TRAVAUX ENTREPRIS POUR CONTENIR LE FLEUVE JAUNE
Dans la même année 1780, l’empereur fit entreprendre de grands travaux pour contenir le fleuve Jaune (Hoang-ho), dont les inondations et les ravages menaçaient sans cesse les provinces que son cours fertilise, en rompant les dfgues dans lesquelles on avait voulu l’emprisonner. Différents systèmes de travaux avaient été essayés et exécutés sans succès. Khi an-loung, qui avait trouvé dans le jeune Akouï (ce même général qui s’était déjà illus-
(*) Amiot, Mémoires sur les Chinois, L IX, p. ii et suiv.
CHINE
tré par la réduction des Miao-tseu ) un homme d’un génie supérieur pour les combinaisons et la bravoure militaires, crut qu’il serait aussi habile et aussi heureux dans l’exécution des grands travaux hydrauliques qu’il voulait lui confier; et, en effet, ce général réussit aussi bien dans cette nouvelle entreprise que dans l’autre. Il se rendit dans le Ho-nao, examina attentivement les lieux; et, après une étude approfondie du grand et nouveau travail qui lui était confié, il présenta un plan a l’empereur, plan qui, selon lui, était le seul gui pdt remédier efficacement aux désastres périodiques du grand fleuve. Ce plan consistait 5 creuser un canal de dérivation du fleuve; canal dans lequel s’écoulerait le trop plein dans les crues extraordinaires. L’empereur approuva le plan deson premier ministre :
«Mon intention, lui dit-il, est qu’on travaille incessamment à procurer au peuple un avantage solide, présent et a venir. Entrez dans mes vues, et n’oubliez rien pour les remplir, en exécutant votre projet , que je regarde comme étant le mien, puisque je l’approuve en tout, et que j’en avais eu l’idée. Du reste, c’est à mes propres frais et non aux frais de la province que je veux que tout se fasse; que les dépenses ne soient point épargnées; je prends sur moi le résultat, quel qu’il puisse être. Je n’ai pas d'autres instructions à vous donner; partez. »
Lorsque les travaux furent achevés , A k ouï en rendit compte à l’empereur de la manière suivante :
« Votre sujet, Akouï, conjointement avec les grands qui président aux eaux, ainsi que le vice-roi du Ho-nan, annoncent avec joie à Votre Majesté que le pénible ouvrage dont ils étaient chargés vient d’être terminé. Le Hoangho est rentré dans son lit et continue son cours ordinaire; la digue est en bon état , et nous l’avons fortifiée du mieux qu’il nous a été possible ; le canal nouvellement creusé est en état de recevoir les eaux les plus abondantes; en un mot, nous sommes très-satisfaits du succès de nos travaux, parce que les vœux de Votre Majesté sont rem-
plis, et qu’elle n’aura plus d’inquiétude a ce sujet. Nous allons lui rendre compte succinctement de la manière dont nos opérations ont été terminées.
Le 6 de la troisième lune, nous lâchâmes les écluses pour introduire les eaux dans le canal nouvellement creusé.
Elles y entrèrent d’elles-mémes avec une facilité qui surpassa de beaucoup nos espérances les plus flatteuses; U semblait que c’était là leur lit naturel. Elles prirent d'abord un cours rapide, et cette rapidité, loin de se ralentir, a augmenté par degrés jusqu’au terme du confluent. Il est vrai que tout concourait à nous favoriser; le temps était à souhait, et le vent frais qui soufflait alors semblait avoir reçu nos ordres pour prendre la même 'direction que les eaux. Nous ne filmes pas longtemps sans avoir la satisfaction de voir en même temps les deux berges du fleuve à découvert : ce qui n’était pas arrivé depuis bien des années. A en juger par les apparences, des dix parties du volume des eaux, huit entreront dans le canal, et deux seulement couleront dans leur ancien lit. Nous avons profité de l’occasion pour réparer solidement tous les endroits de la digue qui en avaient besoin, et nous avons tout lieu d’espérer que le Hoang-ho n’y fera plus de brèche désormais, comme il avait si souvent fait ci-devant. On pourra dans la suite fortifier encore l'ouvrage déjà fait; mais, en le fortifiant, il faut qu’on ait l’attention de ne pas travailler précipitamment; il ne faut pas vouloir épargner les matériaux , non plus que ceux qui les mettent en œuvre ; il faut travailler de suite et sans interruption. C’est ainsi que moi , Akouï, et ies grands de ma suite , avons tâché de nous conduire pour obtenir de notre entreprise le succès dont nous sommes témoins. Nous avons veillé nuit et jour sur l’ouvrage, afin que les bas officiers et les travailleurs ne nous en imposassent pas. Nous voyant pour ainsi dire à leur tête, les ouvriers travaillaient d’affection; convaincus qu’ils ne seraient pas frustrés de leur juste salaire, qu’ils auraient même des récompenses, ils redou-
blaient de force, de diligence, de courage et d’activité. Ils voient aujourd’hui avec des yeux de complaisance que tout leur a réussi comme nous le leur avions fait espérer. Dans les endroits où l’eau avait plus de cent pieds de profondeur, elle n'en a plus aujourd’hui que quarante, tout le reste entrant sans aucun effort dans le canal, pour aller se joindre au Tsing-ho. Nous avons suivi exactement le plan que Votre Majesté elle-même nous avait tracé, et nous n’avons pour nous que le mérite de l’exécution. Tout a été fini dans le temps précisément qu’elle entrait dans le Kiang-nan , comme si les eaux , en y entrant de même, eussent voulu vous rendre hommage, et vous faire jouir d’une satisfaction après laquelle vous soupiriez depuis tant d’années.
« Le 10 (de la troisième lune), Votre Majesté passa le Hoang-ho, et après l’avoir passé, elle alla faire sa prière dans le miao (ou temple) dédié à l’esprit qui préside au fleuve. Le lendemain, onzième de la lune, le temps s’étant trouvé des plus favorables, nous en profitâmes pour fermer entièrement la digue; ce qui s’exécuta sans obstacle, et en très-peu de temps. Sans doute que le ciel a voulu récompenser la piété de Votre Majesté. Depuis ce jour, il ne s’écoule pas une seule goutte d’eau hors des deux lits. Nous avons tout lieu d’espérer que le Hoang-ho ne fera plus désormais les ravages qu’il faisait ci-devant. J usqu’à présent tout va bien, et nous nous empressons de le faire savoir à Votre Majesté. »
L’empereur répondit à Akodï :
« J’ai lu votre lettre avec un vrai plaisir. Le vice-roi du Kiang-nan m’avait déjà averti que les eaux étaient arrivées dans son gouvernement par le nouveau canal , et m’en remercie comme d’un nouveau bienfait dont j’ai gratifié sa province. Je crois que vous dites vrai, en disant que la réussite de cette grande entreprise est due à la faveur du ciel, et à la protection des esprits que j’ai implorés par mes prières. Cela augmentera ma piété (*). »
(*) Mémoires »ur les Chinois, tom. IX, p. 32,