‹ L'UniversChapitre 50 sur 348 · PORTRAIT DU PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PHILOSOPHE

Alors Khoung-tseu lui dit : « Le vrai philosophe ne se produit pas de lui-même dans les festins de parade pour avoir occasion de briller, mais il attend qu’on l’y invite. S’il est du nombre des invités , il s’y rend , et fait exactement, et sans ostentation, tout ce qui est d'étiquette. Pardt-on ne pas faire attention a lui , il ne s’en offense pas , et ne donne aucun signe de mécontentement.

« Il n’est occupé du matin au soir, que de ce qui peut lui procurer l’acquisition de quelque vertu, ou augmenter le nombre de ses connaissances.

« S’il sent qu'il a assez de droiture et de fermeté pour remplir les grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui offre; il fait tous ses efforts nour les remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs; il ne cherche point à amasser des trésors ; l’acquisition de la sagesse est le seul trésor après lequel il soupire; mériter le nom de sage est le seul honneur auquel il prétende.

« 11 n’emploie pour traiter les affaires que des hommes sincères et droits; il ne donne sa confiance qu’à des hommes fideles et sûrs. Il ne rampe

fias devant ceux qui sont au-dessus de ui; il ne s’enorgueillit pas devant ses inférieurs; il respecte les premiers, il est affable envers les autres; il rend à tous ce qui leur est dû.

« S’il s’agit de reprendre quelqu’un de ses défauts ou de lui reprocher ses fautes, il ne fait l’un et l'autre qu’avec une extrême réserve.

IIe Livraison. (Chine.)

« Il estime les gens de lettres , mais il ne mendie pas leurs suffrages; il ne s’abaisse ni ne s’élève devant eux.

Il est au-dessus de toute crainte, quand il fait ce qui est de son devoir ; une conduite irréprochable, jointe à des intentions pures etdroites, lui sert de bouclier contre tous les traits qu’on pourrait lui lancer; la justice et les lois sont les armesdontil se sert pour sedéfendre ou pour attaquer. L’amour qu'il porte à tous les hommes le inet en droit de n’en craindre aucun ; l’exactitude scrupuleuse avec laquelle il pratique les ceremonies, obéit aux lois, et s’astreint à l’observation des usages reçus, fait sa sûreté , même parmi les tyrans. (Quelle que soit l’étendue de son savoir, il travaille toujours a l’agrandir; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu’à s’épuiser.

« Quelque ferme qu’il soit dans le bien, il veille continuellement sur luimême , pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon , il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent chez lui au profit de la vertu.

« Il est grave quand il représente; affable et bon avec chacun ; gai et d’humeur toujours égale avec ses amis.

« Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne rebute point ceux qui ne le sont pas.

« Dans son intérieur il ne témoigné aucune prédilection pour un membre de sa famille plutôt que pour l’autre ; à l’extérieur, ou en public, il traite également tous les hommes. L’eût-on grièvement offensé , ou par des paroles injurieuses , ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe do colère ou de haine; et son extérieur serein et tranquille est une preuve non équivoque de la tranquillité d’amc dont il jouit.

« Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l’état , n’importe de quelle manière. Si par quelque action éclatante , ou par quelque ouvrage important il mérite bien de la patrie , il ne fait pas valoir ses services dans la vue d'en être récompensé , il attend modestement et avec patience qu’on

lui rende justice ; et s’il arrive que dans la distribution des récompenses on l’ait oublié, il ne s’en plaint point, il n’en murmure point. Le suffrage des hommes honnêtes , l’honneur d’avoir contribué en quelques choses à l’avantage de ses compatriotes, et la satisfaction dont il jouit intérieurement, d 'avoir fait le bien pour le bien , sont pour lui la plus flatteuse des récompenses. Si, au contraire, en vue de son mérite, on le place au faîte des honneurs, il n’a garde de s’en enorgueillir; il ne perd rien de sa modestie ordinaire, et n’est pas moins accessible à ceux qui vont a lui pour le consulter ou s’instruire, qu’il le serait si la fortune adverse lui faisait éprouver ses malheurs. Le changement de fortune, soit en bien, soit en mal, ne change rien dans ses mœurs ni dans sa conduite; il est le même en tout temps.

« Uniquement occupé de remplir sa tâche dans ce monde, et de la remplir de son mieux ; content de la place qu’il occupe parmi ses semblables , il n’ambitionne point d’être ce qu’il n’est pas; il ne porte (joint envie à ceux dont le mérite , la sagesse, la science et les talents sont égaux ou supérieurs dans l’opinion des hommes, à ceux qu’il possède lui-même. Il n’a pas de mépris pour ceux qui manquent de ces qualités , de ces talents ; il vit en bonne harmonie avec les uns et les autres ; il s’accommode de tout et avec tous , et les respecte également comme étant ses semblables dans l’ordre de la nature. Le respect et la bonne harmonie font naître la bienveillance; les manières douces , décemment complaisantes, affectueuses, en sont les fruits; les éloges fondés sur la vérité, donnés libéralement, mais sans affectation, les services rendus à propos et sans être sollicités , sont le comble de la perfection. C’est de tout cela réuni que se forme, sans effort, cette charité universelle, qui ne fait acception de personne , et qui embrasse tout le genre humain ; et c’est de cette vertu, source féconde d’où découlent toutes les autres, que le vrai philosophe cher-

che à se pourvoir avant tout , et préférablement à tout ; c’est par elle qu’il se distingue de l’homme ordinaire; c’est elle qui dirige toute sa conduite, et qui vivifie, pour ainsi dire, toutes ses actions. » ( Kia-yu. )

L'historien ( auteur du Kia-yu, ou Discours familiers sur la vie de Khoutvg-tseu ) qui rapporte ce portrait , ajoute que dès lors le roi n’admit jamais le philosophe en sa présence, sans lui donner des marques de la plus profonde vénération. Il le retint à sa cour, se lit son disciple , le traita comme on traitait un ambassadeur, et ne cessait de le consulter sur tout , pour être instruit de tout.

« Je veux, lui disait-il , je veux désormais regarder tous les sages comme mes amis , et l’attention que j’aurai à les combler d’honneurs, sera l’un des principaux objets de mon gouvernement.

— Cela est très-bien, repritKHOtWGtseu , mais un grand roi doit se prooser quelque chose de mieux encore.

I doit avoir un amour tendre pour tous ses sujets , tâcher de leur procurer à tous une honnête aisance , pour ce qui est nécessaire à la vie; faire en sorte qu’ils soient heureux et contents, et qu’ils se félicitent de vivre sous son règne.

— Cela n’est pas facile , répondit le roi. Comment taudrait-il faire pour en venir à bout ?

— Il faut commencer par diminuer le nombre des impôts , et ne laisser subsister que ceux dont tout le monde reconnaît la nécessité. Ne surchargez pas le peuple de travail; faites-le instruire exactement de ses devoirs; et n’oubliez rien pour obtenir de lui qu’il les remplisse. »

Le roi ne répliqua pas; ce qu’il venait d’entendre parut avoir fait quelque impression sur lui. Mais il s'empressa de se distraire en invitant le philosophe à une légère collation. Étant a table, Khoutsg-tseü commença par où le roi et les autres convives avaient coutume de finir : il mangea d’abord les qrainse n réservant les pèches pour la lin. Les convives du roi ne purent

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s’empêcher d’en rire, croyant que c’était de la part du philosophe, ou manque d’usage , ou distraction peu distinguée. Le roi ne rit pas comme eux, parce qu’il crut que c’était de dessein prémédité que Khoung-tseu agissait ainsi , et dans l’intention de lui donner une leçon utile.

« Maître, lui dit-il , mes gens rient de vous voir manger les grains avant les fruits; ils sont surpris qu’un homme qui a fréquenté la cour, et qui connaît les usages , renverse ainsi 1 ordre.

— Prince, répondit le philosophe, je ne renverse pas l’ordre , je le rétablis. Ce que vous appelez usage, n’est qu’un abus. J’ai donné la préférence aux grains sur les fruits, parce que les grains étant la principale nourriture de l'homme , depuis qu’il vit en société, ils méritent, de la part de l’homme, cette préférence sur tous les autres aliments. Ils la méritent encore par eux -mêmes, parce qu’ils n’ont aucune de ces qualités, plus ou moins nuisibles, dont les autres aliments sont rarement exempts, et que tout ce qui les constitue, est bon. C’est pour cette raison que, dans les offrandes qui accompagnent ou précèdent les sacrifices solennels que l’empereur offre à l’Esprit du ciel et de la terre, de même que dans celles qui ont lieu lorsqu’il rend hommage à ses ancêtres, les grains tiennent le premier rang.

11 offre des grains ou de la pâte cuite, faite avec de la farine de grains ; mais il n’offre pas de pèches. L’ancien usage, cet usage que Yao et Chun n’ont pas dédaigné de suivre, et auquel après eux se sont conformés les plus illustres empereurs, était de manger les ■grains avant les fruits, et j’ai cru devoir moi-même m’y conformer devant votre Majesté, pour lui en rappeler le souvenir. »

Il paraîtrait que sa Majesté le roi de Lou fut piquée de la leçon du philosophe, car en l’assurant qu’il aimait , beaucoup à entendre parler de l’aotiquité, il lui demanda aussitôt par raillerie de quelle manière était fait le bonnet dont Chun couvrait sa tête lorsqu’il se montrait en public; ce qui donna

occasion à Khoung-tseu de donner de nouvelles leçons d'antiquité au roi qui ne s’attendait pas à les voir naître de sa demande.

Cependant il ne se dégoûta point des entretiens du sage. Un jour il lui dit : « J’ai résolu de n’employer dorénavant que des philosophes pour l'administration des affaires de mon royaume, et de n’avoir auprès de ma personne que des hommes qui , comme vous , cultivent la sagesse. J’espère que vous voudrez bien hi’indiquer en quoi on peut les reconnaître.

— Dans le siècle où nous sommes, répondit Khoung-tseu, et dans le temps où nous vivons, les philosophes sont ceux qui s’adonnent à l’étude de l’antiquité, qui s’habillent comme s’habillaient les hommes de l’antiquité , et qui se conduisent, pour le reste, de manière à imposer.

— S’il ne faut que eela pour être philosophe, la philosophie n'est pas une science bien difficile à acquérir , reprit le roi. 11 est facile de porter des habits , un bonnet et une ceinture tels qu’on les portait autrefois.

— Vous ne saisissez pas ma pensée, répliqua Khoung-tseu. Pour distinguer les philosophes d’avec ceux qui ne le sont pas, il faut avoir une idée, au moins générale, des différentes classes d’hoinmes qui composent la société. Ces différentes classes peu vent être réduites à cinq.

« La première et la plus nombreuse est celle qui comprend cette multitude d'hommes , pris indifféremment dans tous les états , qui ne sont recommandables par aucune qualité, qui ne parlent que pour parler, sans faire attention si ce qu’ils disent est bien ou mal , s’il est à propos de le dire , ou s’il en peut résulter quelque inconvénient ; qui n’agissent que comme par instinct, faisant aujourd’hui ce qu’ils ont fait hier, pour recommencer le lendemain ce qu’ils auront fait aujour d’hui ; qui ne peuvent rien par euxmêraes, s’ils ae Sont dirigés, et qui se laissent mener sans savoir où on les conduit ; qui , hors d’état de discerner les avantages solides et réels ,

les intérêts de la plus grande importance, démêlent aisément un petit profit , un vil intérêt dans les plus petites choses, et ont assez d’adresse pour se les procurer ; qui ont un entende- ; ment comme les autres , mais un entendement qui ne va pas au-delà des yeux, des oreilles et de la bouche; et pour tout dire en un mot, cette classe d’hommes est celle qui comprend ce qu’on appelle communément le vulgaire.

