CONSTRUCTION DE LA GR ANDE MURAILLE
Ayant ainsi porté les limites de son vaste empire jusqu’où il ne trouva plus d’hommes à combattre , mais des éléments indomptables, Chi-ho.angti pensa à le séparer du reste du monde, du seul coté où il n’espérait pas étendre sa puissance absolue , jusqu’aux mêmes éléments. C’est alors qu’il fit construire la grande muraille dont nous avons déjà parlé (voy. pag.
10), entre les provinces septentrionales de la Chine et les pays occupés par les Tartares (*). Cette même année (213 av. J.-C.) une comète fut observée en Chine.
(*) Nous donnons , pi. 49 , une nouvelle vue de la Grande muraille de la Chine, empruntée à la Relation de l’ambassade du lord Macarlliney près de l’empereur de la Chine ; la première que nous avons donnée (pl. 1 ) était tirée de la Relation en hollandais de l’ambassadede Isbraud Ydes à la cour de Pékin, Amsterdam, 1705.
INCENDIE DES LIVRES, 213 AV. J.-C. , 34' DD RÈGNE DE THSIN-CHI-HOANG-TI.
F Au milieu de ses gloires et de ses prospérités inouïes, Thsin-chi-hoang-ti
Beaucoup d’écrivains ont prétendu que Thsin-chi-hoang-ti n’avait fait que de terminer la grande muraille. Voici les propres paroles du P. Amiot (Mém. sur les Chinois, L III, p. a63 ) : elles établissent clairement lès faits , et ne laissent aucun doute sur la question:
« Il y avait déjà plusieurs siècles qu on en avait formé le dessein , et les différents princes qui avaient dépouillé les Tchéou des provinces qui occupent, d est a ouest , lu partie septentrionale de l’empire, avaient commence à l’exécuter. Tchao-ouang^, roi de rhsin , avait déjà mis son royaume à l’abri de toute surprise , en construisant une muraille haute et large qui prenait à Loungsi, se prolongeait le long de ce qu’on appelle aujourd’hui le Chen-si, et se termiuait à Chang-kiun. Les rois de Tchao et de Y en avaient garanti pareillement les frontières de leurs étals en élevant des murailles; le premier, depuis le pays de Tay jusqu à Ynchan-kao-kiué , et le second , depuis Bienyang jusqu’à Siang-tchoung , ce qui embrassait une grande partie du Pe-tchi-li et du Clian-si de nos jours. Mais, par le peu de soin qu’on en avait eu, et par le laps de temps, ces murailles, qu’on n'avait apparemment construites que comme les murailles ordinaires, se trouvaient fort endommagées. Outre qu’elles ne faisaient pas une suite exactement continue, on y voyait quantité de brèches qui laissaient une entrée libre dans l’intérieur de l’empire.
.< Chi-hoang-ti entreprit de les réparer, ou plutôt il entreprit de. construire de nouveau une seule et unique muraille, qui devait comniencer à Lin-tao, dans les extrémités occidentales du Chen-si, et se terminer aux montagnes du Lcao-toun g ; ce qui taisait, en tout , plus de dix mille lys ( mille lieues) de distance itinéraire , à cause des hauts et des bas , des tours et détours , et de tous les circuits qu’on était obligé de lui faire prendre pour s’accommoder à la nature du sol sur lequel 011 devait bâtir.
