SOUVERAINS
On a vu précédemment comment un habile écuyer du roi Hiao-wang, de la, dynastie des Tchéou , avait été revêtu d’une principauté dans le Chensi, pour son adresse sans égale à dresser et diriger le coursier de son royal maître. Lorsque ses descendants, dans la personne de Tcholang-Siang et de Thsin-Chi-Hoang-ti , se furent emparés du pouvoirsuprême, les historiens ne furent pas embarrassés pour les faire descendre en ligne directe de l’empereur Chijn. Que la famille qui a donné au monde le célèbre incendiaire des livres en Chine, descendit de l’un des grands fondateurs de l’empire chinois, ou d’un habile palefrenier, cela nous importe peu (*). Ce qui nous
(*) La plupart des historiens chinois , et après eux des européens, se sont efforcés d’établir que le célèbre THSru-cm-BO»«p-Ti
importe, c’est remploi qui a été fait par elle de la grande mission de souveraineté qu’elle a exercée pendant le court espace de temps qu’elle a passé au pouvoir. L’avenir, ce juge suprême du passé, dans le granit et solennel interrogatoire qu’il fait subir tôt ou tard à toute puissance humaine, ne lui demande pas : Quels étaient tes ancêtres? mais : Qu’as-tu fait pour la gloire et le bonheur de F humanité?
Thsiiï-Chi-Hoang-ti (*) [te premier empereur Auguste de la dynastie Thsin) résume en lui toute sa dynastie; et il porta si loin le succès ile . ses armes , que, sous ce rapport (comme sous beaucoup d’autres), il pourrait être nommé le Napoléon chinois. Rien que de grand , en bien comme en mal , ne semble avoir eu accès dans les pensées de cet homme extraordinaire. Son orgueil comme son pouvoir furent immenses.
L’état de la Chine , à son arrivée au trône, était celui d'un grand corps en dissolution. A l’intérieur, une foule de princes qui s’étaient rendus indépendants, se faisaient des guerres continuelles pour arriver chacun à la suprématie. Le royaume, de Thsin formait alors à peu près la cinquième partie de l’empire chinois. Tchoiî- Siang avait rendu le nom de Thsin odieux et terrible. Tchocang-Siang- Wang, son petit-fils, ne régna que deux ans après avoir conquis l’empire.
Il défit d’abord les troupes du roi de
liai! le fils naturel d’un marchand qui avait eu l’ambition de fonder une dynastie de son sang ; et pour cela il aurait acheté une belle esclave qu’il aurait gardée deux mois cl qu’il aurait ensuite cédée avec dessein à l’héritier du royaume de Thsin. Mais res mêmes historiens, pleins de haine et de rancune contre l’ incendiaire des livres, ont écrit ensuite qiieeettc esclave avait accouché du jeune prince dix mois après avoir été dans la possession de son second maître. Leur aveuglement les a empêchés de voir cette contradiction.
(*) Voyei son portrait gravé d'après un original chinois, />l. 45, n° >. I.c seul regard , la. seule attitude de cette tète distinguée, ont quelque chose de nolde et d'imposant.
ltan, ainsi que celles des rois dcTchao, de Tsott, et il chassa le dernier de sa ^apitale; niais cinq des petits états sc liguant entre eux, pour combattre le prétendant à la succession de la dynastie des Tchéou, qu’ils vainquirent dans plusieurs batailles rangées. Après sa mort, son fils eut à réparer les insuccès de son père et à lutter contre de puissants compétiteurs. Au dehors , des peuplades aguerries menaçaient incessamment les frontières. L’année 244 avant notre ère, l’histoire chinoise parle des Tartares Uioung-nou , que quelques écrivains ont identifiés avec les Huns. Alors ils avaient déjà des armées formidables en cavalerie, et dans une bataille qu’ils perdirent contre le roi de Tchao , pHnce feudataire de la dynastie des Tchéou, iis eurent plus de" cent mille hommes tués.