« La seconde comprend ceux qui sont instruits dans les sciences , dans les lettres et dans les arts libéraux,; qui se proposent une fin dans ce qu’ils entreprennent, et connaissent les différents moyens que l'on peut prendre pour y parvenir; qui, sans avoir pénétré dans le fond des choses , en savent cependant assez pour en parler et en instruire les autres; qui, soit qu’ils arlent ou qu’ils agissent, sont en état e rendre raison de ce qu'ils disent ou de ce qu’ils font; qui peuventcomparer les objets entre eux, et discerner > en quoi ils peuvent être nuisibles ou profitables ; qui , sans être parfaitement au fait de toutes les lois , en - sont suffisamment instruits pour obéir aux lois générales , et se contormer aux ‘ usages reçus; qui, sachant déjà beaucoup, n’ignorent pas qu’il leur reste encore beaucoup a savoir; qui, par leurs leçons et leurs exemples , peuvent influer sur les moeurs publiques, et même sur le gouvernement ; qui cherchent à bien parler, plutôt qu’à parler beaucoup; bien faire le peu qu’ils font, plutôt qu’à beaucoup entreprendre; qui, sans ambitionner les richesses, ni craindre la pauvreté, vivent contents de la fortune dont ils jouissent. Cette classe d’hommes peut être appelée la classe des lettrés.

« La troisième comprend ceux qui, dans leurs paroles , dans leurs actions et dans l’ensemble de leur conduite, ne s’écartent jamais de ce que prescrit la droite raison ; qui font le bien pour le bien ; qui ne donnent dans aucun excès, ne se passionnent pour rien, ne s’attachent à rien ; qui sontconstammentles mêmes dans l'adversité comme dans la prospérité ; qui parlent quand U

faut parler, se taisent quand il faut se taire, ayant assez de fermeté pour ne pas déguiser leurs sentiments aans les occasions où il est à propos de les dire, dussent-ils perdre leur fortune ou plus encore; qui envisagent tous les hommes d’un œil à peu près égal, comme ayant tous le germe des mêmes vices et des mêmes vertus; ne se préférant à aucun d'eux, parce qu’il n’est aucun d’eux qui ne puisse les égaler, ou même les surpasser dans ce qu’ils ont de bon, et qu’ils peuvent eux-mêmes devenir semblables aux plus vicieux d’entre eux ; qui ne se contentent pas de puiser les sciences dans les instruments ordinaires qui les enseignent, mais qui remontent jusqu’à leurs sources pour les avoir sans mélange étranger , ne se décourageant pas lorsqu’ils ne peuvent les acquérir ainsi , ne s’enorgueillissant pas lorsqu’ils les possèdent. On peut décorer du nom de philosophes ceux qui composent cette troisième classe.

« Je place dans la quatrième ceux qui , dans quoi que ce puisse être, ne s’écartent jamais du vrai milieu; qui ont une règle fixe de conduite et de moeurs, au-delà de laquelle ils ne se

fiermettent rien; qui remplissent, avec a dernière exactitude et une constance toujours égale, jusqu’aux moindres de leurs obligations; qui font tous leurs efforts pour ne pas se démentir, en contenant leurs passions dans de justes bornes, et les combattant lorsqu’elles veulent s’en écarter ; qui veillent sans cesse sur eux-mêmes , pour empêcher les vices de germer et d’éclore; qui ne disent aucune parole qui ne soit mesurée, et ne puisse servir d’instruction; qui ne font aucune action qui ne soit bonne en elle-même, et qui ne puisse servir d’exemple ; qui ne craignent ni le travail , ni la peine, quand il s’agit de faire rentrer dans le devoir ceux qui s’en sont écartés, d’instruire de leurs obligations ceux qui les ignorent, et de rendre à tous les hommes les services qui dépendent d’eux, sans distinction au pauvre ou du riche, de l’homme en place ou du simple artisan; n’ayant aucune vue d’intérêt , n'cxigcant pas même lesen-

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timent d'une stérile reconnaissance de la part de ceux qu'ils auront obligés.

Cette classe comprend tous les hommes sincères et solidement vertueux.

« La cinquième , et la plus haute à laquelle l’homme puisse atteindre, est celle de ces hommes extraordinaires qui réunissent dans leurs personnes les plus belles qualitésde l’esprit et du cœur, perfectionnées par l’heureuse habitude de remplir volontairement, et même avec joie, tous les devoirs que la nature et la morale imposent de concert à des êtres raisonnables vivant en société ; qui font du bien à tout le monde , et , comme le ciel et la terre, ne discontinuent jamais leurs oeuvres bienfaisantes ; qui sont imperturbables dans leur genre de vie, comme le soleil et la lune le sont dans leurs cours; qui voient sans être vus, et agissent d’une manière invisible , comme les esprits. Cette classe, trèspeu nombreuse , peut être appelée la classe des parfaits ou des saints { ching ).

« Si de tels hommes étaient faciles à trouver, il ne vous en faudrait pas d’autres pour mettre à la tête du gouvernement et auprès de votre personne; mais , comme ils sont rares , vous pouvez chercher dans les autres classes ceux que vous croirez les plus propres à remplir votre objet. Faites tout ce qui dépendra de vous pour tâcher de bien choisir. On ne peut connaître la force et la portée dam arc qu’on ne l'ait éprouve. Gardez-vous bien, pardessus tout, deconlier le maniement des affaires, et d’admettre auprès de votre personne ceux qui agissent avec précipitation, ceux qui n’ont aucun système fixe , et ceux qui sont enclins à parler beaucoup. Ces trois espèces d’hommes, eussent-ils d’ailleurs les talents les plus estimables, ne sont point propres au gouvernement ; et un souverain ne peut , sans courir les plus grands risques , les admettre auprès de sa personne. »

Un des disciples de Khoung-tseü avant été nommé Gouverneur du peuple d’une ville, vint rendre visite à a son maître, avant d’aller prendre

possession de son emploi. Ce disciple, nommé Tseu-koung , était du nombre de ces sages qui n’envisagent la politique que comme une science qui leur apprend les moyens de concourir au bonheur des hommes. Il possédait, outre cela , toutes les qualités requises pour l’exercice des emplois publics.

D’aussi loin qu’il aperçut la maison de Khoung-tseu, il descendit de cheval et se lit annoncer de la même manière que s’il edt été question d’entrer chez le roi. Khoukg-tseu, voulant lui rendre honneur pour honneur, se lit suivre par deux de ses disciples et alla le recevoir en dehors de la première porte d’entrée. « Ce n’est point mon disciple que je reçois ainsi, lui dit-il en l’abordant , c’est le premier magistrat d’une grande ville. » Après ces mots, il introduisit le nouveau mandarin dans la salle où il avait coutume de recevoir les étrangers et les personnes d’un rang élevé que la curiosité ou le désir de s’instruire conduisaient chez lui. Confus de ce cérémonial inaccoutumé, le disciple dit à son ancien maître : « Je viens vous demander quelques instructions sur la manière dont je dois me conduire dans l’exercice de mon emploi; je m’en tiendrai exactement à tout ce que vous me prescrirez.

— Je n’ai rien à vous apprendre de nouveau, lui répondit Khoungtseu; mais, pour vous complaire, je vous rappellerai en peude mots les obligations de votre magistrature :

« Soyez diligent à traiter les affaires ; informez-vous exactement de toutes les circonstances qui peuvent contribuer à vous les faire connaître, à démêler le vrai d’avec ce qui n’en a que l’apparence, et à vous faciliter les moyens de les terminer agréablement.

» Soyez juste , désintéressé , toujours égal à vous-même. La justice ne fait acception de personne; elle rend à chacun ce qui lui est dii. Le désintéressement conduit à l’équité ; quand on est intéressé, l'on cesse bientôt d’étre juste. Tout ce qu'on reçoit de ses inférieurs , sous quelque titre que ce puisse être, est un véritable vol

u’on leur fait. L’égalité d'humeur

ans un homme en place lui attire la confiance; elle le fait aimer des bons, craindre des méchants, et respecter de tout le monde.

« Soyez d’un abord facile ; ne montrez un front sévère à qui que ce soit , et recevez avec bonté, sans aucune exception , tous ceux qui s’adresseront à vous. Vous devez vous regarder comme le père commun.

« S’il faut traiter les affaires avec toute la diligence possible, il faut être extrêmement sur vos gardes, pour ne pas les terminer avec précipitation.

Se portez de jugement qu’après que la vérité vous sera parfaitement connue.

« Dans chacune des quatre saisons de l’année, assemblez le peuple au moins une fois pour lui expliquer vous-même sesderoirs (*). Faites en sorte qu’il ne manque d’instruction dans aucun temps; car, s’il ignore ce qu'il doit faire, comment pourrait-il être coupable en ne le faisant pas.

« Ne l’occupez jamais à des ouvrages de corvée, lorsque les travaux de la campagne et ceux qui sont de nécessité pour lui-même, doivent l’occuper. »

Ces admirables instructions du philosophe de l.ou devaient former, et formaient effectivement d’excellents magistrats des jeunes gens nombreux qui allaient s’instruire près de lui. Outre douze disciples (**) qui ne le quittaient presque jamais, il y en avait beaucoup d’autres (plusieurs écrivains en portent le nombre jusqu’à trois mille) qui venaient l’entendre tous les jours pendant quelque temps, et qui logeaient

(*) Cette coutume de rassembler le peuple pour lui expliquer ses devoirs est encore en usage ; mais c’est une fois par mois que les magistrats doivent remplir cette salutaire obligation.

(**) fies douze disciples de Khouko-tseu étaient i Yen-hoei ; a Jan-joun" ; 3 T seule it ; 4 Jnn-kieou ; 5 Koung-si-tclie ; 6 Tsengchin i 7 T chouan-siui-tcni ; S Pou-chang ; 9 Tang-tai-mie-ming ; io Yen-youtn; n Ifan-koung-tao ; î a Kao-tsai.

dans la ville , où ils accouraient, nonseulement des provinces du royaume de Lou, mais encore de tous lesautres étpts de la Chine.

Nous rapporterons encore ici quelques entretiens de Khouxg-tseu avec le roi de Lou, sur la nature de l'homme, Y Age viril, et Y état du mariage dans la société. Ces dernières questions , traitées par le grand philosophe , feront mieux connaître les mœurs chinoises à cet égard que nous ne pourrions le faire nous-méme, puisqu’elles sont encore les mômes qu’au temps de Khouîng-tseu.

« Je vous attendais avec impatience depuis long-temps, dit un jour le roi de Lou au philosophe. J’ai des éclaircissements à vous demander sur la nature de l'homme.

« L'homme , disent nos sages, est distingué de tous les autres êtres visibles par la faculté intellectuelle qui le rend capable de raisonnement; et c'est immédiatement du ciel qu’il reçoit celte faculté précieuse.