.< I.e général Mong-tien fut chargé de présider à l’ouvrage et de distribuer des troupes pour veiller sur les ouvriers, et maintenir le bon ordre parmi quelques millions d’hommes, pris indifféremment de toutes
voulut réunir, dans une espèce de congrès et de fête brillante, les princes, fes grands, les gouverneurs des provinces et les principaux mandarins de son empire. Après le festin et les cérémonies d’usage, l’empereur, assis sur son trône, invita tous les assistants à lui dire librement ce qu’ils pensaient de sa manière de gouverner et des nouvelles lois qu’il avait établies. Un mandarin prit le premier la parole et fit le plus grand éloge de l’empereur. Son panégyrique se terminait par ces mots : « Vous surpassez, sans contredit, tout ce qu’il y a jamais eu de plus grand depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours. »
Cet éloge pouvait être vrai sous quelques rapports; il fut applaudi presue unanimement. Mais un mandarin e lettres, du nom de Cudn-yu-yue, indigné de ce qu’il venait d’entendre, et ne pouvant souffrir que l’on osât ainsi rabaisser la vénérable antiquité, se leva et dit :
« Cet homme, qui vient de vous louer avec tant d’impudence, ne mérite pas , Seigneur, le nom de G rand de l’empire, dont il est décoré. Ce n’est qu’un lâche courtisan, un vil flatteur, qui , bassement attaché à une fortune dont il ne mérite pas de jouir, n’a d’autres vues que celles de vous plaire, aux dépens du bien public et de votre propre gloire. Je ne l’imiterai point; et, en profitant de votre permission, je vous dirai librement ce que je pense.
« Les dynasties Yn (ou Cliang ) et
les provinces de l’empire. Ce ne fut qu’après dix années d’un travail opiniâtre qu’on put finir ce monument éternel de la puissance des Chinois ; monument qui , après les travaux du grand Yu, serait digne des plus grands éloges, si son utilité avait pu compenser les peines eu tout genre et les dépenses immenses qu’il occasions.
« Chi-hoang-ti était dans la trente-troisième année de son règne lorsqu’il en jeta les premiers fondements. C’était l’an 214 avant l’ère chrétienne. On ne cessa d’y travailler que dix ans après, quand celui qui l’avait ordonné n’existait déjà plus et que sa dynastie était allée le rejoindre dans la tombe.
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Tchèou ont donné des lois pendant plus de mille quatre cents ans : elles ont produit des princes dont les noms ne mourront jamais, parce que leur sagesse, leurs vertus et leurs belles actions passeront de bouche en bouche, de génération en génération , jusqu’à la jjostérité la plus reculée. Vous n’avez rien de mieux à faire que de les prendre pour modèles de votre conduite. C’est en marchant sur leurs traces que votre nom , consigné dans l’histoire, peut devenir immortel comme les leurs, à côté desquels on le placera.
« Tching-thang etWou-WANo,en fondant leurs dynasties, ne crurent pas qu’elles dussent durer toujours. Ils cherchèrent, non à les rendre éternelles, ce qui eût été chimérique , mais à prolonger la durée de leurs règnes aussi loin que les vicissitudes humaines pouvaient le leur faire espérer. Un de leurs premiers soins fut de se faire des appuis pour étayer un trône qu'ils eussent regardé, sans cela, comme toujours chancelant; et ces appuis , ils les trouvèrent dans les personnes qui étaient de leur sanj». Us leur firent des apanages; ils érigèrent en leur faveur des principautés et des royaumes (*); ils les élevèrent au rang de souverains, en conservant toutefois sur eux le droit de suzeraineté. Ils les
(*) On voit par ce discours du mandarin de lettres le motif de l'opposition des lettrés à la poljlique de l’empereur, qu’ils ne pouvaient ni comprendre, ni approuver, parce que cette politique unitaire qui consiste à concentrer tous ics pouvoirs dans une seule et puissante main , était en opposition avec celle des empereurs des premières dynasties, tant célébrée par les philosophes de l’école de Khoukg-tseu, et qui consistait dans la division des pouvoirs et dans leur partage entre des princes du sang ou des généraux supérieurs, comme dans le régime féodal de l'Europe. 1/habile Cni-unxso-Ti, conseillé par son premier ministre Li-ssa, avait bien jugé tous les inconvénients de la politique de ses prédécesseurs. Il est à regretter toutefois qu'il ait soutenu la sienne par des moyens aussi violents que ceux qu'il employa.