On dit qu'ils n’avaient point de maisons et qu'ils ne cultivaient pas la terre; ils habitaient sous des tentes, et leur culte était adressé au maître du ciel, qu'ils adoraient dans des statues d’or.
Ils rendaient des honneurs à leurs ancêtres, et ils tenaient désassemblées dans des temps fixés pour régler leurs affaires. Ces Hioung-nou faisaient souventdes irruptions en Chine. Ils étaient répandus dans toute la Tartarie an nord de la Chine et du golfe de Liaotoung, et du côté de l’occident ils s’étendaient jusqu’à la Bactriane. Les Joung, dont il a été souvent question, étaient des Tartares d'une autre espèce ; ils étaient voisins du Chen-si , vers le nord et l’occident. Ces Tartares se divisèrent en hordes, environ 400 ans avant notre ère; ils élurent des chefs, bâtirent des villes; et d’autres Tartares occidentaux bâtirent aussi des villes à l’exemple des Joung. Les historiens chinois disent encore que les Hioung-nou ayant subjugué les Tartares qui étaient à l’ouest du Chcn-si, ces derniers émigrèrent en Occident , et allèrent fonder un royaume considérable au nord du fleuve Si-hiun jusqu’à • la mer Caspienne. Ce rovaume s’appelait l oué, et on verra plus loin que le royaume ainsi nommé par les Chinois était celui des Parthes. Ces Tartares
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s’emparèrent de Ta-liia ( \eKhorassan et les pays voisins). Ta-hia, dit l’historien Sse-ma-thsian, confine avec le Chin-tou ( Shindou , nom de l’Inde), et il y a là bien des marchands , ajoute-t-il , * ui y vendent des marchandises venues
e Chou ( I eSse-tchouan, province de la Chine). Sse-ma-thsian écrivait plus de cent ans avant notre ère (*). Les frontières nord-ouest de la Chine , depuis le golfe de Liao-toung, jusqu’au grand désert de sable , étaient alors continuellement exposées aux irruptions dévastatrices des peuplades tartares dont il vient d’être fait mention. On verra plus loin comment le génie du nouveau chef des états de la Chine sut les arrêter par une de ces conceptions qui font douter si elles appartiennent à une intelligence folle ou sublime.
Ce jeune souverain avait à peine neuf ans de règne, et vingt-deux d’âge, qu’il montra jusqu’à quel degré pouvaient aller la vigueur et la fermetécruelle de son caractère. On lui avait dénoncé les désordres auxquels sa mère se serait livrée dans l’intérieur du palais; il nomma des mandarins pour connaître de cette affaire, et la preuve de ces désordres ayant été reconnue, il donna en cette occasion l’exemple d’une sévérité de mœurs qui n’est pas souvent imitée dans les cours : il condamna sa mère à l’exil dans un pays lointain, où il ne devait lui être fourni que les aliments nécessaires pour l’empêcher de mourir.
Cette conduite fut loin d’être approuvée par la plupart des lettrés , qui alors, comme depuis, constituent en certain nombre , une opposition éclairée aux actes du gouvernement , lorsqu’il s’écarte des principes admis universellement, et semble annoncer une volonté arbitraire et tyrannique. Ces lettrés , ignorant peut-être la véritable cause de la sévérité extrême de leur souverain, lui firent des représentations, et lui citèrent à tout propos des exemples de piété filiale empruntés aux souverains de l’antiquité. Ils réitérèrent si souvent, et poussèrent si loin leurs remontrances , que le jeune roi
(*) Gatibil , Chronologie chinoise, p. 58.
14' IAvraison. (Chine. )
défendit par un édit, sous peine de mort , de lui faire de nouveau aucune remontrance sur ce qui concernait sa mère ; et pour inspirer plus de terreur à ceux qui l’approchaient, il ne s’assit plus sur son trône sans avoir le sabre nu à la main.
Vingt-sept lettrés eurent le courage de s’exposer- à une mort certaine, en allant contre une défense qu’ils regardaient comme injuste. Ils présentèrent leurs remontrances, et furent impitoyablement massacrés. Le jeune prince, non content de les avoir fait mettre à mort, leur fit couper à tous les mains et les pieds , pour etre exposés à la vue du peuple , dans le lieu le plus fréquenté des environs du palais.
