DE CONCUSSION
Dans la même année 1780, le viceroi ou gouverneur général ( tsoung toù) de la province de Yun-nân, nommé Li-sse-yao, honoré du titre de maître de la doctrine , grand de l’empire, d’une famille chinoise trèsancienne et des plus distinguées, fut condamné à mort, pour avoir déshonoré son emploi par des concussions.
Voici la déclaration de l’empereur à ce sujet :
« Rhian-loung, quarante-cinquième année (1780), le cinquième de la quatrième lune.
« Li-sse-yao, de lieutenant général dans le service militaire, ayant passé à la dignité de tsoung-tou (gouverneur générai de province), se distingua d’abord par son exactitude, sa vigilance et son attention extrême à remplir tous ses devoirs. Personne n’envisageait mieux une affaire, ne l’exposait avec plus de précision et de clarté, ne la traitait avec plus de diligence et d’intégrité que lui. Il avait, outre cela, le talent de commander et de se faire obéir, et possédait dans un degré éminent l’art de ne mécontenter personne en exigeant que tout le monde remplît son devoir. Je le regardais comme le ouverneur le plus accompli qui fût ans tout l’empire. Aussi, je lui ai confié cet important emploi pendant plus de vingt ans, et il l’a exercé dans plusieurs provinces. Très-satisfait de sa conduite, je l’avais décoré successivement des titres les plus honorables, jusqu’à celui de grand maître de la doctrine ( ta-hio-sse ), inclusivement.
La seule reconnaissance aurait dû engager Li-sse-yao à redoubler d’efforts pour justifier aux yeux du public le cas que je faisais dé lui; et, s’il avait eu le cœur bien fait , il aurait été continuellement sur ses gardes pour ne rien faire dans l’important emploi que je lui ai confié en dernier lieu , qui pût déshonorer mon choix. A mon rand étonnement, Haï-ning, visiteur e la province, vient de m’écrire qu’il
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avait trouvé dans le Yun-nân bien des choses répréhensibles, dont il ne pouvait se dispenser de m’instruire, quoiqu’elles eussent pour objet une personne que j’honorais de ma confiance , le gouverneur lui-même, Li-ssf.-yao, qui s’était rendu coupable du crime de concussion (*), en exigeant de l’argent de ceux qui avaient quelque affaire à traiter avec lui, etc. Sur-le-champ, je nommai deux commissaires, Ho-chen, l’un des grands de ma présence, et Haninga qui était alors à ma suite (dans le Kiang-nân), en qualité de président du Tribunal des crimes, pour aller sur les lieux informer d’un fait si peu croyable , et m’envoyer tous les détails de leur enquête, afin que je pusse découvrir par moi-même la vérité.
« Ho-chen et Haninga s’acquittèrent exactèment de leur commission.
Ils reçurent la déposition des témoins qui chargeaient Li-sse-yao des crimes dont le visiteur l’avait accusé. Ils interrogèrent Li-sse-yao lui-même qui avoua la plupart des faits; et ils me firent savoir le détail de tout. Il en résulte que le nommé Tchang-young-
(*) Le Code pénal de la Chine s’exprime ainsi sur ce sujet :
« Tous officiers civils ou militaires, et aussi toutes personnes ayant des emplois sans rang dans le gouvernement, qui seront convaincus d’avoir accepté des présents à eux offerts en vue de faire réussir un projet légal ou illégal , subiront une peine proportionnée à la valeur desdits présents, comme il est établi dans la table ci-jointe, et de plus ils perdront leurs offices et leurs rangs, s’ils en ont, ou leurs emplois quels qu’ils puissent être. Ceux qui auront négocié de telles alfaires , et ceux par les mains desquels les présents auront passé, s’ils sont des personnes de la première classe citée , seront . punis d’un degré de moins que ceux qui les auront acceptés; et s’ils sont des personnes de la seconde , de deux degrés de moins ; mais à quelques classes qu elles appartiennent, elles ne seront sujettes , en aucun cas, à être punies de plus de cent coups de bambou et de deux années de bannissement, etc. (Code pénal delà Chine, traduit par M. Stauuton , version française , t. II, p. aor.
chéou, l’un des domestiques de confiance de Li-sse-yao, a exercé quantité de concussions sous le nom et ae l’aveu de son maître ; que Li-sse-yao a reçu de Tchoang-kao-koueï, l’un des principaux mandarins de la provincef parmi ceux du second rang, deux mille onces d’argent (15,000 fr. ); et de Tchangloung, gouverneur de Loung-tchouanfou, quatre mille onces (30,000 fr. ).
