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OPPOSITION DES LETTRÉS

L’année suivante, 28' de son règne (et 2l9avant J.-C.),Chi-hoang-ti reprit le cours de ses voyages dans son vaste empire. Il se dirigea vers les provinces de l’orient, et il se rendit à Kiun-hien , ville du royaume de Lou, célèbre par le grand nombre de lettrés qui y ont pris naissance, ou qui s’y sont distingués. Ce fut là qu’il se trouva pour la seconde fois en contact avec cette classe éclairée des nations qui se constitue en opposition plus ou moins directe, lorsque la classe militaire, généralement moins éclairée, domine.

Ce fut là aussi que se corroborèrent dans l’ame du fier empereur ces profonds ressentiments contre les idéolo-

gues chinois qui osaient se permettre ae ne pas approuver complètement sa conduite, et qui lui rappelaient celle des souverains de la haute antiquité.

L’empereur , qui avait permis aux lettrés de la ville de Kiun-hien de lui faire des représentations , leur répondit que ce qu’ils proposaient n’était pas propre au temps présent , ni conforme aux circonstances. Chi-hoang-tt avait peut-être raison. Lui était un homme nouveau qui voulait faire des choses nouvelles et de grandes choses.

L’esprit des lettrés, confiné dans les faits du passé , ne mesurait pas la portée du sien. Ces lettrés ne virent en lui qu’un tyran qui foulait audacieusement aux 'pieds tous les usages et toutes les traditions, parce qu’il ne voulait dater que de lui-même. Dès lors on prévoit déjà la lutte à mort qui devait s’élever entre eux. Cette lutte est trop instructive et trop rare pour que nous puissions nous dispenser de la rapporter ici , avec tous les détails qui peuvent en faire apprécier la nature et l’importance. Nous continuerons d’emprunter de temps en temps les paroles du P. Amiot.

L’empereur étant sur le point d’aller visiter une montagne célèbre où l’on offrait des sacrifices, les lettrés voulurent lui. faire des représentations :

« Seigneur, lui dirent-ils, l’action que vous allez faire est des plus importantes ; elle mérite la plus grande attention de votre part. Lorsque les sages empereurs de la vertueuse antiquité allaient offrir des sacrifices sur quelqu’une des montagnes célèbres de leurs provinces, ils s’y préparaient longtemps à l’avance et avec tout le soin dont ils étaient capables. Pénétrés du plus profond respect pour des lieux qui devaient être les témoins de leur culte , ils eussent regardé comme un crime de ne pas donner à l’extérieur des marques de leur vénération. Modestes, attentifs, recueillis en euxmêmes, tout ce qui les environnait semblait être animé des mêmes sentiments.

« Le char sur lequel ils étaient montés était sans ornements; ou envelop-

CHINE

pait les roues avec des joncs , ou d’autres herbes aquatiques, afin de ne fouler qu’avec décence une terre, des pierres et des plantes qui étaient des objets comme sacrés à leurs yeux.

« Arrivés à l’endroit désigné , ils en balayaient la poussière, et, sans qu’il fût besoin de rien couper , de rien arracher , ils disposaient tout le reste de la manière la plus convenable à ce qu’ils se proposaient.

« Ils dressaient ensuite un autel avec quelques pierres, ou simplement avec de la terre , dont ils faisaient une espèce de tertre, et, placés eux-mémes sur un coussin, couverts de plantes, d'herbes et de feuilles d’arbres , ils offraient respectueusement leur sacrifice.

Nous ne voyons pas, Seigneur, que vous vous disposiez à rien faire de pareil , mais au contraire »

L’empereur ne leur permit pas de pousser plus loin leurs représentations, afin de ne pas être obligé d’en venir encore avec eux à des mesures extrêmes.

« Ce que vous proposez là , leur répondit-il , serait aujourd’hui trop difficile à exécuter. J’agis plus simplement encore que ces anciens , dont vous vantez tant la simplicité. Je dois aller à la montagne 7'seow-ÿ-c/ian;j’aidonnédes ordres pour que l’on fit un chemin d’ici au sommet de cette montagne, et que ce chemin fût aussi commode que le lieu peut le comporter, afin que je pusse le parcourir aisément avec tous ceux de ma suite. Pour le rendre tel , on coupera les arbres , on brillera des broussailles, on arrachera des plantes, on abattra, s’il le faut, des quartiers de rochers. L’autel , les offrandes, la victime, tout sera prêt quand j’arriverai , et je n’aurai plus qu’a faire moi-même ce qui sera l’objet de mon voyage.

Cette manière de procéder n’est-elle pas plus naturelle et plus simple que tout ce que vous m’avez dit de celle dont y procédaient les anciens .Du reste, comme vous n’avez plus rien à faire auprès de moi , vous pouvez vous retirer pour aller vaquer à l’étude, ou à vos emplois, si vous en avez. Quand j’aurai besoin de vous , je vous ferai savoir mes ordres. »

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