Cet acte de sévérité inouïe, de fermeté cruelle, pouvait déjà faire pressentir de quelle autorité souveraine absolue le jeune roi prétendait user, et comment il saurait traiter plus tard toutes les résistances réfléchies à ses volontés impérieuses. Aux yeux de la sagesse ordinaire, ces actes extraordinaires qui frappent toute une nation de stupéfaction et d’étonnement, sont de ces hautes et profondes tyrannies pour lesquelles les peuples n’ont pas assez de malédictions et de haines; mais il se pourrait qu’ils fussent dans les desseins providentiels de l’humanité; après les époques de troubles et de dissolution, dans lesquelles tous les liens sociaux ont été profondément relâchés , il faut peutêtre qu’une main forte , inflexible comme la destinée dont elle est l’exécutrice, s’empare de la souveraineté absolue, et, pour arriver au but fatal, renverse tous les obstacles , brise toutes les résistances , nivelle toutes les têtes. Quelques hommes de plus ou de moins ne comptent pas dans le développement progressif des sociétés humaines , dans la marche continue de l’humanité. Il faut quelquefois que le tonnerre éclate avec force pour purifier l’atmosphère; souvent les retentissements de la foudre rassurent au lieu d’ébranler le monde.
Cependant, après cet acte de vengeance, qui pouvait donner la mesure de
sa sévérité future, le jeune roi écouta les humbles remontrances qu’on lui lit en faveur de sa mère , et au sujet des exécutions qu’il avait ordonnées. Il rappela sa mère de l’exil, et eut dès lors pour elle tous les égards d’un fils soumis.
On ne peut pas dire que les actes de ce jeune prince étaient déjà le résultat des profondes combinaisons d’un génie qui a conscience de ses facultés puissantes, et de la haute mission à lauelle il se croit destiné. Mais s'il avait té un homme ordinaire, la Chine, au lieu de devenir la plus grande monarchie du monde, serait restée divisée en petits états secondaires (*) qui se fussent livré entre eux des guerres continuelles; car c’est là le résultat nécessaire de la constitution de petits états, soumis à des chefs héréditaires, dont l’ambition et l’intérêt personnels sont les principaux mobiles. Le nouveau roi trouva dans un homme habile, du nom de Li-sse, esprit mûr et réfléchi, ce qui aurait manqué peutêtre à sa haute puissance d'exécution.
Voici comment cette rencontre eut lieu :
C’était communément l’usage, dans ces anciens temps, dit le P. Amiot, que ceux qui avaient quelques mérites arcourussent les differents royaumes ans lesquels la Chine était divisée, pour tâcher de faire quelque fortune, lorsqu’ils se croyaient dédaignés ou négligés dans leur propre patrie. Il en était venu un assez grand nombre dans le royaume de Chine, dont plusieurs avaient reçu des dignités et des emplois honorables , et il en restait encore qui occupaient alors des places distinguées dans la magistrat lire ou dans l’administration. Ayant montré, comme lettrés , quelque résistance à la volonté arbitraire du prince, on voulut les écarter; et comme ils remplissaient bien leurs devoirs, on les attaqua comme étrangers, et tous ceux qui furent reconnus pour tels eurent ordre de quitter le royaume. Dans le nombre
1 (*) Ils étaient à cette époque au nombre
de huit, dont celui de Tluin faisait partie.
