LA GRANDE ÉTUDE
Pour bien comprendre un ouvrage philosophique , surtout un ouvrage écrit dans une langue ancienne , avec des formes d’expressions et d’idées qui nous sont étrangères , il faut chercher à se rendre compte de l’intention de l’écrivain, de son but et de sa méthode, si la nature de l’ouvrage permet de les découvrir. Ce travail de l’intelligence, qui va saisir, sous l'enveloppe a’une phraséologie poétique ou pittoresque, la génération des idées, les rapports directs ou indirects qui les unissent, et qui s’appuie sur tes deux grandes facultés de l’esprit : l’anatyse et la synthèse , est un produit plus avancé de cette même intelligence que la simple perception passive des choses et des faits , laquelle n’est jamais que le sentiment, et non la conviction personnelle de la vérité.
C’est pour cette raison que nous avons essayé de faire précéder les écrits des philosophes chinois que nous offrons au public, d’arguments philosophiques destinés à en faire saisir Y ensemble, la méthode , la nature et le but.
Le Ta-hio se compose d’un texte attribué à Khoung-tseu ( Confucius, nom latinisé de Khoung-fou-tseu, plus ordinairement Khoung-tseu) par tous les écrivains chinois, et d’une explication ou illustration qu’en a faite son disciple Thseng-tseu.
Le texte proprement dit est fort court; il est nommé King , ou Livre par excellence, comme les autres livres les plus révérés des Chinois. Mais tel qu’il est, cependant, c’est peûtêtre, sous le rapport de l’art de raisonner, le plus précieux de tous les écrits de l’ancien philosophe chinois ,
S f qu’il offre au plus haut degré loi d’une méthode logique qui ; dans celui qui en fait usage ,
yoûng ou La fixité dans le milieu. Le troisième , le pfi Ltin-yù ou les Dialogues moraux.
sinon la connaissance des procédés syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les philosophes indiens et grecs , au moins le progrès d’une philosophie qui n’est plus bornée à l’expression aphoristiue des idées morales , mais qui est éja passée à l’état scientifique. L’art est ici trop évident pour que l'on puisse attribuer l’ordre et l’enchaînement logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit, qui n’aurait pas encore eu conscience d’elle-inéme.
On peut donc établir que l’argument nommé sorite était connu en Chine , environ deux siècles avant Aristote , quoique les lois n’en aient peut-être jamais été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux.
(§ 1. ) Le philosophe chinois commence par établir que dès que l’esprit de l’homme a acquis assez de maturité, il doit se livrer à l’étude des devoirs qui lui sont imposés dans les différentes conditions de la vie; ces devoirs , dans leur plus haute généralité, se réduisent à trois : 1° donner le plus grand développement possible à la faculté morale intelligente qui est en nous, et qui reste à l’état de germe, ou obscurcie par les passions, si nous ne la cultivons pas sans cesse, si nous ne lui faisons pas produire ses effets naturels ; 2° renouveler le peuple , c’est-à-dire l’éclairer, l’instruire, lui faire part des vérités morales que la culture que nous avons pu faire de notre intelligence nous a fait connaître , et que sa condition de peine et de misère ne lui permet pas de chercher à découvrir par lui-même; le civiliser, le rendre moral enfin; 3“ placer sa destination définitive dans le souverain bien , c’est-à-dire, dans la perfection à laquelle il est donné à l’homme d’atteindre, dans les différentes conditions de la vie.
Voilà les trois grands principes de la philosophie pratique , ou de la science des devoirs, posés par Khoung-tsko.
Us résument admirablement dans son acception la plus haute et la plus sainte, toute la science morale que Kaïvt a définie: « le système des fins de la
raison pratique pure. » Le philosophe chinois prend aussi pour base de son système, la raison pure; cette raison que nous sommes dans l’obligation de cultiver et de développer pour atteindre à nos fins, à nos différentes destinations.
(§ 2.) L’établissement des trois premières propositions du texte chinois peut appartenir à toute morale dogmatique ; mais le développement que le philosophe leur donne ne peut appartenir qu’a la morale scientifique d’une conception plus élevée. Dans le second paragraphe il enseigne par quelle série d’opérations de l’esprit on peut parvenir à cet état de perfection scientifique, qui permet seul d’atteindre à l'accomplissement des trois grands devoirs prescrits dans le premier paragraphe. II en résulte que la morale est une haute et difficile science; et cette science consiste ( S 3 ) à savoir connaître et distinguer les causes et les effets, les principes et les conséquences , parce que tout est lié dans la nature , que tout se produit d’après des lois constantes , immuables , et que ces lois, observées et reconnues facilement dans l’ordre physique, peuvent aussi être observées et reconnues dans l’ordre moral. C’est donc dans la connaissance parfaite des lois du cœur de l’homme et des mobiles de ses actions, que le philosophe chinois place la véritable et haute science morale qui peut enseigner à l’homme les devoirs qu’il est dans l’obligation d’accomplir pour atteindre à sa destination définitive.
Les deux paragraphes qui suivent ( 4 et 5 ) , et dans lesquels le philosophe remonte des effets aux causes,’ et descend des causes aux effets , offrent deux exemples frappants A'analyse et de synthèse , les plus puissants instruments de toute science véritable. Les deux séries de sorites ou syllogismes tronqués qui les composent, embrassent toutes les conditions et les transformations par lesquelles le sage doit passer pour atteindre à sa destination définitive, depuis la simple pratique de la vertu, jusqu’au gouvernement
CHINE
d’un empire, qui doit être la pratique et l’expression de la plus haute comme de la plus complète science morale.
Cet enchaînement de propositions toutes incontestables, au moins dans le système du philosophe chinois, offre sans aucun doute la formule la plus rigoureuse et la plus concise qui ait jamais été faite des devoirs de l’homme envers lui-même, envers les autres hommes, et envers la société tout entière. « Les lettrés, dit un écrivain chinois , regardent ce paragraphe comme un précis sublime de tout ce que la philosophie, la politique et la morale ont de plus lumineux et de plus indubitable. »
Khoung-tseu termine ( 6 et 7 ) en résumant toute sa doctrine dans un grand principe auquel tous les autres se rattachent, et dont ils découlent comme de leur source naturelle : le perfectionnement de soi -même. Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire pour tous les hommes : depuis celui qui est le plus élevé et le plus puissant, jusqu’au plus obscur et au plus faible , et il déclare que négliger ce grand devoir, c’est se mettre dans l’impossibilité d’arriver à aucun autre perfectionnement moral.
Les dix sections ou chapitres qui suivent du commentaire de Thsengtseü, sont destinés à développer par l’autorité de l’histoire chinoise , l’autorité déjà si puissante du grand philosophe. Voici le sujet de ces chapitres :
1. Sur le devoir de développer et de rendre à leur pureté primitive les facultés morales de notre intelligence.
2. Sur le devoir de renouveler le peuple , ou de l’instruire et de l’éclairer.
3. Sur le devoir de placer sa destination définitive dans le souverain bien.