« Kst-ce que nous ne recevons pas de nos parents notre être tout entier, de la même manière que les autres êtres qui se reproduisent par voie de génération? Je vous prie de vouloir bien m’éclaircir ce point de notre ancienne doctrine, sur lequel j’ai toujours eu , malgré moi , quelque espèce de doute.

— Il n’est pas facile, répondit Khoüng-tseu, de vous expliquer clairement une chose sur laquelle noue n’avons que des lumières bien faibles.

Pour vous obéir, cependant, je vous ferai en peu de mots le précis de ce

ne j’en sais : votre pénétration vous

évoilera le reste.

« Une portion de la substance du père et de la mère , déposée dans l’organe formé pour la recevoir, est h cause de notre existence et le sujet par lequel nous subsistons. Ce sujet resterait dans un état d’inertie et de mort, sans le concours des deux principes contraires nommés le gang et le yiu (*)

(*) Ces deux premiers principes jouent

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r Ces deux agents universels de la nature, qui sont partout et dans tout, agissant réciproquement sur lui , le développent insensiblement, l’étendent, le combinent et lui font prendre une forme. C’est alors un être vivant ; mais cet être vivant n’est pas encore élevé à la dignité d’homme ; ilnedevient tel que par l’union de la substance intellectuelle, dont le ciel le gratifie, pour le rendre capable de comprendre , de comparer et de juger. Tant que cet être , ainsi animé et doué d’intelligence, peut fournir aux combinaisons des deux principes pour le développement, l’extension, l’accroissement et la perfection de sa forme, il jouit de la vie; il cesse de vivre aussitôt que les deux principes cessent de secombiner. Il n’avait atteint la plénitude de la vie que par degrés et par voie d’expansion ; il n’arrive de même que par degrés et par voie de dépérissement au terme de la destruction. Cette destruction, toutefois , n’est pas une destruction proprement dite; c’est une décomposition qui remet chaque substance dans son état naturel. La substance intellectuelle remonte au ciel , d’où elle était venue; le souffle animal , khi , se joint au fluide aérien, et les substances terrestres et humides redeviennent terre et eau. L’homme , disent nos anciens sages , est un être à part dans lequel se réunissent les qualités de tous les autres êtres. Il est doué d’intelligence, de perfectibilité , de liberté , de sociabilité; il est capable de discerner, de comparer, d’agir pour une fin, et de prendre les moyens nécessaires pour parvenir à cette fin. Il peut se perfectionner ou se dépraver, selon l’usage bon ou mauvais qu’il fera de sa liberté; il connaît des vertus et

un grand rôle dans toutes les théories chinoises : c’est dans l’ordre des êtres vivants : le principe male et le principe femelle ; dans l’ordre des éléments : le principe lumineux et le principe obscur ; dans l'ordre des substances de la nature : le principe fort et le principe faible ; en un mot, c’est la dualité ou l’ antagonisme nécessaires partout et dans tout ce qui est en dehors de la grande unité primordiale.

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des vices , et sent qu’il a des devoirs à remplir envers le ciel, envers soimême et envers ses semblables. S’il s’acquitte de ces différents devoirs, il est vertueux et digne de récompense : il est coupable et mérite châtiment , s’il les négligé. Voilà un très-court abrégé de ce que je pourrais vous dire sur ia nature de l’homme. »

Le roi de Lou , satisfait de cette explication, demanda au philosophe s’il n’y avait pas des cérémonies et des usagés contraires à Y avantage commun , tels que les cérémonies instituées pour les sacrifices qu’un particulier ne peut accomplir; et certains usages dont la pratique exacte , de la part du grand nombre, serait préjudiciable a la société, comme, par exemple, celui qui détermine que le garçon ne doit pas se marier avant l’âge de "trente ans, et la fille avant sa vingtième année.

« Il est vrai, répondit Khoungtseu, que les cérémonies établies pour les grands sacrifices sont interdites aux particuliers. Les premiers législateurs ont établi que ces grands sacrifices seraient offerts au ciel par le seul souverain, exclusivement à tout autre ; mais ils n’ont eu en vue que les sacrifices solennels et publics qui s'offrent pour les besoins et au nom de toute la nation, dont le souverain est censé le père. Oui , chacun en particulier peut et doit rendre hommage au ciel, le remercier de ses bienfaits , et lui adresser des vœux et des prières pour en obtenir de nouveaux. Mais ce ne sont pas des sacrifices proprement dits ; il n'y a que le fils du ciel (l’empereur) qui ait droit d’en offrir de tels. » « L’usage que vous alléguez au sujet des mariages, ne doit pas être interprété dansée sens que vous lui donnez.

L’intention des premiers législateurs a été d’assigner un terme que l’on ne devait pas dépasser sans donner une épouse à un garçon , et un époux à une fille; c’est comme s’ils avaient dit : Le terme le plus éloigné pour les mariages est celui de vingt ans poulies filles , et celui de trente pour les garçons. Ln ancien usage confirme à lui seul cette interprétation. Cet usage

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veut que , dès qu’un garçon a atteint la vingtième année de son âge , on le range parmi les hommes faits, en lui permettant de porter le bonnet viril, qui en est, aux yeux du public, le signe caractéristique; et qu’aussitot qu’une fille est parvenue a l’âge de quinze ans, on lui confie le soin du ménage pendant l’hiver, et qu’on lui permette d'aller visiter les mûriers dans la saison où l’on commence à labourer la terre : cela signifie qu’ils sont en état, l’un et l’autre, de devenir chefs de famille, etqu’il ne leur manque , pour être tels, que le bon plaisir, la détermination et le choix des parents respectifs. »

Le roi engagea Khoung-tseü à s’expliquer sur l’état du mariage.

•> Le mariage, reprit-il, est le véritable état de l'homme, puisque c’est par lui qu'il remplit sadestination sur la terre ; rien , par conséquent, de plus respectable, rien qui soit plus digne de l'occuper sérieusement , pour pouvoir en remplir avec exactitude tous les devoirs. Parmi ces devoirs, il y en a de communs aux deux sexes ; il y en a qui sont propres à chacun des deux en particulier. L’homme est chef, il doit commander; la femme lui est soumise, elle doit obéir. Les fonctions de l’un et de l’autre doivent imiter les opérations du ciel et de la terre, qui concourent également à la production, à l’entretien et à la conservation de toutes choses. La tendresse réciproque, la confiance mutuelle, l’honnêteté, les égards, doivent être la base de leur conduite; l’instruction et le commandement de la part du mari ; la docilité et la complaisance, de la part de la femme, dans tout ce qui ne s’écartera pas des règles de la justice, de la bienséance et de l’honneur.

« Dans l’état de société , la femme est redevable au mari de tout ce qu’elle est. Si la mort le lui enlève, elle 11e devient pas pour cela maîtresse d’elle-même. Fille, elle a été sous l’autorité du père et delà mère, ou , à leur défaut, de ses frères plus âgés qu’elle; femme, elle a été gouvernée par son

mari tant qu’il a vécu; veuve, elle est sous l’inspection de son fils, ou du plus âgé de ses fils , si elle en a plusieurs; et ce fils, en la servant avec toute l’affection et le respect possibles, écartera loin d’elle tous les dangers auxquels la faiblesse de son sexe pourrait l’exposer. L’usage ne lui permet

Îias de passer à de secondes noces ; il ui prescrit au contraire de se renfermer dans l’enceinte de sa maison , pour 11’en plus sortir le reste, de ses jours. Le soin des affaires, de quelque nature qu’elles puissent être, lui est interdit au dehors; elle ne doit, par conséquent, en entreprendre aucune:

elle ne se mêlera meme des affaires domestiques qu’autant qu’une nécessité indispensable l’y engagera, c’est-àdire, dans le cas où ses entants seraient encore jeunes. Pendant le jour , elle doit éviter de se montrer, en allant, sans besoin , d’un appartement à l’autre; et, pendant la nuit, la chambre où elle prend son repos doit toujours être éclairée. Ce ne peut être qu’en menant une vie ainsi retirée qu’elle jouira, parmi ses descendants, de la gloire d’avoir rempli ses devoirs en femme vertueuse.

« J’ai dit que l’âge entre quinze et vingt ans était, pour une fille , le terme qui devait lui faire changer d’état.

Comme c’est de ce changement d’état ue dépend le bonheur ou le malheur ans lequel elle doit passer le reste de ses jours , on ne doit rien oublier pour lui procurer un établissement honnête et le plus avantageux que les circonstances pourront le permettre. On doit éviter surtout de la faire entrer dans une famille qui aurait eu part à quelque conspiration contre l’état , ou à quelque révolte ouverte; dans une famille dont les affaires seraient en désordre, ou qui serait agitée par des discordes intestines. On ne doit pas lui donner pour époux un homme qui serait déshonoré dans le monde par quelque crime qui aurait mérité l’animadversion des lois; ni un hommequi serait atteint d’une maladie habituelle, qui aurait quelque travers d’esprit, ou quelque difformité de corps qui

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le rendrait difficile à supporter , dégoûtant ou désagréable; ni un homme encore qui, étant l’aîné d’une maison, n’aurait ni père ni mère. A l’exception de ces cinq classes d’hommes, toutes les autres classes de la société peuvent lui donner un mar , avec leuel il ne tiendra qu’à elle de passer es jours heureux : elle n’a qu’à remplir exactement tous les devoirs de son nouvel état , pour jouir de la portion de bonheur qui lui est destinée.

« Un mari a le droit de répudier sa femme; mais il ne peut pas user de ce droit arbitrairement; il lui faut quelque cause légitime pour pouvoir en agir ainsi. Les causes légitimes de répudiation se réduisent à sept :

la première, lorsqu’une femme ne peut vivre en bonne harmonie avec son beau-père et sa belle-mère; la seconde , si elle est hors d’état de perpétuer la race, par une stérilité reconnue ; la troisième , si elle est soupçonnée avec fondement d'avoir violé la fidélité conjugale, ou si elle a donné quelque preuve d’impudicité; la quatrième, si, par des rapports calomnieux ou indiscrets, elle met le trouble dans la famille; la cinquième ? si elle a quelqu’une de ces infirmités pour lesuelles tout homme a naturellement e la répugnance ; la sixième , si elle est sujette a des intempérances de langue, dont il parût difficile de la corriger; la septième enfin, si, à l’insu de son mari , elle vole secrètement dans la maison, pour quelque motif que ce soit.

« Bien qu’une seule de ces raisons soit suffisante pour autoriser un mari à répudier sa femme , il y a cependant trois circonstances où il ne lui est pas permis d’user de son droit. La première , lorsque cette femme , n'ayant ni père ni mere, ne saurait ou se retirer; la seconde, lorsqu’elle porte le deuil du beau-père ou de la bellemère , dans le courant des trois années qui suivent la mort de l’un ou de l’autre ; et la troisième , lorsque le mari étant pauvre, quand il l’épousa, est ensuite devenu riche. Je n'en dirai pas davantage sur cet article impor-

tant de la doctrine de nos anciens. »

On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup de l’état de dégradation où la femme est tenue chéz les nations de l’Asie. Khoung-tseu luimême a été accusé d’avoir méconnu la nature de cette moitié si intéressante du genre humain et d’avoir perpétué son avilissement. Les paroles qui précèdent du grand philosophe chinois suffiront pour faire voir combien ce jugement est peu fondé, et combien les nouvelles doctrines de l’émancipation prétendue de la femme sont contraires à sa véritable nature.