se trouva un lettré du premier ordre qui occupait un emploi élevé. Il présenta une requête au roi, dans laquelle il sut habilement s’emparer de son esprit, et le faire renoncer à son dessein d’expulser tous les étrangers de son empire. « Ce qui m’afflige, lui disaitil, ce qui m’afflige uniquement, c’est de voir que, sans avoir égard à votre propre gloire et au plus cher de vos intérêts, vous sacrifiiez à l’ambition particulière de quelques courtisans malintentionnés, et de quelques princes de votre sang assez peu instruits, les personnes qui vous Ont servi avec le plus de zèle , et avec des succès presque toujours heureux. La crainte où je suis que Votre Majesté, se trouvant privée désormais du secours de tant d'hommes qui l’éclairaient de leurs lumières, ne manque le grand objet qu’elle se propose , de réunir tout l'empire sous sa domination, m’accable de tristesse , et me fait trembler pour le sort à venir d'un royaume aujourd’hui si florissant, etc. »
Le roi trouva sans doute ces raisons bonnes, car il rapporta son édit contre les étrangers , retint Li-sse auprès de sa personne , lui accorda sa confiance la plus intime , et , après l’avoir fait passer par toutes les charges du gouvernement, il le fit son premier ministre. Li-sse possédaittoutes les qualités requises pour occuper dignement un emploi si élevé. Ce tut lui qui concerta avec le jeune roi le plan hardi de réunir tous les états de l’empire chinois dans une seule main , et de les soumettre à son autorité souveraine.
Le nom du ministre Li-sse se trouve associé à toutes ces grandes entreprises, et la réunion de tout l’empire chinois sous l’autoritéd’un seul et unique souverain, dit le P. Amiot, n’est pas moins l’ouvrage du ministre que de celui qui l’employait.
Les moyens qu’ifs mirent en usage pour arriver à ce résultat feraient honneur aux plus grands politiques modernes. Ils prouvent que le cœur humain est partout le même, et que ladifférence des races s’efface dans les poursuites de la gloire et de l’ambition. Lepre-
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mier de leurs soins fut de ramasser de grandes sommes d’argent, afin de s’eu servir pour soudoyer des troupes, et pour acheter des traîtres. Ils mirent de nombreuses armées sur pied , et les distribuèrent de manière qu’ils se trouvèrent toujours en état d’attaquer ou de se défendre, selon que le besoin et les circonstances pouvaient l’exiger.
’ Nous avons dit qu’à l’avénement du prince qui nous occupe, les grands étatsanciennement feudataires de l’empire chinois étaient au nombre de huit, v compris celui de Thsin. Le chef de ce dernier, qui avait déjà conquis une partie de l’autorité souveraine , commença par exciter les princes de Tchao J de Yen , de IVe'i, de Tchou et de Han , à se détruire mutuellement , en se faisant des guerres acharnées.
Pendant que ces choses se passaient comme pouvaient le désirer le roi Tching et son ministre, le premier manqua d'être assassiné dans son palais par le séïde d’un ancien ami qu’il avait dédaigné. Un de ses généraux , nommé Fan-yu-ki , s’était enfui près du roi de Yen, pour éviter sa colère. La tête de ce général fut mise à prix, et une somme de mille livres d'or, avec la seigneurie d’une ville de dix mille habitants , fut promise à celui qui lui apporterait sa tête. Le prince de Yen voulut conserver les apparences des devoirs de l’hospitalité, regardés comme sacrés et inviolables ; mais croyant trouver dans cette circonstance un moyen de se venger, il persuada à un certain King-kou, qui avait aussi à se plaindre du roi Tcïiing , d’engager le général réfugié à se détruire lui-même, pour avoir l’occasion de tuer leur ennemi commun en lui portant sa tête. Ce général, voyant bien qu’il ne pouvait plus échapper à la mort, crut ou feignit de croire a ce stratagème , et, tirant son sabre, il se tua aussitôt; King-kou prit sa tête et la porta au roi de Thsin, qui le reçut sur son trône dans la salle des ambassadeurs. Il tira la tête de la boîte qui la renfermait pour la pré-
senter au roi; au moment où celuici cherchait à la reconnaître , Kingkou saisit son poignard pour l’en frapper ; mais le roi s’en aperçut , il s’élança de son trône, et, tirant son sabre, il en frappa son assassin, auquel il coupa une jambe; l’assassin, voyant son coup manqué, et ne pouvant le poursuivre, lui lança son poignard, qui ne fit que l'effleurer.