convoquaient quand les besoins de l’empire semblaient l’exiger; ils prescrivaient à chacun d’eux le genre de secours qu’ils en attendaient; ils les taxaient; ils leur donnaient des lois; ils leur intimaient des ordres : en un mot, c’étaient les premiers de leurs sujets , quoique revêtus de grands honneurs. Voila, Seigneur, ce qu’il me paraît que vous devriez faire pour assurer l'empire à vos descendants; pour »
L’empereur interrompit brusquement le mandarin de lettres, mats il se contenta de lui dire : « Ce point a déjà été discuté; on n’aurait pas dd y revenir. Cependant , comme il est d’une très-grande importance, je veux bien qu’on l'examine de nouveau , et qu’on me dise les raisons pour et contre, afin que je puisse prendre ensuite telle détermination que je jugerai à propos.
Parlez, Li-sse. »
Ce ministre, comme on l’a vu précédemment-(voy. pag. 216) , avait déjà réfuté, par d’excellentes raisons, le sentiment de ceux qui prétendaient ériger des royaumes et des principautés. Il s’éleva de nouveau avec force contre le mandarin de lettres, et, à son occasion, contre tous les lettrés, auxquels il porta les derniers coups, en excitant contre eux l’indignation et la colère d'un souverain qui les haïssait déjà, et qui n’attendait qu’une occasion favorable de ies anéantir.
» Il faut avouer, dit-il , que les gens de lettres sont, en général, bien peu au fait de ce qui concerne le gouvernement , non ce gouvernement de pure spéculation , qui n’est proprement qu’un fantôme qu’on voit disparaître lorsqu’on l’approche, mais ce gouvernement de pratique qui consiste à retenir les hommes dans les bornes de leurs devoirs réciproques. Avec toute leur prétendue science, ils ne sont, en ce genre, que des ignorants : ils savent par coeur tout ce qui s'est pratiqué dans les temps les plus recules, et ils ignorent, ou ils font semblant d’ignorer ce qui se pratique de leurs jours, ce qui se passe même sous leurs yeux.
« Prévenus en faveur de l’antiquité,
dont ils admirent jusqu’aux sottises, ils sont pleins de mépris pour tout ce qui n’est pas exactement calqué sur des modèles que le temps a presque entièrement effacés de la mémoire des hommes; sans cesse ils ont à la bouche, ou au bout de leurs pinceaux, les trois floang et les cinq Ti (voy. p. 22 et 23).
« Incapables de discerner ce qui était convenable autrefois, d’avec ce qui ne convient nullement aujourd’hui; ce qui était alors utile et peut-être même nécessaire , d’avec ce qui serait très-certainement préjudiciable dans le temps où nous vivons, ils voudraient que tout se fit conformément à ce qu’ils lisent dans leurs livres. Mais, dans leurs livres même, dans ces livres qu’ils nous citent à tout propos, ont-ils trouvé que les trois Hoang ( souverains absolus ) s’étaient tellement modelés l’un sur l’autre, que le second n’ajoutât rien, ne changeât rien à ce qu’avait fait le premier? que le troisième s’attachât servilement à suivre tous les usages établis par ses prédécesseurs? Y ontils lu que les cinq Ti (ou empereurs) n’avaient été en tout que les stériles imitateurs des premiers?... Nos lettrés s’abusent étrangement, s’ils le pensent ainsi. Us veulent nous tromper, après s’être trompés eux-mêmes les premiers, quand ils disent que les trois Hoang n’ont observé qu’une même forme de gouvernement, n’ont suivi que les mêmes usages.
«Ce qu’il y a de vrai, ce qui est hors de tout doute, c’est que chacun d’eux, conservant celles des anciennes lois qu’il a cru être bonnes et utiles pour le temps où il vivait, a abrogé celles qui lui ont paru ne devoir être d’aucune utilité, qu’il en a établi de nouvelles , et s’est conduit , non en imitateur servile de ce qui s’était pratiqué avant lui , mais en législateur éclairé qui se règle sur le besoin des temps.