Khoung-tseu ayant ensuite mérité, par ses remontrances importunes, la disgrâce du roi de Lou, et n’espérant plus être utile à sa patrie, il se retira de nouveau dans le royaume de tVéi, avec quelques-uns de ses disciples. Arrivés dans un bourg de ce royaume , les habitants ayant appris le nom du voyageur , coururent en foule pour le voir. Us en demandèrent la permission à ses disciples, qui, surpris de l’empressement avec lequel ils désiraient être admis auprès de leur maître, voulurent en savoir la raison.

« Il y a long-temps, leur répondirent ces bonnes gens, que nous connaissons de réputation le sage de Lou ; plus d’une fois nous avons entendu faire son éloge , et exalter son amour pour les intérêts du peuple; le bien qu’on racontait de lui nous a inspiré le désir de le voir. »

Ils furent introduits, et les deux disciples, chargés de faire les honneurs de la maison de leur maître, leur dirent, en les reconduisant : « Le sage que vous venez de voir est suscité du ciel pour faire revivre'la saine doctrine qui s’éteint parmi les hommes. Il procure à ceux qui l’écoutent, et qui profitent de ses leçons, des biens plus précieux que les richesses : la paix au' cœur et la tranquillité de l’ame.

Si quelqu’un de vous veut en faire l’expérience, il peut se mettre à sa suite, et s’attacher à lui pendant quelques temps. »

Aucun d’eux ne fut tenté de le faire.

La nouvelle de l’arrivée du philoso-

phe de Lou dans le royaume de Weï se répandit aussitôt ; le roi l’ayant appris , fut charmé qu'un personnage de ce haut mérite fût venu dans ses états, et il voulut lui donner une marque publique de son estime, en lui taisant une réception des plus honorables. Il alla en personne au-devant de lui, à quelque distance de la ville, dans tout lappareil de sa grandeur ( voy. pi. 32 ). Arrivé à proximité du philosophe , il descendit de son char attelé de quatre chevaux de front , et s'avança sous un dais entouré de ses officiers, jusqu’à l’humble voiture de Khoung-tseu, couverte d’une natte et attelée d’un boeuf, comme à l’ordinaire. Après les compliments les plus flatteurs, le roi assigna pour demeure au philosophe un hôtel spacieux et propre , et pour revenu, mille mesures de riz par an. Il n’en eût pas fait davantage pour l’ambassadeur d’un grand souverain. Il promit au philosophe une place dans son conseil, aussitôt -qu’il serait remis des fatigues du voyage. En attendant il l’invita à parcourir les environs de la ville, pour y choisir une maison de plaisance royale où il pût se rendre de temps en temps.

Khoung-tsf.u, ne voulant pas déplaire au roi Li-koung, choisit une des maisons de plaisance de riches particuliers qui avaient été dépouillés au profit du roi, par voie de justice, pour cause de malversations. Un jour, pendant qu’il était à se récréer dans cette maison de plaisance, passe un villageois qui portait à vendre ses denrées à la ville. Surpris d’entendre chanter et jouer de rinstrunient de pierre , nommé kin, dans un lieu qu’il croyait inhabité, il s’arrête, et, d’un ton de voix fort brusque et plein de colère , il dit : « Si ces fainéants que j’entends étaient obligés , comme moj, de travailler pour vivre, ils emploieraient mieux leur temps. Que ne s’occupent-ils à quelque chose d’utile ? »

Comme il continuait sur ce ton à exprimer sa mauvaise humeur contre des hommes de loisir, un des disciples de Khoung-tseu dit à son maî-

tre : « Permettez-moi d'aller châtier cet insolent.

— A quoi pensez-vous? lui dit le philosophe; est-ce ainsi que vous avez profité dans l’étude de la sagesse? Dernièrement, lors de la réception que le roi nous fit , vous ne respiriez que patience , modestie et douceur; et aujourd’hui pour quelques mots que vous regardez mal à propos comme des injures, vous voilà impatient, orgueilleux et colère! Allez vers cet homme, j’y consens; mais que ce soit pour l’instruire avec douceur.

Faites-lui comprendre que nous ne sommes pas tels qu’il nous croit; que nous travaillons, mais que notre travail est different du sien ; et qu’après aivoir travaillé à notre manière, nous nous donnons un peu de relâche en prenant quelque honnête divertissement, tel que celui de chanter, de jouer des instruments, et autres choses semblables. Vous pouvez ajouter, mais du ton le plus aoux qu’il vous sera possible, que puisque nous le laissons faire tranquillement ce qu’il lui plaît, il est de ta justice qu’il nous laisse tranquilles à son tour. »

Le roi de èfei se plaisait à s’entretenir souvent avec le philosophe de Lou , mais il ne s’empressait pas de l’appeler dans son conseil. La philosophie pour lui était plutôt une chose spéculative que pratique. La présence du sage à sa cour flattait sa vanité. Les grands qui l’entouraient se piquèrent aussi d’aimer la philosophie spéculative. Ils recherchaient souvent les entretiens du maître et des disciples. L’un d’eux , se trouvant un jour avec Tseu koung , le pria de lui faire connaître les principaux disciples du philosophe. Tseu -koung lui en traça le portrait de douze , à la tête desquels il plaça Yen-hobï, le disci-

Îile chéri de Khoung-tseu, et dont a mort prématurée devait bientôt faire naître en lui des regrets inconsolables. On parlait souvent de ces sages étrangers à la cour du roi de la curiosité de Nan-tseu , la favorite du roi, en fut tellement excitée, qu’elle exigea absolument de ce prince

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de lui ménager un entretien arec le philosophe de Loti. Le roi eut d’anord quelque répugnance à lui accorder ce qu’elle demandait ; mais enfin , vaincu par ses importunités, il enga-

fea un de ses courtisans , chez lequel tait logé le sage, de l’introduire auprès de sa favorite. Ce courtisan dit au philosophe que s’il faisait ce que le roi attendait de lui , il en éprouverait plus de joie que d’apprendre le gain d une bataille,' ou l’acquisition d’une province entière. Khoijng-tseu parut se prêter à cette complaisance. Il se rendit donc au palais avec celui qui s’était chargé de l’y conduire. Lorsqu’ils lurent parvenus dans la cour qui précédait la salle où le roi recevait ordinairement les grands et les mandarins, Khouno-tsf.u s’arrêta au bas de l’escalier , et pria son conducteur d’aller dire au roi qu’il attendait ses ordres.

« Ses ordres sont déjà donnés, lui répondit-il , je dois vous conduire jusqu’à l'appartement de Nan-tseu.

— Cela ne peut être , répliqua le philosophe , le roi sait très-bien qu’un homme ne doit pas entrer dans l’apparteinent d’une femme qui n’est pas la sienne ; c’est la loi , et cette loi est consacrée par un long usage. Allez donc lui annoncer que j’attends ici ses ordres; vous n’avez pas compris sa pensée. Il est à présumer, qu’instruit comme il est du genre de vie dont je fais profession , il ne m’a fait appeler que pour me demander quelques conseils relatifs à la réforme des mœurs et des abus qui se sont introduits dans son royaume , et jusque dans son palais. »

Ces paroles , que l’introducteur fut obligé de reporter au roi , ne déconcertèrent pas sa favorite. « Cet homme a beau faire, dit-elle, je le verrai ; il ne veut pas venir à moi, j’irai à lui ; » et elle sortit aussitôt de son appartement pour se rendre à la grande salle d’audience.

Aussitôt que Khoung-tseu entendit le bruit des pierreries et des sonnettes que les femmes de distinction portaient alors au bas de leurs robes , il tourna la face du côté du nord ; et,

comme s’il eût cru que c’était le roi qui se montrait , il fit avec gravité les cérémonies respectueuses de l’étiquette royale , après lesquelles il setint quelque temps debout et immobile , les yeux baissés et les mains sur sa poitrine ( voy. la pt. 31 ). Sa modestie en imposa à Nàn-tseu, qui rentra de suite dans son appartement intérieur après l’avoir vu.

Le roi de fVei, qui avait voulu justifier aux yeux de sa cour et de ses sujets, ses faiblesses honteuses pour sa favorite , en obtenant un assentiment apparent du sage philosophe, voulut reparer cet échec : il l’engagea à une fête brillante qu’il devait donner à cette même favorite ; mais il fut encore déçu dans ses espérances. Khoungtseu, ne voulant pas irriter ce roi par un refus absolu, le suivit dans ce voyage, avec sa voiture couverte d’une natte et attelée d’un bœuf , selon sa coutume , mais à une assez grande distance, pour ne pas laisser ignorer sa pensée ; ce qui fut la cause de sa disgrâce.

Le philosophe ayant vu que ses projets de réforme avaient encore échoué

Îirès du roi de Wei , résolut de visiter es autres petits royaumes voisins. Il se rendit d’abord dans le royaume de Soung, en passant par celui de Tsao.

Il ne s’arrêta que très-peu de temps dans l’un et dans l’autre. De Soung , il alla à Tcheng , et de Tcheng à Tchen ; mais avant que d’arriver dans ce dernier royaume , il courut le danger de perdre la vie , parce qu’il fut pris par des paysans pour un homme dont les exactions nombreuses commises en son nom le leur avaient rendu odieux. Après avoir échappé à ce danger , et visité les royaumes nommés ci-dessus , Khoiing-tseü retourna dans l’état de Weï. Le roi le reçut bien; mais il se refusa encore à toute réforme de la part du philosophe. Celui-ci tâcha ae s’en consoler en composant un morceau de poésie , dont voici le sens :

« La fleur lan-hoa est d’une odeur suave ; une foule de qualités utiles la rendent précieuse à nos yeux ; mais

comme elle est d’une délicatesse extrême, le moindre souffle la ternit, l’arrache de sa tige et la fait tomber. Que devient-elle alors? Les vents l’agitent, la poussent et la repoussent; iis la font voltiger tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, jusqu’à ce que quelque angle favorable s’offre à elle pour la recevoir. Fixée ainsi dans un coin du désert, elle y reste inutile et tombe bientôt d’elle -même dans le gouffre commun. La sagesse procure a ceux qui la cultivent la jouissance des vrais biens ; seule , elle devrait fixer nos vœux; mais les passions la contrarient , les vices la bafouent , et tous les angles lui sont fermés. Ne se trouvera-t-il pas quelqu'un d’assez raisonnable pour l’accueillir et lui faire honneur? Je suis sur le déclin de l’âge; ma carrière va finir ; il faut que j’arrive au ternie; le sage se trouve bien partout; toute la terre est à lui (*). » Khoung-tseu continua dans le royaume de Weï à instruire ses anciens disciples, et à en former de nouveaux , qui venaient de tous côtés et en grand nombre écouter ses leçons. Il se rendit ensuite dans le royaume de Thsao, puis dans celui de Soung , où la crainte de le voir bientôt réformer les abus le rendit suspect à ceux qui étaient à la tête des affaires ; mais les nombreux disciples qu’il se faisait de jour en jour le dédommagèrent des dédains du pouvoir, en le priant de leurdonner des instructions en commun , dans un lieu qui fût ouvert à tout le monde , afin que tout le monde pût en profiter.