Cette tentative ne fitqu’aigrirdavantage le caractère du jeune Tching, et u’irriter de plus en plus ses désirs 'ambition et de vengeance. Il leva de nombreuses troupes , et ses armées allèrent attaquer le prince de Yen, qu’il sut avoir suscité l'entreprise de son assassin , et dont il extermina toute la famille, après l'avoir poussé jusqu’au golfe de Liao-toung; ensuite il attaqua ses autres rivaux , qu’il vainquit successivement, après plusieurs alternatives de succès et de revers. L’état le plus difficile à soumettre fut celui de Tchou. Les généraux Li-sin et Moung-tien, qui y avaient été envoyés avec une nombreuse armée, avaient été battus, et ils avaient laissé sur le champ de bataille sent généraux, la plupartdesofficiers subalternes, et plus de quarante mille soldats, sans compter ceux qui avaient péri dans une fuite qui dura trois jours.
Consterné d’un échec auquel il ne s’attendait pas, le roi de Thsin, sur le conseil de son ministre Li-sse, se détermina à donner le commandement de ses troupes à l’un de ses anciens généraux nommé "VVang-tsien , qu’il avait disgracié depuis quelques années.
C’était un vieillard plus que sexagénaire. Le roi se rendit chez lui pour lui remettre le commandement. — « Je ne demande pas mieux, lui répondit-il , que d’employer le reste de ma vie à votre service. J’irai me mettre à la tête de vos troupes ; mais si vous voulez 'que je réussisse de manière à ne vous laisser rien à désirer par la suite, il me faut une armée de six cent mille hommes.
DESTRUCTION DES DERNIERS ROYAUMES t FEUDAT AIRES.
Le roi assembla promptement les six cent mille hommes, et il accompagna son général penaant plusieurs jours. Chemin faisant, ce général lui parut pensif, et il lui en demanda la cause. « Je pense aux moyens d’avoir toujours des vivres pour faire subsister tant d’hommes, dont la vie et la mort vont désormais dépendre de moi , » répondit le vieux général. — « Que cela ne vous inquiète pas , reprit le roi , j’ai pourvu à tout, et je vous promets que les vivres manqueront plutôt dans mon propre palais que dans votre camp. »
Cette armée de six cent mille nommes rencontra dans le royahme de Tchou une armée d’une force égale, commandée aussi par un habile général qui connaissait parfaitement l’art de la guerre, mais qui fut cependant vaincu par le général du roi de Thsin , plus rudent que lui. C’est un spectacle ien extraordinaire que celui de ces grandes armées employées dans des uerres civiles par des princes qui se isputaicnt la suprématie de l’empire chinois; et la population de cet empire devait être bien grande alors (comme d’autres faits encore plus décisifs le confirmeront plus loin) pour subvenir à de telles levéesd’hommes etde vivres, dans les limites de deux provinces !
Après avoir complètement soumis par l’habileté de ses généraux les états de IJan, de Tchao , de JVeï , de Tchou, et de Yen, qui comprenaient un très- grand nombre de villes fortifiées , le vainqueur pensa «à subjuguer les royaumes de Taï et de Tsi, qui étaient devenus le refuge de beaucoup de vaincus. Le général Wang - pen en vint facilement à bout. Il s’empara d’abord de l’état de Taï, puis de celui de Tsi , dont il emmena le roi à la cour de son souverain. Celui-ci, moins généreux que son lieutenant, le traita si durement que le captif chercha son. salut dans la fuite, et mourut quelques jours après, épuisé de fatigues et de chagrins.
« C’est ainsi , dit le P. Amiot , que périt misérablement le dernier des sept souverains qui ( avec celui de Thsin ) partageaient l’empire chinois.