« Comme c’est en cela surtout que ces grands hommes sont imitables, c’est en cela principalement que Votre Majesté les a imités. Comme eux, vous avez presque fondé de nouveau l’empire; oui, à plus juste titre qu’eux en-
core, vous pouvez vous en dire le fort-» dateur, parce que vous avez conquis des pays qui l'ont considérablement agrandi, et qui ne furent jamais sous leur puissance ; comme eux , vous avez laisse subsister les lois et les usages qui pouvaient s’accommoder avec les mœurs présentes; vous avez abrogé ce qui vous a paru ne plus convenir, et vous avez établi tout ce que vous avez cru nécessaire pour le grand objet que vous vous proposez , lequel n’est autre , comme tout le monde le sait, que l’établissement solide d’une domination ui doit faire éternellement le bonheur es peuples. Que prétendent donc ces insolents lettrés, en déchirant, comme ils le font à tout propos, un gouvernement qu’ils devraient admirer, et qu’ils admireraient, sans doute, s’ils étaient plus solidement instruits ? Pourquoi affectent-ils tant de louer les anciens, et de blâmer tout ce que vous faites? N’est-ce pas pour indisposer peu à peu les esprits, et pour porter ensuite les peuples à une révolte ouverte? Prenez-y garde, Seigneur, ces sortes de gens sont plus à craindre que vous ne lé croyez. Pour moi , qui surveille depuis long-temps leur conduite , qui suis au fait de leurs manœuvres, et qui les connais à fond , je les regarde comme vos plus grands ennemis. On les voit à toute heure du jour traîner leur oisiveté de maison en maison , d’un endroit public dans un autre, et répandre partout les bruits les plus injurieux pour Votre Majesté.
« A les entendre, on ne doit vous regarder que comme un prince bouffi d’orgueil , qui se préfère, sans pudeur, à tout ce que l’antiquité a eu de plus respectable ; que comme un prince a’un esprit futile, d’un caractère inquiet et remuant , qui bouleverse tout , qui renverse tout dans l’empire. Si vous publiez quelque édit, ils croient y découvrir de l’injustice, ou, tout au moins, de l’inutilité; si vous donnez quelque ordre, ils l’éludent, ils en critiquent jusqu’aux termes dans lesquels il est conçu , ils font tous leurs efforts pour le rendre méprisable; si vous faites travailler à quelque ouvrage public , vous
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grevez, disent-ils, le peuple, vous opprimez vos sujets, vous en faites les malheureuses victimes de vos caprices, la discrétion, ou plutôt le respect que je vous dois, me aéfend d’entrer dans un plus grand détail. Ce peu de mots vous fera comprendre le reste. Rien de ce que vous faites , rien de ce que vous dites n’est à leur gré; et leur accusation ordinaire est que ce n’est pas ainsi que se conduisaient les sages empereurs des dynasties qui ont précédé la vôtre.
« De pareils discours, répétés sans cesse , éteignent dans le cœur de vos sujets toute affection pour vous. Ce sont des semences de révolte qui germent insensiblement, qui poussent de profondes racines , et qui ne tarderont pas , si vous n’v mettez bon ordre , de prendre tout leur accroissement au dehors.
« Les lettrés forment dans l’empire une classe d’hommes à part. Pleins d’eux-mêmes et infatués de leur prétendu mérite, ils ne voient de bien que ce qui se fait conformément à leurs idées ; ils ne voient le beau que dans des usages surannés , que dans des cérémonies antiques, qui ne peuvent avoir lieu de nos jours ; ils ne trouvent de véritablement utile que cette vaine science qui les élève si fort à leurs propres yeux, et qui, dans la réalité, les rend’ inutiles a tout le reste du genre humain.