Li-sse-yao lui-même en est convenu ; mais il a ajouté qu’il avait envoyé cet argent dans Kiang-nân pour lés besoins de la province; que les cinq mille onces d’argent qu’il avait reçues de Wangsin étaient le produit d’un meuble d’or dont Wang-sin voulait lui faire présent, et que n'ayant pas voulu l’accepter, ledit Wang-sin l’avait fait vendre, et en avait donné le produit à Tchang-young-chéou son nomme d'affaires, qu’il envoyait pour lors à Péking pour faire faire des réparations à son hôtel; qu’il en était de même de l’argent donné par Soulfanga et par Te-ki. Mais ce qui met le comble à l’ignominie de Li-sse-yao, c’est d’avoir consenti que son homme d'affaires forçât deux mandarins subalterne* à acheter de lui à un prix exorbitant, deux perles dont ils n’avaient que faire, et d'avoir reçu ensuite en présent les mêmes perles que ces petits mandarins avaient achetées de lui. J’avoue, qu’eu lisant ce dernier article des accusations contre Li-ssE-yAO, je fus comme hors de moi-même, par les sentiments d'indignité qui s’élevèrent en foule dans mon cœur. « Est-il possible, disais-je en moi-même, qu’un gouverneur général de province, qu’un grand maître de la doctrine, qu’un homme qui a exercé pendant tant d’années les emplois les plus distingués de l’empire, se soit oublié de la sorte? qu’il ait été si ingrat envers moi? qu’il ait souillé son nom et son rang par une basse cupidité, impardonnable aux hommes les plus vils? Dans les plus grossières erreurs d’un songe, je n’aurais jamais pu m’imaginer qu’un gouverneur de province eût forcé des mandarins, ses inférieurs, à acheter de lui des perles, et à recevoir ensuite
les mêmes perles en présent. Je ne doute point que les autres gouverneurs de province ne soient aussi indignés que moi, quand ils seront instruits de la conduite de Li-sse-yao. Je destitué Li-sse-yao et tous les mandarins qui sont nommés ci-dessus. Que Ho-chen et Haninga les jugent, et m’instruisent ensuite du jugement qu’ils auront porté. »
Aussitôt que les commissaires dont il est question ci-dessus eurent reçu l’ordre de l’empereur, ils ne traitèrent plus Li-sse-yao en gouverneur, mais en prévenu. Ils procédèrent contre lui dans la forme juridique, et, l’ayant trouvé coupable, ils le condamnèrent à mort. Ils envoyèrent toutes les pièces de la procédure à Pé-king; et l'empereur les donna à examiner au tribunal des grands, qui ont le titre de ta-hio-sse , ou de grands maîtres de la doctrine, c’est-à-dire, des ministres ainsi que des hommes d’État les plus distingués, et aux neuf grands tribunaux de l’intérieur, avec ordre de se joindre au tribunal des crimes pour
E définitivement. Les ministres, mseillers d’État, les neuf grands tribunaux de l’intérieur et le tribunal des cri mes confirmèrent et aggravèrent même la sentence portée par les commissaires spéciaux , en ajoutant que Li-sse-yao, ne méritant pas de vivre jusqu’à l’automne (temps ordinaire des exécutions), devait être exécuté sur-le-champ (*).
Les exemples que l’on vient de citer de la maniéré dont les affaires se traitent dans le gouvernement chinois ; ces communications franches, claires, nettes, naïves même, de l’empereur avec ses sujets (**) , sont bien loin de donner l’idée d’un souverain absolu qui n’agit que selon son bon plaisir, et ne daigne rendre compte à personne
(*) Mémoires sur ks Chinois, t. IX, pag. 4«.
(**) Ces comptes rendus de l’empereur de la Chine sont publiés dans un Moniteur impérial qui parait chaque jour, imprimé aux frais du gouvernement, et qui est distribué gratuitement dans tout l’empire. Voyez la seconde partie de cet ouvrage.
de ses actions. Il serait difficile de trouver, sous le régime de nos gouvernements représentatifs, de pareils exemples de déférence à la raison publique.