Le fils naturel d’un simple marchand (?) les détruisit l’un après j’autre, et après avoir tout rempli de sang et de carnage il s’assit tranquillement sur le trône impérial , la 26* année depuis qu’il était roi de Thsin (*) , la 39’ de son âge , et la 221e avant l’ère chrétienne. Si les Thsin , disent les auteurs chinois, restèrent seuls maîtres de tout l’empire , ce n’est pas qu’il y eût chez eux plus de vertus , plus de valeur , et une meilleure maniéré de gouverner que chez les autres ; de plus grands crimes, beaucoup plus de trahisons, de brigandages et de meurtres , conduits plus adroitement , et soutenus par un peu plus de politique, les distinguèrent uniquement. Trois mille livres d’or, distribuées aux ministres et aux principaux officiers des princes (jtfils voulaient soumettre, leur assurèrent un plein succès. Mais ils ne furent pas long-temps sans tomber eux-mêmes dans le précipice. »
Si c’était la tout le mérite de cette quatrième dynastie , elle mériterait certainement le dédain rancuneux des lettrés chinois ; mais la grandeur du résultat obtenu par elle, et que ces mêmes lettrés méconnaissent, ne permet pas de supposer qu’il soit dû uniquement à la grandeur des crimes.
(*) Quoique l’époque de la destruction des différents états qui composent l’empire chinois, par celui de Thsin (211 av. J.-C.), soit réellement celle du commencement d'un nouvel empire et d’une nouvelle dynastie , les historiens chinois, pour conserver toujours un lien d’unité dans leurs annales , font commencer la 4e dynastie , celle des Thsin, immédiatement après la chute de celle des Tchéou, par conséquent 28 ans plus tôt, remplis par 3 ans de régné de TcHouAtm-srAirGwako, père deTHsix-ciii-HOANG-Tr, et par les a5 premières années de règne de ce dernier comme rot de Thsi, sous le nom de Tchihg-wang.
CHINE
us jeune roi prend le titre d'empereur tion si folle , qu’un obtet de inénrk et ou souverain ABSOLU. d’exécration J P
Parvenu à la possession suprême de tous les états qui avaient formé l’empire chinois, le vainqueur ne voulut pas se contenter du simple titre de roi ; il prit celui de Thsin-chi-hoang- Ti (*)■> le premier souverain absolu de la dynastie Thsin , que ses prédécesseurs des trois premières dynasties, depuis le grand Yu, avaient laissé tomber de leurs mains débiles avec la puissance souveraine.
Un édit rendu public consacra cette nouvelle dénomination du chef suprême de l’État; et il était enjoint aux successeurs du nouvel empereur de conserver ce titre, en y ajoutant seulement la désignation du nombre de générations d’empereurs qui se seraient écoulées (comme eum chi, san cfd, etc.), et cela, jusqu’à la fin des siècles , disent les historiens (**) , comme s’il avait eu la prétention que sa dynastie ne dût finir qu’avec le monde. Ces rêves de la gloire et de 1 ambition satisfaites ne sont pas si rares que l’histoire n’ait eu à en consigner des exemples récents. La prétention du conquérant chinois a révolté les écrivains de cette nation.
« Aveuglé par son orgueil , dit un glossateur cité par le P. Amiot , il ne vit pas qu’en se préférant ainsi aux grands
S rinces qui , les premiers , ont donné es lois à notre monarchie (***), aulieu du tribut d’éloges et de l’estime sans bornes qu’il croyait mériter de la part de ses contemporains et de la postérité, il ne se rendit, par une préten-
(*) Ti signifie souverain, et hoang , autocrate ; ce dernier mot chinois est composé d’un groupe qui signifie soi-même, par soi-même , et d’un autre qui signifie roi, gouverner.
(**) Voyez le Li-tai-ki-sse , kiouan ao, fol. ao, verso.
(***) Dans 1 édit qui le nomme le premier ' souverain absolu ou empereur de la dynastie de Thsin , il se place au-dessus des premiers empereurs de la monarchie qui portèrent k m âme titre.
« La raison pour laquelle les fondateurs des trois premières dynasties, et avant eux les grands empereurs qui gouvernèrent l’empire, ont joui de I estime universelle, c’est, surtout, ainsi que s’exprime Meng-tseu, parce que V humanité fa tle principe de toutes leurs actions , et le fondement solide sur lequel ils appuyèrent le grand édifice des lois et du gouvernement.
