VERS DE KHIAN-LODKG SUR LE THÉ
Ces vers furent composés par l’empereur dans une des parties ue chasse qu’il avait coutume de faire pendant l’automne en Tartarie, au delà de la grande muraille. Dans ces parties de chasse, l’empereur, pendant quinze jours , mène la vie d’un véritable chef de horde tartare, et rappelle ainsi à l’esprit de ses sujets naturels le souvenir de leur ancienne origine. Tous les chasseurs, au nombre de plus de dix mille , et l’empereur lui-même, sont sous des tentes meublées à la tartare, c’est-à-dire, avec les ustensiles d’un ménage, quelques dépouilles des bêtes tuées et quelques arbrisseaux à fleurs.
Le sujet des vers de l’empereur est représenté au fond d’une tasse à thé; on y voit trois espèces d’arbres qu’on ne laisse guère croître qu’en arbrisseaux dans des vases de médiocre grandeur, afin qu’ils n’embarrassent pas dans une chambre. La traduction de ces vers de l’empereur a été faite par Amiot, et publiée à la suite de la traduction de V Éloge de Moukden du même empereur.
« La couleur de la fleur meï-hoa n’est pas brillante, mais elle est gracieuse; la bonne odeur et la propreté distinguent surtout le fo-cheou; le fruit du pin est aromatique et d’une odeur attrayante; rien n’est au-dessus de ces trois choses pour flatter agréablement la vue , l’odorat et le goût. En même temps mettre sur un feu modéré un vase à trois pieds, dont la couleur et la forme indiquent de longs services; le remplir d’une eau limpide de neige fondue; faire chauffer cette eau jusqu’au degré qui suffit pour blanchir le poisson ou rougir le crabe; la verser aussitôt dans une tasse faite de terre de gué, sur de tendres feuilles d’un thé choisi; l’y laisser en repos jusqu’à ce que les vapeurs, qui s’élèvent d'abord en abondance, forment des nuages épais, puis viennent à s’affaiblir peu à peu , et ne sont plus enfin que quelques
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légers brouillards sur la superficie; alors humer sans précipitation cette liqueur délicieuse, c’est travailler efficacement à écarter les cinq sujets d’inquiétudes qui viennent ordinairement nous assaillir. On peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.
« Soustrait pour quelq e temps au tumulte des affaires , je me trouve enfin seul dans ma tente, en état d'y jouir de moi-même en liberté; d’une main je prends un fo-cheou, que j’éloigne ou que j’approche à volonté; de l’autre, je tiens la tasse au-dessus de laquelle se forment encore de légères vapeurs agréablement nuancées; je goûte par intervalles quelques traits de la liqueur qu’elle contient, je jette de, temps en temps des regards sur le meï-/ioa, je donne un léger essor à mon esprit, et mes pensées se tournent sans efforts vers les sages de l’antiquité. Je me représente le fameux Ou-tsiouan ne se nourrissant que du fruit que porte le pin; il jouissait en paix de lui-même dans le sein de cette austère frugalité; je lui porte envie et je voudrais l’imiter. Je mets quelques pignons dans ma bouche et je les trouve délicieux. Tantôt je crois voir le vertueux Lin-fou façonner de ses propres mains les branches de l’arbre meï-hoa. C’est ainsi, dis-je en moi-même, qu’il donnait quelque relûche à son esprit, déjà fatigué par de profondes méditations sur les objets les plus intéressants. Je regarde alors mon arbrisseau , et il me semble qu’avec Lin-fou j’en arrange les branches pour leur donner une nouvelle forme. Je passe de chez Lin-fou chez Tchao-tcheou ou chez Yu-tchouan :
je vois le premier entouré d’un grand nombre de petits vases dans lesquels sont toutes les espèces de thé , en prendre, tantôt de l’une, tantôt de l’autre, et varier ainsi sa boisson; je vois le second boire avec une profonde indifférence le thé le plus exquis, et le distinguer à peine de la plus vile boisson. Leur goût n’est pas le mien , comment voudrais-je les imiter (*)?
(*) Il veut dire qu’il blâme la Irop grande JO" Livraison. (Chine.)
« Mais j’entends qu’on bat déjà les veilles; la nuit augmente sa fraîcheur; déjà les rayons de la lune pénètrent à travers les fentes de ma tente, et frappent de leur éclat le petit nombre ae meubles qui la décorent. Je me trouve sans inquiétude et sans fatigue; mon estomac est dégagé, et je puis sans crainte me livrer au repos. C’est ainsi que, suivant ma petite capacité, j’ai fait ces vers au petit printemps de la dixième lune de l’année / ing-yn (1746) de mon règne, Khian-loung. »
Enfin, la traduction dé l 'Éloge de Moukden, dont il a été parlé précédemment, et qui fut publiée à Paris en 1670, valut a Kiiian-loung cette épître de Voltaire , dont voici quelques passages :
«Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine; Ton Irône est donc placé sur la double colline 1 On sait dans l’Occident que, malpré mes travers. J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
O toi que sur le irône un feu céleste enflamme , Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris. Est aussi difficile à Pékin qu’à Paris.
Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure Qui veut qu’avec six pieds d'une épale mesure,
De deux alexandrins, cote à côte marchants ,
L’un serve pour la rime et l’autre pour le sens?
Si bien que sans. rien perdre, en bravant cet usage. On pourrait retrancher la moitié J‘un ouvrage (*).»
Kia-king (1796-1820). Les documents manquent pour donner une idée un peu complète du règne de cet empereur et de son successeur; tout ce que l’on en sait nous vient des sources européennes. L’histoire d’une dynastie n’estrendue publique qu’après sa chuta et sous le gouvernement de celle qui l’a remplacée. Toutefois, cela n’empdche pas des écrivains officieux de composer l’histoire des empereurs de la dynastie régnante; ces histoires circulent manuscrites dans le public (**);
délicatesse de l’un, et le peu de goût de l’aulre.
(*) On répondra pour l’empereur de la Chine à la question de Voltaire , dans la seconde partie de cet ouvrage.
(**) « Le seul ouvrage original, a dit M. Abel Rémusat , où l’on puisse trouver des matériaux authentiques pour l'histoire de la dynastie actuellement régnante, est le Toung-hoa-lou , ou Chronique de la fleur
mais les rapports actuels de l’Europe avec l’Asie et la Chine ne nous laissent pas complètement ignorer ce qui se passe dans le grand empire.