SÉVÉRITÉ DE KHIAN LOÜNO ENVERS LES MANDARINS PRÉVARICATECRS.
On a déjà vu , par l’exemple précédent, que l’empereur Khiajx-lodno exigeait de la probité dans les fonctionnaires publics. Il était parfaitement secondé dans ses intentions par l’activité et le dévouement d'Aitouï, son premier ministre, dont l’âme honnête autant qu’élevée ne pouvait tolérer que ceux dont le devoir était de donner les premiers l’exemple de la probité et du désintéressement, osassent s’enrichir impunément aux dépens du peuple. Il avait parcouru plusieurs fois l’empire pour découvrir par lui-même les abus , et il en avait rendu compte à l’empereur. lies commissaires de la cour et du tribunal des crimes furent envoyés dans les provinces pour faire des enquêtes et juger les mandarins convaincus d’avoir été prévaricateurs.
Ces commissaires trouvèrent qu’en plusieurs lieux il manquait des sommes considérables dans les trésors de l'Etat, parce que les mandarins, chargés de ce dépôt , ayant placé l’argent du trésor pour le "faire valoir à leur profit, n’avaient pas eu le temps de le replacer avant l’arrivée subite des commissaires. Ils trouvèrent aussi que le peuple avait beaucoup à souffrir de la part de ceux qui le gouvernaient, parcô qu’il était hors d’etat de fournir chaque jour des aliments à leur insatiable cupidité. Trois cent quatre-vingts mandarins furent jugés coupables, et subirent la punition due à leurs crimes en raison de leur gravité. La destitution fut la moindre des peines infligées; plusieurs de ces mandarins, outre la privation de leur em, loi , furent exilés a Ili, dans la Tartarie, et les autres furent mis à mort.
FIN DG RÈGNE DE KIÎIAN-LODNG.
A mesure que l’empereur avançait en âge, il devenait ae plus en plus
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exact à s’acquitter des cérémonies qui font partie en Chine des devoirs du souverain. Il était aussi de plus en plus occupé eux affaires de l’Etat; et a l’âge de quatre-vingts ans, il se levait au milieu de la nuit, dans la saison la plus rigoureuse, pour donner ses audiences ou travailler avec ses ministres. Cet empereur régnait encore, lorsque la première ambassade anglaise (*) arriva à Pé-king, en 1793, et même lorsque celle de la Compagnie des Indes Orientales hollandaises y arriva , en 1795 (**). Il abdiqua le premier jour de l’année Phing-chin (8 février 1796), en remettant, par une déclaration qui fut rendue publique , les sceaux de l’empire à son fils, lequel donna à son règne le nom de Kia-king ( excellente ou suprême félicité). Il avait régné soixante ans. II vécut encore quelques années , et mourut dans la quutre-vingt-neuvièmeannéê de son âge, le 7 février 1799 de notre ère. Le titre posthume qui lui fut donné, et sous lequel il sera connu dans l’histoire de sa dynastie, est Kao-tsoung-chun-hoang-ti.
PORTRAIT DE KHIAN-LOENG.
Khian-loung, a dit M. Abel Rémusat (***), est certainement un des empereurs les plus illustres -de l’histoire chinoise. Son long règne, qui égala la révolution d’un cycle, ajouta beaucoup de splendeur à celle dont le règne de son grand-père avait déjà entouré la dynastie des Mandchous. Il était doué d’un caractère ferme, d’un esprit pénétrant, d’une rare activité, d'une grande droiture; mais peut-être d’un génie moins élevé et de moins de grandeur d’âme que son aïeul. Il aimait ses peuples comme un souverain chi-
(*) Celle de lord Macartney. Une Relation de cette ambassade a été publiée en anglais par S. O. Slaunlon, et traduite en français.
(**) Voy. la Relation du voyage de cette dernière ambassade, par Van-Braam, publiée à Philadelphie, en a vol. in-4°.