« Qu’ont donc fait Chi-hoang-ti et toute la race des Thsin y qui puisse être comparé aux actions de ces grands hommes de l’antiquité, qu’ils prétendent avoir surpassés? Est-ce en ravageant les provinces , en détruisant les royaumes, en renversant les villes, en éteignant les familles, en profanant les tombeaux, qu’ils ont donné des preuves de leur humanité ? A compter depuis la bataille de Chi-men jusqu’à l’extinction des Tchéou (de 364 à 255 avant notre ère), le nombre des têtes qu’ils firent abattre de sangfroid est au-dessus de un million quatre cent mille, sans compter ceux qui périrent en attaquant ou en se défendant dans des combats réglés.
« Ce que j’avance ici , je l’ai exactement supputé d’après les mémoires historiques les plus dignes de foi.
Quant aux années qui seront écoulées depuis Na N- xvang jusqu’au temps où Chi-hoang-ti réunit tout l’empire sous sa puissance (de 255 à 220 av.
J.-C.) , quelque soin que je me sois donne , quelque diligence que j’aie pu taire pour savoir combien d’hommes ont péri par les mains seules des barbares ministres descruautésdes Thsin, il ne m’a pas été possible de me satisfaire là-dessus. Je n’ai trouvé que des lambeaux informes sur tout ce qui n’était pas à la louange des tyrans.
Mais est-il bien difficile de se figurer à peu près combien horrible a dd être la plaie qu’ils ont faite au genre humain, par tant de guerres injustes qu’ils ont suscitées , par le renversement de tant de villes qu’ils ont détruites, et dont ceux des habitants qui avaient échappé au fer et au feu
périrent ensuite, pour la plupart, de faim, de misère ou de désespoir, et enfin par les fréquentes dévastations des villages et. des campagnes qu’ils transformèrent en de stériles déserts?
« Est-ce par des actions pareilles que les trois souverains absolus ( floang ) et les cinq empereurs (7'i) se rendirent dignes d’elre placés au-dessus des autres hommes et de les gouverner (*)?
Que Chi-hoang-ti ait osé se comparer à ces grands personnages, c'est de sa part un excès d’orgueil qui mérite toute notre indignation; qu’il ait prétendu les avoir surpassés, ce n’est plus qu'une folie digne d’un souverain mépris. Son orgueil et sa folie lui avaient persuadé que jusqu’à la fin des siècles ses descendants porteraient les titres fastueux d elfoang et de Ti, dont il avait eu l’audace de se décorer le le premier; mais, dès la seconde génération, tous les Thsin disparurent de la scène du monde, avec beaucoup plus de rapidité qu’ils n’y étaient montés ; et après avoir été dégradés aussi ignominieusement qu’ils avaient dégradé les autres, ils furent exterminés de la surface de la terre . ne laissant après eux que le souvenir le plus odieux de leur tyrannique domination , et des traces profondes de leur cruauté. »
Cette longue note du glossateur chinois fait beaucoup d’honneur à son humanité et à son éloquence, mais elle n’en ferait peut-être pas autant à sa politique. Si les grands résultats sociaux, les grandes réformes, les grandes améliorations pouvaient s’obtenir sans effusion de sang, et par les seuls moyens persuasifs , nul doute que ceux employés par Chi-hoang-ti ne méritassent la malédiction des peuples; mais malheureusement depuis plus de deux mille ans que les moyens si vio-
(*) Ils ne régnèrent et ne gouvernèrent pas en vertu du principe de l'hérédité dynastique , ni du droit de conquête , mais par celui de l’élection, qui donne bien plus de chances d'uu bon gouvernement que les deux autres, et qui en laisse bien moins à la cruauté et à l'ineptie.
lents du conquérant chinois furent employés, les moyens persuasifs n’ont guère souvent prévalu.
CHANGEMENTS APPORTÉS DANS D'ORGANI- SATION INTÉRIEURE DK L’EMPIRE.
