux bienfaits, combien je suis sensible à leur bonne volonté et à leur affection.

J’entre dans leurs vues.

« La quarante-troisième année de mon règne, tous mes sujets furent exemptés de tout tribut; j’étendis mes bienfaits particuliers sur les gens de lettres, dont j’accélérai la promotion, afin qu'ils fussent plutôt en état de posséder des charges , et d’employer leurs talents à l’instruction du reste de mes sujets. Cette année est réputée pour une année de joie. Les lettrés, le peuple, ceux même de la campagne, témoins de mes succès, se félicitent de pouvoir couler des jours tranquilles dans le sein de la paix; rien ne saurait mettre obstacle au bonheur dont ils jouissent. Pour contribuer, autant qu’il est en moi, à leur faire encore mieux sentir tout le prix de ce bonheur, je veux que mes bienfaits, semblables à une pluie douce qui fertilise indifféremment tous les^ champs, s’étendent indifféremment sur tous. Lorsque Kanghi, mon aïeul , eut atteint la soixantième année de son âge , tous ses sujets eurent part à ses dons ; je veux encore l'imiter en cela; et, en l’imitant, j’agirai suivant les intentions du ciel, parce que mon cœur sera conforme au cœur de mes ancêtres. Voici, article par arti-

CHINE

de, le détail de ce que je veux faire. J’en donne les ordres précis, et ils seront exécutés à la rigueur.

«1. Que ceux à qui il appartient nomment des mandarins pour être envoyés aux cinq yo et aux quatre mers , ou ils offriront les sacrifices d’usage.

« 2. Qu’on envoie de même dans les lieux où sont les tombeaux des anciens souverains, et dans le lieu encore où reposent les cendres de Confucius, pour leur rendre les hommages ordinaires.

« 3. Qu’on fasse des dons à tous les princes, depuis ceux qui ont le titre de ouang, jusqu’à ceux qui ne sont point titrés; qu’on en fasse également à ces derniers qui sont au-dessus de l’âge de quinze ans.

«4. Qu’on accorde des bienfaits, proportionnés au grade et à la convenance, à tous les grands qui sont audessus de l’âge de soixante ans.

« 5. Qu’on élève à un grade supérieur chaque mandarin, tant mantehou que chinois.

« 6. Pour ce qui est des grands et petits mandarins, tant du dedans que du dehors, qui avaient obtenu ci-aevant des titres pour leurs ancêtres, ils pourront ajouter à ces titres les nouveaux titres dont ils sont décorés euxmêmes.

« 7. Je donne à tous ceux qui avaient le titre, ou l’expectative de quelque mandarinat, de pouvoir entrer en charge, d’en exercer les fonctions, et de jouir des revenus qui y sont attachés.

« 8. Qu’on donne un mois de vacance aux maîtres et aux écoliers du collège impérial, et des autres écoles entretenues par l’État, et que, pendant ce mois, les maîtres et les écoliers soient entretenus comme à l’ordinaire.

« 9. Qu’on raccourcisse d’une année le terme de l’examen de ceux qui doivent être promus aux grades.

« 10. Qu’on fasse une recherche exacte de tous ceux qui se distinguent par leur piété filiale; qu’on s’informe avec soin de tous ceux qui ont mené jusqu’à présent une vie irréprochable,

en remplissant les devoirs de la vie civile ; qu’on s’informe de même de toutes les personnes du sexe qui se sont distinguées par la pratique des vertus propres de leur état, et que leurs noms et renseignements soient donnés aux mandarins respectifs, afin que ceux-ci m’en avertissent, et qu’après que j’aurai été instruit, j’ordonne au tribunal des rites de vérifier les titres, et de décerner des récompenses proportionnées aux diftêrents degrés de mérite d’un chacun.

« 11. Qu’on fasse des dons aux soldats mantchous qui ont bien servi, et qui , à cause de leurs infirmités ou de leur vieillesse , ne sont plus aujourd’hui employés.

« 12. Qu’on fasse pareillement de»

dons aux troupes des bannières , Mandchou, Mcrngou et Han-kiun, et que ces dons soient proportionnés aux services et aux mérites d’un chacun; qu’on en fasse de même à l’égard des Khasaks, Kalkas et autres Tartares; qu’on distingue des autres ceux qui seront parvenus à la soixantième, soixante-dixième, quatre-vingtième et quatre-vingt-dixième année de leur âge , et qu’on distingue de même les dons qui leur seront faits. S’il s’en trouve qui aient vécu cent ans, qu’on m’en avertisse en particulier, afin qu'outre les dons communs, je leur en distribue moi-même, dont l’honneur et les avantages rejaillissent sur toutes leurs familles.