(***) Nouveaux mélanges asiatiques, t. II, pag. 56.
nois doit les aimer, c’est-à-dire , qu’il était attentif à les gouverner avec sévérité, et qu’à tout prix il maintenait la paix et l’abondance parmi ses sujets. Six fois dans le cours de son règne, il visita les provinces du midi, et chaque fois, ce fut pour donner des ordres utiles, pour faire construire des digues sur le bord de la mer, ou punir les malversations des grands, envers lesquels il se montrait inflexible. Il régla le cours du Hoang-ho et du Kiang :
cinq fois, à l’occasion de l’anniversaire de la naissance de sa mère ou de la sienne, il accorda la remise générale de tous les droits qu’on paye en argent, et trois fois il dispensa de tous ceux qu’on acquitte en nature. On ne compte pas les remises partielles qu'il fit à différentes provinces, dans des temps de sécheresse ou dans des inondations, ni la distribution de plusieurs milliers d’onces d’argent parmi les pauvres.
La paix qu’il sut entretenir dans l’empire ne fut interrompue que par des conquêtes au dehors. Les pays des Oelets , des Hoeï-tseu , le grand" et le petit Kin-tchouan (pays des Miaotseu), furent réunis à ses vastes États. Enfin, parmi les événements qui ont honoré son règne , les ambassades des Anglais et des Hollandais peuvent être comptées, quoique les Chinois, qui 'regardent ,cet honneur comme leur étant dû, v soient moins sensibles qu’ils ne le furent à la soumission volontaire des Tourgaouts.
Khian-loung joignit à tant de soins la culture des lettres, qui avait été son unique occupation avant qu’il montât sur le trône. Il s’occupa beaucoup de perfectionner sa langue maternelle, en faisant faire des traductions des meilleurs livres chinois, dont souvent il composait lui-même les préfaces. Il fit revoir et publier de nouveau les King et les autres livres classiques en chinois et en mantchou. Il célébra les principaux événements de son règne dans des morceaux d’éloquence et de
fioésie, qu’il faisait ensuite graver sur a pierre. De ce nombre sont l’histoire de la conquête du royaume des Oelets, gravée sur un monument érigé eu 1751
dans le pays de ces mêmes Tartares; le monument de la transmigration des Tourgaouts , et la pièce de vers sur la réduction des Miao-tseu (*}.
Le recueil de ses poésies , imprimé à Pé-king, contient vingt-quatre petits volumes (**). On lui doit encore un abrégé de l’histoire des Ming, publié sousle titrede Yu-tchi-kang-kian (***), et une collection en plus de cent volumes, de monuments chinois anciens et modernes, accompagnée d’explications auxquelles il faisait travailler sous ses yeux un grand nombre de savants et d’artistes. Il avait aussi entrepris de faire imprimer un choix de ce qu’il y avait de mieux dans la littérature chinoise, et ce choix devait contenir cent quatre-vingt mille volumes (****). L’empereur se faisait rendre un compte exact du progrès de ce travail immense, et en 1787 il était déjà très-avancé. Il ne faut pas oublier une magnifique édition du Thoungkian-kang-mou en mandchou, ni la nouvelle rédaction du Miroir, ou Dictionnaire universel des mots mandchous et chinois, avec des index et des suppléments , où sont rassemblés tous les mots nouveaux inventés par l’empereur lui-même pour exprimer les idées qui manquaient aux Tartares, et qu’ils ont puisées en s’instruisant
(*) Ces trois morceaux ont été traduits par Amiot et publiés , les deux premiers dans le tom. I'"' des Mémoires concernant les Chinois, et le troisième séparément.
(**) Ils sont à la Bibliothèque royale de Paris.
(***) Cel abrégé s’y trouve aussi.
(****) Ce chiffre est celui donné par Amiot. Un autre missionnaire , le P. Bourgeois , dans une lettre écrite de Péking, le 19 novembre 1784 , et insérée dans les Mémoires des missionnaires, t. XI, p. 577-9, porte le nombre des volumes à six cent mille. «Il peut se faire, dit Amiot (Mémoires concernant les Chinois, t. XIV, p. 470), que je confonde la collection entière avec le nombre des volumes qu’on n’avait pas encore livrés à l’impression , ou ces derniers avec le nombre total. Je n’ai pas encore pu savoir positivement de quel côte est l’erreur.»
dans les livres des Chinois, des Mongols ou des Thibétains.