Chi-hoang-ti ne borna pas les changements de son nouveau règne à celui de son nom ; il voulut les faire pénétrer dans l’administration civile, dans les lois et jusque dans les mœurs de ses nouveaux peuples. Il commença par choisir un nouvel emblème pour sa dynastie : « Les Tchéou, dit-il dans l’édit qu’il publia à ce sujet, avaient pris le feu pour emblème, parce que, de même, que le feu consume tout ce à quoi il s’attache, ainsi l’effort de leurs armes avait renversé et entièrement détruit tout ce que les Chang, leurs prédécesseurs , avaient établi pendant leur domination. Je veux à mon tour choisir un emblème qui exprime ce que j’ai fait pour parvenir à l’empire. Veau éteint le feu; elle délaie et dissout peu à peu ce qui n’a pas une forte consistance. J’ai éteint les Tchéou; j’ai dissous les différents royaumes qui s’étaient établis de leur temps. Veau est donc ce qui me convient : je la prends pour le symbole de mon empire. »
Parmi les nombres naturels le nombre six est un de ceux que les astrologues assignent à Mercure, qui est la planète de l’eau, et que les nrithmomanciens fixent pour celui des Koua de Fou-hi (voy. pi. 24) qui signifie Veau, lorsqu’ils' pronostiquent les événements par le calcul. Chi-hoang-ti en fit examiner toutes les propriétés, et voulut qu’il servît désormais de base à tout ce qui, dans l’usage ordinaire, pouvait être soumis aux règles qui 1 combinent, assignent et déduisent les différents rapports.
On composa, par ses ordres, une espèce d’arithmétique' sextile, si je puis m’exprimer ainsi, qui fut em- j ployée dans l’astronomie pour les révolutions périodiques des astres et des saisons; dans la géographie, pour les mesures itinéraires , la position et la
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distance réciproque des lieux ; dans la géométrie, pour l’arpentage; dans l’arithmomande, pour le fondement sur lequel devait s’appuyer l’art de la devination ; dans la musique des grandes cérémonies, pour les tons primitifs qui devaient en régler les modes; dans le commerce et les arts, pour les différentes mesures de dimension et de poids. Il détermina que six pouces seraient la mesure du pied , et six pieds celle du pas géométrique. Il voulut que son propre char fut long de six pieds, qu’il fût traîné par six chevaux, et que tout le reste de l’équipage fût réglé de même par six. Il voulut encore que le bonnet qu’il portait , lorsqu’il était assis sur son trône , eût six pouces de haut, et que ses habits extérieurs fussent en proportion de son bonnet. Enfln, le produit de six, multiplié par lui-même, fut le nombre diviseur de l’empire, qu’il partagea dès lors en trente-six provinces^), qu’il se proposa de visiter en personne, dans des temps dont on fixerait l’époque par six ((*) **).
II choisit le noir pour la couleur impériale. Il réforma le calendrier, et fit commencer l’année deux lunes plus tôt qu’elle ne commençait sous les Tchéou.
Le premier jour de sa nouvelle année fut celui où le soleil et la lune se trouvaient en conjonction dans le sagittaire.
Tous les souverains qui l’avaient précédé employaient, par modestie, ou par un usage consacré, en parlant de leur personne , le pronom Yû , qui signifie un esprit borné, un homme peu éclairé; Thsin-chi-hoang-ti y substitua celui de Tchin, qui signifie une personne distinguée , hors du commun; et ce dernier pronom a été, depuis, le pronom personnel exclusif des empereurs chinois (***).
(*) Li-taî-ki-sse , kiouan 20 , fol. ao, v.
(**) Mém. sur les Chinois, t. III , p. a3/v.
(***) TusiM-cHt-HOANG-Tj , entre tous ses défauts, ses vices mêmes, n’avait pas du ttoius l’hypocrisie de la modestie. Il voulut que le langage exprimât la pensée, et il baiuutl’a«ri/>/ir<w« de son dictionnaire nsuel;