Il y avait près de la ville, dans un lieu isolé , un grand arbre touffu, dont l'ombre épaisse mettait à couvert des ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. Cet endroit, offrant en outre une perspective champêtre des plus agréables, fut choisi pour être le lieu

(*) Cette élégie du grand philosophe ne manque pas de couleurs poétiques; elle pourrait engager quelques personnes à s’écrier avec lord Byron ; « Quel malheur que Conhjcics n 'ait fiat rédigé en vert ses admirables préceptes de morale !

où l’on devait s’assembler. On s’y réunit en effet , et comme les assemblées devinrent fréquentes, les envieux du philosophe en prirent l’alarme. Ils excitèrent le général en chef des armées de Soung a détruire ces réunions, en représentant à cet homme de guerre qu’il y avait du danger à laisser dogmatiser le philosophe de Lou ; que ces assemblées qu’il tenait en plaine campagne, où tout le monde pouvait se rendre, et où l’on ne s’entretenait ue des anciens usages, de l’ancienne octrine et des anciens empereurs, pouvaient avoir les suites les plus fâcheuses , parce que dans le parallèle que l’on faisait des anciennes mœurs avec les mœurs nouvelles, on ne manquait pas d’accuser le gouvernement et tout ce qui se pratiquait alors.

L’homme de guerre prenant ces discours à la lettre , et ne consultant que lui-même, se rendit aussitôt au lieu des réunions philosophiques , dispersa à coups de sabre les disciples présents, et obligea des paysans à couper l’arbre sous lequel Khoüng-tseu enseignait l’ancienne doctrine ; ce qui fit prendre au philosophe la résolution de retourner dans le royaume de Weï. Arrêté dans son voyage par les débordements de plusieurs rivières, et se trouvant dans le voisinage de la ville de Tseou, dont son père avait été gouverneur , il s’y rendit et y séjourna quelque temps. Les nombreux changements qu’il trouva opérés dans sa ville natale, lui rappelèrent les souvenirs des premières années de sa vie, et la comparaison qu’il en fit avec les traverses de son âge mûr , lui inspira des sentiments de mélancolie qu’il exprima dans une élégie en vers de quatre syllabes, dont voici le sens ;

« La doctrine des Tchéou est , hélas ! sur sa fin ! les cérémonies et la musique , si florissantes autrefois, sont aujourd’hui dans l’oubli ; les lois civiles et militaires établies par le sage Wen-wang, et par son fils Wouxvang , sont tombées dans le mépris.

O douleur ! on ne fait plus cas des anciens usages; qui pourra désormais en rappeler le souvenir parmi

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les hommes? J’ai fait tout ce qui dépendait de moi. J’ai parcouru tout l’empire des Tchéou ; j’y ai vu des abus sans nombre; et parce que je les ai fait connaître pour obtenir qu’on les réformât, on a refusé mes services, et l’on m’a rebuté partout. On méprise le foung-koang ( le phénix chinois), et les oiseaux qui lui font cortège ; on ne fait cas que des hiao et des tche ( mauvais oiseaux de proie ). J’en frémis d’horreur; la tristesse m’accable; vite , qu’on apprête mon char; je veux m'éloigner le plus promptement possible. Lieux autrefois charmants , que vous êtes différents de ce que vous étiez ! Je vous ai revus, mais je vous quitte sans regret, parce que vous êtes méconnaissables.

« Hélas' quelque profondes que soient les eaux du fleuve , quelque rapide qu’en soit le cours, les plus petits poissons y nagent en liberté, et y trouvent leur nourriture; ces eaux se sont irritées lorsque j’ai voulu me rendre à l’autre bord ; elles m’ont refusé le passage. En attendant qu'elles se soient apaisées, je me suis arrêté à Tseou , pour y verser des larmes, et soulager mon cœur de la tristesse qui l’accable. Je ne désire maintenant que d’arriver au plus tôt dans le\Veï,pour y jouir en paix dans mon ancienne demeure de la liberté de gémir surtout ce que j’ai vu. »

Voilà une nouvelle expression de ces découragements de la vertu, de ces désespoirs de réformer les mauvaises institutions sociales , de faire le bonheur de l’humanité, dont tous les grands hommes , les mortels les plus divins , n’ont pas été exempts.

Des disciples de Khoung-tseu qui étaient dans les royaumes de Té et de Tsaï , engagèrent leur maître à se rendre dans ces états. Il alla d’abord dans le Yé, puis, les réformes qu’il espérait y faire n’ayant pu être opérées , il résolut de se rendre dans le Tsaï. Mais arrivé près d’une rivière qu’il fallait traverser, il trouva tout le pays inondé, et il attendit que les eaux se fussent retirées dans leur lit, pour traverser la rivière. Khoung-

tseu , arrêté par les eaux , fit prendre les devants à son disciple Tseu-lou , pour s’informer où l’on pouvait passer la rivière sansdanger. 11 n’eut pas fait quelques pas qu’il aperçut deux hommes dirigeant une charrue et s entretenant ensemble; il alla droit à eux.

« Mes amis, leur dit-il, je suis l’un des disciples du sage Khoung-tseu. Notre maître voudrait aller dans le pays de Tsaï; dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque endroit près d’ici où nous puissions passer la rivière à gué ?

— Nous n’en connaissons aucun , répondireut-ils; tout est inondé. Si vous voulez nous en croire, vous n’irez pas plus loin, le désordre le plus affreux règne dans le Tsaï; la vertu n’y a plus d'asile, le vice y est couronné; nous en sommes sortis pour nous soustraire, à la persécution des méchants, et nous. menons ici une vie tranquille en labourant la terre de nos propres mains. Notre travail ne nous empêche pas de cultiver la sagesse.

Nous nous trouvons ensemble le plus souvent que nous pouvons ; nous nous entretenons de ce qui faisait ci-devant l’objet de nos études; la journée (inie, nous nous rendons dans le sein de notre famille, où nous donnons quelques instants à la lecture; du reste, nous laissons aller le monde comme il veut , sans nous mettre en peine de le réformer. Dans le malheureux temps où nous vivons, le parti le plus sûr est de ne pas se mêler des affaires des autres , de rester inconnu et de ne penser qu’à soi. C’est celui que nous avons pris, et nous nous en trouvons bien.

Faites-en de même, et dites à votre maître d’en faire autant. »

Ces paroles furent rapportées à Khoung-tseu , qui s’informa quels étaient ces deux hommes. Il apprit que c’étaient deux philosophes sectateurs de Lao-tsëu. Dans la suite on a construit un pont sur la rivière qui coule près de l’endroit où cet entretien eut lieu, et on l’a nommé U’en-tsin-kiao :

pont de l'enquête du passage à gué.

Khoung-tseu et ses disciples n’en continuèrent pas moins leur route

pour le royaume de Tsaï ; ils n’y restèrent que peu de temps , et revinrent dans celui de Tchen. Le roi de ce dernier état avait fait construire, près de son palais , un observatoire ( lingyang-taï ), pour lequel il avait dépensé des sommes considérables. Les officiers qu’il avait chargés de veiller sur les travaux, ne s’étant pas acquittés de leur devoir à son gré, il avait, dans un premier accès de colère , condamné à mort trois d’entre eux , qui lui parurent plus coupables que les autres , et il avait ordonné qu’ils seraient exécutés au bas de l’édifice, afin que le peuple fdt instruit du sujet pour lequel on les taisait mourir. Le jour où 1 exécution devait avoir lieu , le roi alla en personne à l’observatoire pour en être témoin. En attendant le moment de l’exécution , il lui prit fantaisie de savoir s’il était fait comme l’étaient ceux des fondateurs de la dynastie Tchéou , et il s’en informa auprès de ses courtisaus ; aucun ne fut en état de lui répondre : mais l’un d’entre eux lui dit qu’il y avait dans ses états un homme très-versé dans la science de l’antiquité qui pourrait lui donner tous les éclair cissements qu’il désirerait. On invita Khoung-tseu à se rendre près du roi ; celui-ci alla à sa rencontre , et lui dit ( voy. pi. 32 ) : « Je vous ai invité à venir voir l’observatoire qui est achevé: vaut-il bien celui des Tchéou, que construisit Wen-wang? Je n’en suis pas satisfait ; j’ai été forcé de condamner à mort trois des officiers chargés de veiller à sa construction , pour les punir de leur coupable négligence. Wenwang fut-il obligé d’en venir à de telles extrémités ?

— Prince, répondit le philosophe, l’observatoire que Wen-wang fit construire était pour l’usage, et non pour une vaine parade. Le peuple se porta en foule pour l’élever , et il n’en coûta la vie d’aucun homme.D’ailleurs, Wenwang faisait trop de cas de la vie des hommes , pour croire qu’il hii était permis d’en disposer à son gré. Il lui fallait des crimes avérés pour qu’il se déterminât à condamner quelqu’un à mort. Ce a’ était ai dans un accès de

colère , ni par humeur, ni par caprice, ni n la hâte qu’il portait ses jugements. Il faisait examiner, il examinait luimême, et quand le délit était reconnu, il interrogeait la loi , et ne parlait que d’après elle... »

Le roi l’interrompit en changeant de discours. II rentra ensuite dans la salle et fit suspendre l’exécution. Un instant après, il fit grâce aux trois condamnés.

Khoung-tseu ayant voulu quitter avec ses disciples le pays de Tchen pour celui de Tsou, où il était appelé, les premiers ministres des royaumes de Tchen et de Tsaï , craignant que le sage philosophe n’allât éclairer ae ses conseils quelques-uns des rois leurs ennemis, lui tendirent des embuscades dans lesquelles ils retinrent prisonniers, et privés de nourriture,KHOUNGtseu et ses disciples. Ils ne furent délivrés que le septième jour, par des troupes envoyées à leur secours. C’est pendant cette dure captivité que le philosophe eut occasion de déployer toute la sérénité et toute la confiance de son ame dans la destinée providentielle de l’humanité. Il eut occasion, dans ces moments pénibles, de donner de nouvelles leçons de résignation à ses disciples , qui voulaient repousser la force par la force. S’adressant à l’un d’eux , nommé Tseu-koung, il lui demanda à quoi il attribuait le mépris et la haine dont iis ressentaient les effets en tant d’occasions.

« Maître, répondit le disciple , je crois que cela vient uniquement de ce que la doctrine que vous enseignez est trop relevée pour être à la portée du grand nombre. Elle contrarie les penchants de la plupart des hommes. “Ne pourriez -vous pas trouver quelques moyens d’adoucir ce que cettedoctrine a de trop sévère ? Vous seriez alors mieux écouté, et vos travaux ne seraient pas tout-à-fait inutiles.