<< Oserais-je, seigneur, vous proposer ici sans détour ce qu’il me paraît ue vous devriez faire? Les voies de ouceur et de condescendance n’ônt rien pu produire jusqu’ici sur l’esprit de ces hommes impatients du joug :
tous les égards que l’on a eus pour eux leur ayant persuadé qu’ils étaient redoutables, ils n’eu sont devenus que plus insolents. Essayons d’autres moyens, ou plutôt, prenons, de tous les moyens , celui qui est le seul efficace, pour couper jusqu’à sa racine un mal qui serait bientôt incurable si on ne se hâtait d’y remédier.
« Ce sont lès livres qui inspirent à nos orgueilleux lettrés les sentiments dont ils se glorifient; ôtons-leur les
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livres. C’est en les privant pour toujours de l’aliment qui nourrit leur orgueil, que nous pouvons espérer de tarir la source féconde de leur indocilité. A l’exception des livres qui traitent de médecine et d’agriculture, de ceux qui expliquent la divination par les Koua, ou lignes deFou-m, et des Mémoires historiques de votre glorieuse dynastie, depuis qu’elle a commencé à régner dans les états de Thsin, ordonnez, seigneur, qu’on brûle généralement tout ce fatras d’écrits pernicieux , ou inutiles, dont nous sommes inondés; ceux, surtout, où les mœurs , les actions et les coutumes des anciens sont exposées en détail.
N’ayant plus sous les yeux ces livres de morale et d’histoire qui leur représentent avec emphase les hommes des siècles passés , ils ne seront plus tentés d’être leurs imitateurs serviles ; ils ne nous feront plus un crime de ne pas suivre leur exemple en tout; ils ne feront plus cette comparaison , toujours odieuse pour nous dans leur bouche, du gouvernement de Votre Majesté avec celui des premiers empereurs de la monarchie.
« Il est temps, ou jamais, de fermer la bouche à ces mécontents , de mettre un frein à leur audace. Qu’ils sachent que votre puissance n’a de bornes que celles que vous voulez bien lui prescrire. Qu’ils éprouvent enfin qu’un châtiment long-temps différé n’en est que plus terrible envers ceux qui ne se sont pas efforcés de s’y soustraire en se corrigeant.
« N’achetez pas, seigneur, un repentir inutile par une bonté et une condescendance hors de saison. Le mal presse ; il est des plus violents ; le remede doit être proportionné; il ne saurait être appliqué trop tôt. Commencez par ceux de vos mandarins qui président à l’histoire; ordonnez-Ieur de réduire en cendres tous ces monuments inutiles dont ils conservent si précieusement le dépôt. Donnez un ordre pareil aux magistrats dépositaires des lois • celles qui sont émanées de votre autorité suprême, auxquelles on peut joindre toutes les ordonnances
particulières que vous avez faites , suffiront de reste pour leur instruction.
Qu’ils en fassent un recueil complet; ce sera un code particulier qui les dirigera sûrement dans l’administration de la justice. Pour ce qui est des autres branches du gouvernement, Votre Majesté, dont l'esprit brille des plus vives lumières, dont l’entendement pénètre tout, dont la sagesse sait tout prévoir, y suppléera sans peine, à mesure que les circonstances l’exigeront.
Le Cflou-king et les autres livres, dans lesquels on cherchait ci-devant les règles de conduite, devenus désormais mutiles, doivent être oubliés pour toujours ; qu'ils deviennent la proie des flammes!....
« Qefendez à tous vos sujets de conserver, sous quelque prétexte que ce puisse être, aucun des livres proscrits; portez une loi rigoureuse qui les oblige à remettre aux mandarins dont ils dépendent immédiatement tous ceux qu’ils possédaient avant la défense; obligez les mandarins eux-mêmes à faire les perquisitions les ptas exactes pour s’assurer de l’obéissance de ceux qu’ils gouvernent ; soumettez Jles à subir les mêmes peines que les infracteurs , en cas de collusion on de simple négligence de leur part; assignez des récompenses pour les délateurs sincères , et faites subir des châtiments à cenx qui, connaissant les infracteurs de vos ordres, ne les déféreront pas aux mandarins. Je serais d’avis , outre cela , qu’on fît mourir irrérrrissiblemcnt quiconque, dans la suite, sera assez téméraire pour blâmer, par des discours injurieux , ou pour désapprouver , par des paroles indiscrètes, la conduite de Votre Majesté. Des sujets qui s’émancipent ainsi méritent les châtiments dont on punit les rebelles; puisqu’en effet, des discours injurieux ou dés paroles indiscrètes, qui blâment la conduite du souverain , sont des discoors et des paroles qui tendent à la rébellion.