« 13. Qu’on exempte de toute corvée l’un des enfants ou des parents de tout soldat et de tout autre Chinois, quel qu’il puisse être, qui sera septuagénaire et au-dessus, afin que le vieillard ait toujours auprès de sa personne quelqu’un pour le servir. Pour ce qui est des vieillards octogénaires, il faut leur donner à chacun une pièce de filoselle, une livre de coton , dix boisseaux de riz et dix livret de viande; aux vieillards, depuis qui tre-vingt-dix jusu’à cent ans, il faut leur donner le ouble de ce que je viens de déterminer pour les précédents. Quant aux centenaires, je veux les connaître moimême, et répandre sur eux, de ma

propre main, les bienfaits que je leur destine.

« 14. Qu’on visite exactement les m iao des cinq yo et des quatre mers, pour savoir s’il y a des réparations à faire; qu’on répare à mes frais tout ce qui en aura besoin, et que ces réparations soient solides et faites avec soin , afin de donner, par cet extérieur, une preuve des sentiments de respect dont on doit être pénétré pour tout ce qui a rapport au culte. Je veux qu’on m’avertisse en détail de tout ce qui se doit faire, et se sera fait sur ce point.

« 15. Pour l’avantage du peuple et la commodité des voyageurs, j’ordonne qu’on répare tous les grands chemins et tous les ponts de l’empire.

« 16. Qu'on fasse une visite exacte de toutes les terres situées près des rivières dans la province de Pé-tché-ly; (ju’on remarque avec soin celles qui ont été dégradées ou absorbées par les eaux , afin de n’exiger des propriétaires qu’une taxe proportionnée à la quantité de terrain cultivable qui leur reste.. Je charge le Hou-pou (le Tribunal des Subsides) de donner toute son attention à cet article, et de m’instruire du résultat de ce qu’il aura déterminé.

« 17. Qu’on s’informe de l’état actuel de tous ceux qui, avant souffert ci-devant de l’inondation ou de la sécheresse, et se trouvant hors d’état de vaquer à leurs travaux ordinaires, avaient reçu de mes gens, à titre d’emprunt et sous la condition de rendre, des boeufs, des instruments ruraux et autres choses, pour les mettre en situation de pouvoir travailler comme auparavant; et s’ils ne sont pas en état de rendre, sans souffrir quelque dommage qui mettrait eux et leurs familles à l’étroit, qu’on ne leur demande rien : je leur remets la dette, et je la tiens comme acquittée.

« 18. Que les mandarins des lieux respectifs aient un soin particulier des veuves, des orphelins, des malades, des vieillards et de tous ceux qui n’ont aucune ressource. Qu’ils emploient pour les secourir les deniers publics, je yeux dire ceux qui sont à ma disposition ou qui devraient me revenir.

Dans les secours qu’ils donneront, qu’ils aient égard aux besoins réels, et que nulle autre considération ne leur arrache des partialités. La mesure des secours doit être exactement prise sur celle des besoins.

« 19. Je rétablis dans leurs grades tous les mandarins actuellement employés, qui, pour quelques fautes peu importantes, avaient été abaissés d’un degré. Cette faveur s’étend sur tous, tant du dedans que du dehors.

« 20. Je remets la peine d’exil, et toutes les autres moindres que celle-là, à tous ceux qui les avaient méritées par leurs fautes , et je leur pardonne , en les exhortant d’etre plus attentifs désormais à éviter ce qui mérite l’animadversion de çeux qui sont préposés pour faire garder la loi.

« Comme je porte dans mon cœur tous les hommes , je voudrais que tous les hommes pussent avoir part à mes bienfaits. Je veux surtout forcer, en quelque sorte, tous mes sujets à désirer que je vive longtemps, afin que je règne encore longtemps sur eux. Je n’ai rien oublié de ce qui dépend de moi pour leur procurer les cinq sortes de bonheur. Je continuerai de même jusqu’à la fin de ma course, quel qu’en puisse être le terme. Qu’on publie cet écrit dans tout l’empire, afin que tout le monde soit instruit de mes intentions (*). »

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