— vous vous trompez, répondit Khoung-tseu. Je n’exige des hommes que ce qu’il faut en exiger ; la doctrine que je tâche de leur enseigner est celle que nos ancêtres ont enseignée , et qu’Us nous ont trans-

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mise. Je n'y ai rien ajouté, et je n'en retranche rien. Je ta transmets à mon tour dans sa pureté primitive. Elle est Immuable. C’est le ciel lui-même qui en est l’auteur. Je ne suis , par rapport à elle , que ce qu’est un agriculteur par rapport à la semence qu’il confie à la terre ; il ne dépend pas de lui de donner à la semence une forme différente de celle qu’elle a , de la faire germer , croître et fructifier ; il la met en terre telle qu’elle est, il l’arrose et lui donne tous ses soins : c’est tout ce qu’il peut faire ; le reste n’est pas en son pouvoir. Au reste, ne vous y trompez pas, quoi que l’on dise , quoi que l’on fasse , de quelque manière que l’on s’y prenne , on aura toujours des contradicteurs. »

Cependant cette ame si ferme , si sérieuse du philosophe, finit par se laisser aller aux tristesses des cruels désenchantements. Quand on voit sa vie près de s’éteindre, et tout ce qui la remplissait dépensé en vain pour le bonheur des hommes , qui était le but de tous ses efforts , il est bien difficile de ne pas se laisser abattre sous les impuissances de sa mortalité. Voici une nouvelle élégie de Khoung-tseu, où sont peintes les pensées tristes qui affligèrent son ame , après avoir visité avec ses disciples le célèbre mont Taïchan, sur lequel les anciens empereurs chinois allaient offrir annuellement des sacrifices au Souverain suprême , et dont ils trouvèrent les sentiers déserts et abandonnés :

« On ne peut parvenir au sommet de la montagne sans passer par des chemins difficiles et raboteux ; on ne peut atteindre à la vertu sans qu’il en coûte bien des efforts et des peines.

Ignorer la route qu’il faut prendre, et se mettre en chemin sans avoir un guide , c’est vouloir s’égarer , c’est se mettre en danger de périr.

« Mon dessein était de gravir le sommet du Tai-ckan, pour y jouir encore une fois du brillant spectacle que tes quatre parties du monde offrent ensemble a des yeux attentifs. Ni sa nauteur, ni les arbres touffus qui le couvrent , ni les précipices qui s’y ren-

contrent , n’étaient capables de m’effrayer.

« Je savais qu’il y avait des sentiers pratiqués à travers les bois , qu’il y avait des ponts sur les précipices , et je me rassurais ; mais , hélas ! tout a disparu. Les herbes sauvages, les ronces et les épines couvrent tous les sentiers; à quels signes pourrait-on les reconnaître? Les ponts sont négligés ou rompus ; comment franchir les précipices?

« Entreprendrais-je de me frayer de nouveaux chemins, de construire de nouveaux ponts ? Les instruments qui seraient nécessaires me manquent ; les passions ont étouffé toutes les semences de la vertu ; comment pouvoir les faire germer ? J’ai fait de vains efforts pour mettre sur les voies qui conduisent à la sagesse ceux qui voudraient y marcher; n’ayant pu réussir, je n’ai plus de ressource que dans les gémissements et les pleurs. »

A peine le philosophe, arrivé à sa demeure , fut-il descendu de son chariot, que ses disciples qui ne l’avaient pas suivi , crurent voir quelque changement dans sa personne. Il ne fut pas plutôt entré qu’on lui annonça la mort de son épouse Ki-koua>v-chi. Il dit alors à ses disciples : « Mon épouse vient de mourir, je ne tarderai pas à la suivre, car je suis dans la soixante-sixième année de mon âge; je dois mettre à profit le peu de jours qu’il me reste encore à vivre. Tachez de consoler mon fils , et faites en sorte qu’il ne se livre pas trop à la douleur. »

Le roi de Lou rappela le philosophe dans sa patrie, dont il était éloigné depuis quatorze ans. Le P. Amiot dit à ce sujet que l’on a pu se convaincre que les différents voyages du philosophe n’ont pas été poussés au-delà d’une partie de la Chine d’aujourd’hui. Du côté du nord , il n’alla pas plus loin que la frontière du Pe-lc/n-ti ; il ne passa pas le fleuve K-iang, du côté du midi ; la province du Chan-toung ( l’orient montagneux ) fut sa limite du côté de l’orient, et la province du Chen- » fut ce qu’il vit de plus reculé du

côté de l’occident. Il ne voyagea donc point chez les nations étrangères, il n’emprunta rien d’elles, et la doctrine qu’il enseigna fut la pure doctrine des anciens Chinois, dont il tâchait de rappeler le souvenir dans l’esprit de ses contemporains qui l'avaient entièrement négligée, et comme mise en oubli.

Rentré dans sa patrie, Khoüngtseu , négligé par le gouvernement, ne s’occupa plus qu’à enseigner et propager sa doctrine, à former de nouveaux disciples et à terminer les ouvrages qu’il avait commencés. Il y avait aux environs de la ville plusieurs tertres sur lesquels on offrait autrefois des sacrilices , et qui n’étaient plus qu’un but de promenade pour les citoyens oisifs. On avait construit près de ces tertres des pavillons publics , où chacun pouvait aller se mettre à l’abri des ardeurs du soleil, et respirer l'air de la campagne. Le philosophe choisissait alternativement l’un de ces pavillons pour en faire son lycée ou son académie. Celui où il se rendait le plus souvent, parce qu'il approchait plus que les autres de la simplicité antique, était connu alors et est célèbre aujourd’hui sous le nom de tertre des abricots ( hing-tan ).

C’est là que, entouré de ses principaux disciples , il rédigea et expliqua le Livre des / ers ( Chi-king ) ; le Livre des Annales ( Chou-king) : c’est là qu’il perfectionna son ouvrage historique intitulé : le Printemps et l'automne ( Tchun-tsieou ), et qu’il expliqua les énigmes de Fou-hi, ou le Livre des changements ( )-king). Il eut jusqu’à trois mille disciples, mais il ne s'en trouvait que soixante et douze qui fussent en état d’expliquer les rites, la musique et les arts libéraux, indépendamment de la morale dont ils s’occupaient tous, et douze seulement qui, outre les connaissances ordinaires qu’ils possédaient, s’appliquaient plus spécialement à acquérir la sagesse et à pratiquer la vertu. Ces derniers étaient les compagnons de leur maître , les dépositaires de ses sentiments les plus intimes , et les témoins de toutes ses

actions. C’est à eux qu’il expliquait en détail tous les points de fa doctrine qu’il se croyait chargé par le ciel de rappeler aux hommes qui en avaient presque entièrement perdu le souvenir ; et ce sont eux quhl chargea à son tour du soin de propager cette même doctrine après sa mort. Mais comme leurs talents n’étaient pas les mêmes , il leur assigna à chacun en particulier ce qu’il crut être le plus conforme à leur inclination et à leur capacité.

Celui d’entre eux qu’il regardait comme étant parvenu au plus haut degré de la vertu, était le sage Yenhoeï, dont nous avons déjà parlé comme le disciple de prédilection du philosophe. Il le conduisit un jour dans un des pavillons dont il a été parlé plus haut , et là , en présence de quelques autres de ses disciples , il lui dit : » Mon cher Yen-hoeï , j’avance à grands pas vers la lin de ma carrière, et le temps de ma dissolution n’est pas éloigné. Vous avez été témoin de tout ce que j’ai fait pour tâcher d’inspirer aux hommes l’amour de la vertu, et vous n’ignorez pas combien j'ai eu peu de succès. Il y a peut-être de ma faute si je n’ai pas réussi : dans ce cas vous la réparerez , et vous viendrez à bout de ce que j’ai tenté inutilement. La connaissance que j’ai de votre bon naturel , et les progrès que vous avez faits dans l’étude de la sagesse , me font fonder sur vous les plus douces espérances. Vous aimez les hommes ; je vous ai vu compatir à leur faiblesse, excuser leurs défauts , ne pas vous offenser de leur ingratitude , ni de leurs autres vices ; je vous ai vu leur faire tout le bien que vous avez pu , et leur souhaiter tout celui que vous auriez voulu pour vousmeme ; en un mot , je me suis convaincu, en observant de près toute votre conduite, que vous avez l’ humanité ( jin ) gravée dans votre cœur en caractères ineffaçables. Continuez à faire de celte vertu votre vertu favorite, et puisque vous savez parfaitement en quoi elle consistent ce qu’elle exige de ceux qui veulent l’acquérir, faites tous vos efforts pour en faire connaître l’excellence; et prenez sur vous

CHINE

d’en expliquer la doctrine quand je ne serai plus. C’est ce que je vous recommande par-dessus tout. »

En parlant ainsi, le philosophe était bien éloigné de prévoir qu’il allait bientôt perdre son disciple chéri , qui mourut peu de temps après. Il le pleura amèrement, et il s’écria plusieurs fois : Le ciel m’a tué! le ciel m’a tué!... Et sept jours avant sa mort, la soixante-treizième année de scn âge, plein de ce même souvenir, le philosophe, appuyé sur son bâton de bambou , chantait , les larmes aux yeux :

« La grande montagne est brisée !...

« Les arbres forts sont renversée !.. .

» L'homme sage est une plante desséchée!. . .»

Il perdit ensuite Tseu-loü, un autre de ses douze disciples qui lui étaient plus spécialement attachés ( il s’étrangla de ses propres mains pour ne pas survivre h une insulte déshonorante); et son fils unique Khoiing-li , entraîné prématurément au tombeau par la douleur d’avoir perdu sa mere.

Sentant sa propre fin approcher, il confia <à son disciple Thseno-tseu son Livre sur la piété filiale ( Hiao-king ), u’il regardait comme renfermant la octrine sur laquelle reposent la stabilité des empires et le bonheur des sociétés.

Étant sorti un jour par la porte orientale de la ville avec trois de ses disciples , il se rendit sur un ancien tertre , qu’un général avait fait construire pour y offrir un sacrifice au ciel., en action de grâces de la victoire complète qu’il avait remportée sur les ennemis. Le philosophe parut profondément occupé et triste. Ses disciples, croyant qu’il se trouvait mal, lui en témoignèrent leur inquiétude.

« Soyez tranquilles , leur dit-il , je ne suis point incommodé. En voyant ce tertre dans l’état où il est, je réfléchis» sur la caducité des choses humaines ; et cette réflexion m’a inspiré quelques vers que je vais vous réciter. » Il se fit apporter son kin , et chanta , en s’accompagnant de son instrument, les vers dont voici le sens :

« Lorsque les chaleurs finissent, le

12 'livraison. (Chine.)

froid se met en chemin ; après le printemps, l’automne s’avance à grands pas. Quand le soleil se lève , c’est pour avancer rapidement vers le couchant ; et les eaux ne coulent vers l’orient (*) que pour aller s’engloutir dans le sein de la vaste mer. Cependant le chaud et le froid, le printemps et l’automne recommencent chaque année , le soleil reparaît chaque jour au point où il doit se lever, et de nouvelles eaux remplacent, sans cesse , celles qui se sont écoulées. Niais le grand général qui fit construire ce tertre, son cheval de bataille et tous ceux qui eurent part à ses exploits, que sont -ils devenus?

Hélas ! pour tout monument de leur gloire , il ne leur reste que les débris d’un tertre couvert de plantes sauvages! »

Un autre jour, en parcourant le Livre des changements ( Y-king ) , il tomba sur le symbole intitulé : Sûttry, ou Signe de (a destruction et de la renaissance , et s’y arrêta pour le méditer. Tseü-hi a , l’un de ses disciples, s’étant aperçu de l’altération qui se produisait sur son visage, et de la tristesse >à laquelle il paraissait s’abandonner , lui dit : « Maître , vous êtes occupé des symboles , et vous paraissez triste ; y avez-vous découvert quelque chose qui doive vous affliger? Si cela est, ne craignez pas de vous expliquer avec votre petit disciple.