«Quant à ceux qui, sans blâmer à découvert le gouvernement présent, s’aviseront de vouloir le comparer au gouvernement des anciens , on peut se
contenter d’imprimer sur leur vi*a« une marque d’ignominie, avec on fer rougi au tou.
« On peut assigner l’espace de trente jours pour la ■publication de vos ordres dans tout l’empire. Si , après les trente jours révolus , on découvre quelqu’un qui soit réfractaire, ou négligent, on le punira avec rigueur; dans le premier cas , en lui ôtant la vie par le supplice des criminels de lèae-majesté; et dans le second, en le marquant avec un fer rouge, tant pour lui faire expier une négligence coupable que pour l’instruction des autres. »
Le premier ministre Lj-ssb termina son grand réquisitoire, qui ne manque assurément ni d’art, ni d’éloquence, en réfutant quelques objections , et en écartant quelques difficultés que l’on i>ouvait opposer à son coup d’état. L’empereur répondit par ce peu de mots : « Il n’y a rien dans tout ce que vous venez de dire , qui ne soit très-conforme à la raison , et à oe que j’avais déjà pensé moi-même ptns d’une fois. Je me décharge sur vous du soin de l’exécution. Que tout se fasse ainsi que vous l’avez dit, et le plus promptement qu’il sera possible f*). -»
(*) Mém. sur les Chinois , t. III, p. 269 et suiv. Voy. aussi Li-taï-ki-sse , kiouan ao, fol. 23, verso. «Dans le placel de Lisse, dit le P. Gauliil (Chronologie chinoise, p.64), on ne parle pas assez clairement sur les livres qui étaient dans le tribunal du chef de la Jittératnre; mais ce qui est aujourd’hui obscur pour notre, ne l’était pas alors. ïl est d’ailleurs certain qu’on ne brida pas les livres où étaient les cartes géographiques , et les mémoires sur l’clat de chaque département de l’empire. Liasse, à l’exemple de l’empereur , souhaitait que les Chinois fussent ignorants et ne pensassent jamais au gouvernement des anciens rois,ni aux exemples de probité et de vertu , ni aux préceptes laissés par les anciens. On voulait que la dynastie Thsiii fut éternelle. Lisse et l’empereur élaient infatués des principes de la secte de Tao; ainsi il est probable qu’on ne Gt pas des recherches bien sévères sur les livres de celte secte; Dans l’empire il y avait plusieurs sortes de caractères chi-
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* C est ainsi , dit le P. Amiot , que fut décidée cette fameuse proscription dont on parle depuis tant de siècles , et dont on parlera tant qu’il y aura des hommes sur la terre qui cultiveront les lettres. Je n’ai rien oublié pour la mettre dans tout son jour , en l’exposant revêtue de toutes ses circonstances. »
Ce grand coup d’état, qui eut des résultats si funestes pour Ta connaissance de l’antiquité chinoise et peutêtre asiatique, en ce qu’il ordonnait la destruction , sous peine de mort , des principaux monuments historiques et autres de la nation chinoise, ne fut cependant pas aussi fatal que l’on pourrait le craindre; car un grand nombre de ces monuments consistant en planchettes de bambou, échappèrent en entier ou mutilés de cette terrible proscription. On a vu , par l’usage que nous avons fait dans cet ouvrage du Chou-king, ou Livre des Annales, qu’il n’éprouva pas complètement l’anathème de Li-sse. L’édit incendiaire suscita , comme on devait s’y attendre, de grands dévouements de la part des lettrés, et un grand nombre d’entre eux aimèrent mieux subir la mort que de manquer à ce qu’ils regardaient comme leur mission.