— Je contemplais le symbole de la destruction et de la renaissance , lui répondit Khoüng-tseu, et j’y voyais que tout ce qui existe n’a qu’un temps pour se montrer; que toutes choses s’altèrent peu à peu , se reparent en partie , et se détruisent enGn pour reparaître sous de nouvelles formes, lesquelles disparaîtront à leur tour pour être remplacées par d’autres qui disparaîtront de même. Cette vue m’a fait naître une foule de réflexions qui ont produit sur moi l’effet dont vous me demandez la cause. »

Quelque temps après , Khouhg- $

(*) D’après la direction du versant de la Chine , les eaux s’écoulent presque toute* vers l'Orient. >

tseü , quoique alors âgé de plus de soixante et dix ans , voulut se rendre encore Hne fois à la célèbre montagne Tal-chan. Il s’y transporta, accompagné de quelques disciples, gravit sans peine jusque sur le sommet , et y fit sa prière au Souverain suprême.” De retour dans sa demeure, il fut souvent consulté par différents souverains de la Chine sur des faits extraordinaires, comme étant le seul homme capable par sa sagesse et ses grandes connaissances de l’antiquité d’en donner l’explication. Nous ne citerons que le récit suivant, dont le sujet peut offrir quelque intérêt aux naturalistes.

Le roi de Ou venait de conquérir le royaume de Youé. En fouillant dans les fond, tions des murs de la capitale , qu’il avait ordonné de raser, on trouva les ossements d'un homme qu’on jugea avoir été d’une taille démesurée ; car un des os de ce squelette était suffisamment gros pour remplir seul une charrette entière, ainsi que s’exprime le texte chinois. Le roi envoya un homme intelligent consulter le philosophe de I.ou sur cette découverte.

Cet envoyé lui demandas’t7y«eai7a«trefois des hommes d'une taille aussi prodigieuse , et dans le cas de l’affirmative, pourquoi F histoire n’en avaitelle pas fait mention ?

« L’étude particulière que j’ai faite de l’antiquité , lui répondit Khoijixgtseu, m’a appris qu’i7 y avait anciennement. des hommes dont la taille était fort au-dessus de celle du commun, et qu’il y en avait aussi dont la taille était si fort au-dessous, qu’on les eût pris pour des êtres d’une autre espèce ; mais ces cas étaient fort rares, et l’histoire ne manquait pas d’en faire mention. Il s’en faut bien que nous ayons tout ce qui a été écrit. L’homme le plus petit dont il soit parlé, n’excédait pas trois pieds , et la hauteur du plus grand n’etait pas au-dessus de dix pieds. » Il dit ensuite à l’envoyé qu’il croyait que les ossements en question étaient ceux d’un homme fameux, que l’empereur Yü fit mettre à mort pour avoir négligé de se trouver au temps marqué au lieu indiqué pour

la tenue des états-généraux de l’empire. Le roi de Ou et ses courtisans furent de cet avis, et ils supposèrent que ces ossements, ayant végété dans la terre, au moyen des sucs nutritifs qu’elle leur avait fournis, étaient parvenus , par une longue suite de siècles, à acquérir les dimensions qu’on leur voyait.

Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que cette dernière opinion n’est pas celle du philosophe, mais celle de personnes auxquelles, dans tous les pays et dans tous les temps , il est permis d’en avoir de semblables.

Depuis son retour dans le royaume deLou, Khoung-tseu s’était constamment occupé de mettre en ordre les King ou Livres canoniques. Lorsqu’il eut achevé cette grande tâche, if ne pensa plus qu’à se préparer à la mort.

Mais en terminant sa mission philosophique et littéraire, il crut qu’il était de son devoir de remercier le ciel de lui avoir accordé assez de vie et de force pour l’accomplir; il assembla ceux de ses disciples qui lui étaient le plus attachés, et sur lesquels il comptait le plus pour la publication de sa doctrine après sa mort, et les ayant conduits au pied de l’un de ces anciens tertres , près duquel on avait construit un pavillon, il leur recommanda de dresser un autel, sur lequel il déposa les six King ; puis, se mettant à genoux, le visage tourné du côté du nord , il adora le ciel, et le remercia avec les sentiments de la plus sincère reconnaissance du bienfait qu’il lui avait accordé, en prolongeant le cours de sa vie autant de temps qu’il lui en fallait pour remplir l’objet qui seul lui faisait désirer de vivre.

Quelques jours après il assembla de nouveau ses disciples dans la salle ordinaire où il avait coutume de leur dupliquer les king, pour leur donner ses dernières instructions. On nous pardonnera de les rapporter ici en partie, car le voisinage de la tombe donne aux dernières paroles qui s’échappent de la bouche du sage, un caractère divin qui impose à l’humanité le devoir de les recueillir religieusement:

CHINE

« C’est ici la dernière fois que je prends, avec vous , la qualité de maître, et ce que je vais vous dire, sera la dernière instruction que vous recevrez de moi. Retenez-la bien , et ne manquez pas de la mettre en pratique, lorsque je ne serai plus.

« Vous savez qu’un homme, quelque sage, quelque intelligent, quelque éclairé qu’il soit d’ailleurs , n’est pas également propre à tout. Le point capital de chacun est de connaître à quoi il est propre, afin de s’y appliquer préférablement à tout, et de s’y perfectionner. Il n’est que trop ordinaire qu’on J se fasse illusion sur le choix , et qu’on manque, par là, de réussir comme on l’aurait fait , si l’on avait bien choisi.

« Il y a long-temps que vous vous êtes attachés à moi , et que vous ni’avez reconnu pour votre maître. J’ai fait tous mes efforts pour m’acquitter des obligations que j’avais contractées envers vous, en vous acceptant pour disciples ; vous m’avez suivi, vous avez partagé mes travaux et mes peines , et vous avez appris ce qu’il en coûte pour s’instruire sur les différents objets qu’il importe à tout homme de savoir, quand il veut remplir exactement la tâche qui lui est imposée pendant son séjour sur la terre.

« Dans le déplorable état où en sont aujourd’hui les choses , et en considération de l’éloignement que l’on témoigne partout pour la réforme des mœurs , et le renouvellement de l’ancienne doctrine , vous ne devez pas vous flatter de rappeler le commun des hommes à la pratique de leurs devoirs.

Vous êtes témoins du peu de succès que j’ai eus dans l’entreprise que j’en ai faite, et à laquelle je n’ai cesse de travailler dans le cours de ma longue vie. Ce que vous pouvez faire avec quelque espérance de succès , c’est de contribuer à conserver le précieux dépôt dont je n’étais que le dépositaire , et que je vous ai confié. Vous le confierez vous-mêmes à des personnes qui pourront en faire usage, et qui le transmettront à leur tour à d’autres pour le faire parvenir aux générations futures.

« Pour remplir cette tâche avec fruit,

il est nécessaire que chacun de vous ne s’attache en particulier qu’à la partie qui lui convient le mieux, et pour laquelle il est le plus propre.

« Ming-tseu-icing, Yan-pe-nieou et Tchoung-koun’g doivent s’en tenir à la morale. Ils sont en état d’en développer les principes, d’inspirer la pratique de ce qu’elle prescrit , et de porter au plus haut degré de la vertu, ceux qui se mettront sous leur conduite. Oh ! si le ciel eût daigné prolonger les jours du sage Yen-hoeï !...

Mais il était résolu qu’il mourrait à la fleur de l’âge , parce que dans ce malheureux temps de corruption et de désordre, les hommes n’étaient pas dignes de le posséder.

« Tsaï-ngo et Tseu-kolng ont naturellement le don de la parole, et ils ont perfectionné par l’art ce que la nature leur avait donné. Ils réussiront s’ils se contentent de cultiver l’éloquence. Elle leur sera d’un grand secours pour persuader à leurs contemporains qu’ils ne seront heureux sur la terre qu’autant qu’ils feront avec exactitude tout ce pourquoi ils y ont été placés.

« Yan-yeou et Ki-lou ont un grand usage du monde, ils connaissent les intérêts des princes, et savent comment il faut gouverner les hommes.

Ils peuvent se charger des emplois civils, de ceux surtout qui ont un rapport immédiat avec le peuple ; ils peuvent même, s’ils en sont requis, aider les souverains dans l’administration de leurs états.

« Tseu-young et Tseu-hia, par leur application et leur constance à se livrer à l’étude de l’antiquité, ont acuis des connaissances sûres dans les ifférents genres d’érudition. Ils peuvent se rendre vraiment utiles et contribuer de leur part au bonheur des hommes, en instruisant les peuples et les souverains eux-mêmes de la doctrine, des lois, des usages, des mœurs et de toute la conduite des fondateurs de la monarchie; et en faisant à propos le parallèle de ce qui se pratiquait alors avec ce qui se pratique dans le temps présent, ils pourront inspirer à leurs

contemporains les sentiments d’une honte salutaire, et les engager par là à faire au moins quelques efforts pour tâcher de les imiter en quelque chose, s’ils n’ont pas assez de courage pour vouloir les imiter en tout. »

Toutes les pensées du sage furent pour le bonheur du peuple. L’anecdote suivante montre jusqu’à quel point son ame s’intéressait à lui. Un jour que son disciple Tseu-kouxg était allé le voir, le philosophe lui dit:

« Vous venez fort à propos, je me disposais à aller à la tour orientale , pour voir du haut de la plate-forme comment se divertissent nos bons campagnards ; car vous savez que ce jour est consacré au culte des esprits de la terre (*). » Arrivés à la tour, ils virent une quantité de personnes, divisées en différentes troupes, se livrer à la joie, les unes en chantant et en dansant, les autres en mangeant et eu buvant. A mesure que Khodng-tseu les observait, on voyait son visage se dérider et s’épanouir, comme s'il eût pris part à leur divertissement. «Je vous avoue, dit-il à Tseu-koukg , que j’ai un véritable plaisir à voir ces bonnes gens oublier ainsi leurs misères et se croire uu moment heureux. Ne trouvez-vous pas qu’ils font bien? — Pour moi , répondit Tseg-koiusg, je pense qu’ils feraient beaucoup mieux de ne pas se livrer, comme ils le font, à une joie indécente, et je désapprouve très-fort qu’ils s’amusent à chanter, danser, manger et boire , au lieu de se répandre en actions de grâces des bienfaits reçus , et en prières pour en obtenir de nouveaux.

— Vous dites très-bien , répondit Khotisg-tseg , il faut remercier le ciel des bienfaits reçus, et le prier d’en accorder de nouveaux : eh bien !

c’est en se réjouissant comme ils le font, que ces bonnes gens font leurs actions de grâces et leurs prières. Ne

(*) Des cérémonies en l'honneur des es • prits qui president aux biens de la terre, au nombre de huit, et nommés Ta-lcha , avaient lieu deux fois par an, à l’équinoxe du printemps «t à celui d’automne.

leur enviez pas les faibles douceurs du bonheur imaginaire d’un jour. Une continuité de travaux sans relâche énerverait le corps et famé ; il est juste qu’après cent jours (*) d’un travail pénible, ceux de la campagne réparent leurs forces , en se livrant à la joie. Il faut être à leur égard plutôt indulgent que sévère. Un arc qui serait toujours bandé perdrait nécessairement son ressort, et deviendrait hors d’usage. »

Un autre jour que ce même disciple était venu lé voir , il lui dit : « Mon cher Tseu-kou.vg , je me sens dépérir à vue d’oeil ; les forces m'abandonnent , et ma santé chancelante ne se rétablira peut-être jamais. » Des sanglots réitérés lui coupèrent la voix; puis , après un moment de silence , il continua ainsi : « La montagne Taichan s’écroule, je n’ai plus à lever la tête pour la contempler ; les poutres qui soutiennent le bâtiment sont plus qu’à demi pourries; je n’ai plus où me retirer ; l’herbe sans suc est entièrement desséchée , je n’ai plus où m’asseoir pour me reposer ; la saine doctrine avait entièrement disparu , elle était entièrement oubliée, j’ai taché de la rappeler et de rétablir son empire.