Ainsi se termina la lutte entre deux grands principes politiques qui se disputent le monde, depuis l’origine des sociétés; celui de la lumière et celui des ténèbres ; celui du saooiret celui de l'ignorance ; celui de V esprit indépendant ou actif, et celui de la matière soumise ou passive ; principes qui eurent leurs apôtres eu Chine , daîis les deux philosophes Kuoung-tseu et Laotseu ( voyez p. 110 et suiv. ) ; le premier voyant les vertus et le bonheur du peuple dans son instruction , et le seeond dans son ignorance ; le premier considérant eette même instruction comme une sécurité pour la société et
Dois ; Lisse les fit réduire à un seul genre que l’on nomme li-chou , écriture actuellement en usage. On ordonna que la forme des caractères de Li-sse aurait cours dans l’empire. »
les gouvernements; le second commeun danger. Il est très-probable que la politiquedeCm-HoANG-Ti et de son ministre Li-sse était l’expression puissante des doctrines du philosophe Lao-tseu, ui ne parle pas plus, dans son livre, es anciens empereurs Chinois que s’ils n’avaient jamais existé, et qu’il semble protéger de ses dédains. Mais cependant il condamne les moyens violents de gouvernement et la tyrannie souveraine dont ne se fit pas faute l’incendiaire des livres. C’est que ceux qui émettent un principe absolu ne connaissent pas toujours les conséquences qu’il renferme et que d’autres en sauront bien tirer.
CONSTRUCTION DE NOUVEAUX ÉDIFICES POU» L'EMBELLISSEMENT DE LA CAPITALE.
Lorsque le philosophe arrête ses regards sur les créations colossales de la puissance humaine matérielle, comme les pyramides d’Égypte et d’autres monuments sans utilité apparente , il est tenté de maudire les souverains ou les tyrans qui employèrent les bras et la vie de tant d'hommes à les construire. Mais, le premier mouvement d’indignation passé, il reconnaît bientôt que ce qu’il regardait comme l’effet d’une tyrannie absolue n’est souvent que le produit d’une habile politique. 11 faut quelquefois amuser et distraire les enfants pour les empêcher de briser leurs liens; les peuples sont souvent de grands enfants que l’on empêche de briser leurs liens en les occupant à construire des monuments gigautesques , à bâtir des palais magnifiques, ou eu les amusant par les jeux du cirque. Thsin-chiho an g-ti, après avoir soulevé contre lui la population lettrée de son empire et excite de nombreux mécontentements, pensa moins à apaiser ces mécontentements qu’à employer lui-même les instruments de révolte et de vengeance qu’ils auraient pu tourner contre lui. Il entreprit donc de construire de nouveaux édifices pour l’em- ■ bellissement de sa capitale , en renouvelant toute la surface de la région sur
laquelle elle était bâtie. Les demeures royales qu’il avait déjà fait construire au nord et au sud de la rivière tV et étaient de la dernière magnificence. Il voulut en augmenter le nombre, et il ordonna que l’on travaillerait incessamment a en bâtir trois cents dans l’enceinte de la ville et quatre cents hors de cette enceinte.
Tous ces édifices, qu’il se proposa de rendre aussi magnifiques que possible, devaient, disent les historiens, être tellement placés, qu’ils présentassent sur la surface du sol un coup d’œil semblable à celui que la voie lactée, ou le
{leuve céleste et les constellations qui 'avoisinent, présentent dans la voiite des deux.
Des villages et des champs labourables devaient représenter les espaces sombres ou moins lumineux de la voie lactée , comme les palais devaient figurer les étoiles et les constellations brillantes. Il fallait des habitants à ces villages etdes cultivateursàces champs.
Il ordonna que l’on ferait choix de soixante et dix mille familles pour les peupler.