Je n’ai pas pu réussir. Se trouvera-t-il quelqu’un après ma mort qui veuille prendre sur soi cette pénible tâche ? » Enfin, un jour il tomba dans un profond assoupissement, dont il ne fut pas possible de le réveiller. Il fut pendant sept jours- dans cet état léthapgir que, au bout desquels il rendit le dernier soupir, à la soixante-treizième année de son âge, 479 ans antérieurement à notre ère, et la neuvième avant la naissance de Socrate.

• Son petit-fils Tseu-sse, le seul de sa race qu’il laissait après lui , était trop jeune encore pour présider aux funérailles. Deux de ses disciples s’en chargèrent. Après avoir fermé les yeux

(*) On voit par ce passage que l'observation du septième jour du repos n'était pas connue des anciens Chinois, comme on l’a prétendu ; elle ne l’est pas non plus des modernes.

CHINE

de leur maître , ils lui mirent trois incées de riz dans la bouche , et l'haillèreut de onze sortes de vêtements.

L’habit extérieur était celui dont il se revêtait lorsqu’il allait en cérémonie à la cour; son bonnet était tel ue le portaient alors les ministres 'état ; la marque d’honneur gui distinguait les hommes eu place, était d’ivoire, et le cordon auquel elle était attachée, était tissu avec des fils de cinq couleurs.

Ainsi habillé , le corps du philosophe fut placé dans un double cercueil, fait de planches de quatre pouces d’épaisseur, mesure décimale , lequel fut ensuite posé sur un catafalque, construit selon le rite des Tcliéou, qui occupaient alors le troue impérial. De petits étendards triangulaires , placés par intervalles autour du catafalque, étaient selon le rite de la dynastie Chang, et le grand étendard carré qui les dominait, était selon le rite de la dynastie Ilia. Ce premier devoir rempli, les deux disciples achetèrent , au nom du petit-fils de leur maître, un terrain de cent mou ( chaque mou de cent pas , et chaque pas de six pieds'}, à quelque distance au nord de la ville, pour y déposer le corps. A l’une des extrémités de ce terrain, ils élevèrent trois monticules, en forme de dômes ; celui du milieu , plus élevé que les autres, devait indiquer le tombeau, et Tseu-koung y planta de ses propres mains l’arbre kiai (*) ( Voy. pi.

33 ). Cet arbre, qui n’est plus aujourd’hui qu’un tronc desséché , subsiste encore dans le lieu même où il fut planté il y a plus de vingt-deux siècles.

Lorsque tout fut disposé pour la sépulture , les disciples du philosophe, qui étaient à portée , se rassemblèrent chez Tseu-sse, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux parents de l'illustre mort ; le corps fut mis en

(*) Les édifices et décorations que l’on voit représentés dans la gravure sont plus modernes r il n'y avait originairement qu'une simple pierre de six pieds carrés, placée sur un tertre où l’on faisait les cérémonies d’usage.

terre avec l’appareil de l’ancien cérémonial. Avant de sc séparer, les disciples convinrent entre eux qu’ils porteraient le deuil de leur maître , de la même manière et autant de temps qu’ils auraient porté celui du père de chacun d’eux , après sa mort ; mais Tseu-koung voulut le porter six ans, et il s’enferma, à cet effet , dans une cabane qu’il construisit près du tombeau de son maître.

Les principaux disciples du philosophe qui se trouvaient dans les différents royaumes de la Chine, vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres au tombeau de leur maître, et ils apportèrent chacun, comme un tribut, une espèce d’arbre particulière à leur pays , pour contribuer à décorer ce tombeau. Une centaine d’entre eux vinrent s’établir avec leurs familles, aux environs de ce lieu révéré, et y formèrent un village qu’ils nommèrent Khoung-li, c’est-à-dire, village de Khoung, ou appartenant à la maison de Khoung, dont ils voulurent se déclarer les vassaux , et ils prièrent le petit-fils du philosophe de les regarder comme tels , en considération de son illustre aïeul.

Le roi de Lou, en apprenant la mort du sage qu’il avait négligé pendant sa vie , s’écria avec douleur : « Le ciel suprême est irrité contre moi ; il m’a enlevé le trésor le plus précieux de mon rovaume , en m’enlevant le sage qui en faisait la principale gloire et le plus bel ornement. » Et voulant réparer, en quelque sorte, son injustice passée , 'il fit construire en son honneur, près de son tombeau, un de ces édifices destinés à honorer les ancêtres , « afin , dit-il , que tous les amateurs de la sagesse, présents et à venir, puissent s’y rendre pour faire les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route , et sur le modèle duquel ils doivent se former. » On déposa so n portrait dans ce monument, ainsi que tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses instruments de musique , le chariot dans lequel il voyageait , et quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu.

Quand tout fut terminé, on en donna avis au roi de Lou , lequel , s’y étant transporté, y fit en personne toutes les cérémonies qu’on a imitées depuis ; c’est-à-dire, qu’il le reconnut solennellement pour maître , et qu’il lui rendit en cette qualité les mêmes hommages que s’il eût été vivant, et qu’il l’instruisît encore dans la morale, les sciences et le gouvernement. Les disciples du philosophe renouvelèrent dans le même lieu les hommages qu’ils avaient déjà rendus à leur maître , et arrêtèrent entre eux, qu’au moins une fois chaque année, ils viendraient s’acquitter des mêmes devoirs; ce qu’ils pratiquèrent le reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les lettrés qui sont venus après eux.

Depuis plus de deux mille ans, ils suivent constamment cet usage ; et comme il n’est pas possible que tous fassent annuellement le voyage de Kiu-fou-kien , où est le tombeau du grand philosophe , on a élevé dans chaque ville un temple ( miao ), où ceux qui sont dans les provinces éloignées de l’empire, vont faire les mêmes cérémonies qu’ils feraient au tombeau même , s’ils pouvaient s’y rendre. Les empereurs même ne s’en dispensent pas ; et comme rerésentant la nation , ils vont rendre ommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître ; et ce fut le fondateur de la dynastie des Han, qui le premier en donna l’exemple, environ 200 ans avant notre ère.

C’est à cette époque qu’on peut fixer le commencement de l’espèce de culte public rendu depuis tant de siècles à Khoung-tseu, par ceux qui sont préposés pour instruire ou gouverner la nation. Ce qu’ils ne firent d’abord que volontairement et de leur plein gré, devint dans la suite une loi ; et il fut réglé qu’aucun lettré ne serait admis au grade de la littérature , qu’aucun mandarin ne serait préposé pour l'administration de la justice, et, pour gouverner le peuple, n’entrerait en exercice de sa charge qu’après avoir fait solennellement les cérémonies respectueuses dans quelqu’un des temples que pour cette raison ou a érigés dans

chaque ville, en l’honneur du philosophe et de ses principaux disciples. Ce fut sous le règne de Tchen-tsoung , troisième empereur de la dynastie des Soung, dont le règne commença l'an 998 de notre ère , que ces dispositions furent prises.

Cet empereur, pendant un voyage qu’il fit dans les provinces orientales de son empire, se détourna de la route ordinaire, pour aller avec toute sa cour visiter le tombeau de notre philosophe.

Il se rendit dans le temple élevé en son honneur , où il fit les cérémonies respectueuses devant la représentation de celui qu’il adoptait personnellement pour son maître (voy.p/. 34).(*).

En même temps que lès empereurs honoraient la mémoire du grand philosophe par des monuments superbes , ils lui donnèrent divers titres honorifiques. Le roi de Lou , quelque temps après la mort du sage, l’avait nommé le père Ni. Sous la dynastie des Han, on le nomma koung ou duc ; la dynastie des Thang le nomma le premier saint ; il fut ensuite désigné sous le titre de prédicateur royal j sa statue fut revêtue d’une robe egalement royale , et une couronne fut posée sur sa tête (c’est celle que l’on voit dans son portrait). Sous la dynastie Ming, il fut nommé le plus saint , le plus sage , et le plus vertueux des instituts) Il est impossible de se figurer en Europe à quel degré l’enthousiasme et la vénération pour Khoung-tseu ont été portés en Chine , et quel luxe prodigieux on a prodigué aux édifices construits en son honneur. Il existe au cabinet des estampes de la Bibliothèque royale de Paris ( Édifices chinois) un plan figuratif, peint sur une fine étoffe de soie , du temple ( ou miao ) qui existe actuellement au lieu où est la sépulture du philosophe. Nous avons fait graver ce plan (voy. />/. 37), eu regrettant vivement que les dimensions bornées de notre format aient empêché d’en reproduire les beaux et nombreux détails, tel qu’il est cependant , il donne une idée de l'ensemble et de la grandeur du monument ou plutôt des nombreux monuments réunis dans une seule grande enceinte, à la manière toute symbolique de l’Orient.

CHINE

leurs des hommes , lequel titre lui a été conservé par la dynastie tartare actuellement régnante/

Ses descendants ont joui et jouissent encore, depuis plus de deux mille ans, de grands honneurs dans l’empire chinois ; ils possèdent seuls le titre de nobles héréditaires. Ils étaient vingt koung {ducs) dans l’empire, à la cinquième génération, et sous le règne de Khang-hi , leurs descendants s’élevaient à onze mille mâles.

On ne trouverait pas dans l’histoire du monde une figure à opposer à celle du grand philosophe chinois pourl’inlluence si longue et si puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste empire qu’il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise en élevait à l’apôtre de la sagesse et de l’humanité , de la morale et de la vertu ; au grand missionnaire de l’intelligence humaine, dont les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans , et se concilient maintenant l’admiration et l’amour de plus de trois cents millions d'hommes.

Pour faire mieux connaître à nos lecteurs la nature des écrits du grand sage de la Chine qui ont eu un tel résultat, nous ajoutons ici V argument ou l’ analyse philosophique que nous avons faite du premier de ses écrits, intitulé : La Grande Étude (*).

(*) Cet Argument est tiré d'une traduction française des Quatr k livres classiques OU OEUVRES DE rHILOSOPRIE MORALE ET POLITIQUE DE KhOURG-TSEU ET DE SES

disciples , accompagnées d’une version latine et du texte chinois imprimé avec des caractères gravés exprès sur poinçons d’acier par M. Marcellin-Legrand ; ouvrage actuellement sous presse chez MM. Firmin Didot.

Le premier volume contiendra le

Ta hio ou La Grande Étude, avec la traduction complète du Commentaire de Tchoü-lu, une Introduction générale et des

Dotes. Le second , le Tcltoûng-

ARGUMENT DC TA nio, OC DE

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